Jiyu n’avait rien répondu à la proposition de Kaku. Il devait prendre le temps de se poser pour réfléchir à tout ça. Il y avait beaucoup à encaisser, à accepter. Yashuu, de son côté, avait gardé le silence, avant de s’enrouler dans un plaid sur le siège de Jiyu à l’appartement. Lui aussi devait être ébranlé par cette histoire, même s’il ne l’avouerait jamais.
Une nouvelle fois, Jiyu peina à trouver le sommeil. Malgré ses tentatives de fermer ses paupières toute la nuit, son esprit se contentait de s’engluer en réflexions et pensées nocives. Parfois, des images défilaient sur sa rétine, des souvenirs dérangeants, effrayants qu’il aimerait oublier. Cependant, jamais il n’en serait capable, il devrait faire avec pour le reste de sa vie.
À ses côtés, Yashuu ne semblait pas dormir plus que lui. Malgré son absence de réaction, il entendait sa respiration sifflante et ses doigts s’agiter sous le plaid avec nervosité. La chaise de bureau couinait de protestation à chaque infime mouvement. Ni l’un ni l’autre ne parla, car actuellement ils n’avaient rien à se dire.
Le soleil prit une éternité à se lever selon Jiyu. Des cernes noirs se dessinaient malicieusement sous ses yeux pour lui rappeler sa nuit inexistante. Les paroles de Kaku circulaient en boucle dans sa tête, tel un mégaphone cassé qui se répétait encore et encore.
— Tu comptes faire quoi ?
La voix rauque et matinale de Yashuu le secoua et le fit se redresser, pendant un instant il en avait presque oublié sa présence. Numéro 1 pouvait se montrer particulièrement discret quand il le voulait.
— Par rapport à toute cette histoire tu veux dire ?
— Oui, je ne te demande pas ce que tu comptes manger au petit déjeuner. Je m’en cogne.
Jiyu eut un rictus amer et sortit de sa couette pour se diriger vers sa salle de bain. Il s’aspergea le visage d’eau froide pour se dérider, lui donner un coup de fouet. Ses doigts s’enroulèrent autour du lavabo, son reflet le fixa d’un air grave, comme s’il était quelqu’un d’autre. Depuis quand présentait-il un visage aussi pathétique ? Fatigué, perdu, amer et anxieux. Le Labo ne lui apporterait jamais rien de bon. À quoi bon se lancer dans une pseudo-quête pour les faire tomber ? Kaku le disait lui-même : leur influence était mondiale désormais. Se frotter à eux n’apporterait que le malheur, des ennuis ainsi qu’une dose exponentielle de danger.
Qu’est-ce qu’il voulait faire ? Jiyu serait bien tenté de répondre : rien. Il aimait sa vie ici, ses études, son quotidien. La vengeance ne l’intéressait pas le moins du monde. Ce qui était fait ne pouvait être défait. Au fil du temps, il s’habituait à vivre ainsi, à oublier ses particularités, et quand il ne remuait pas trop le couteau dans la plaie, il dormait à peu près paisiblement, loin des mauvais rêves. Peut-être que son pouvoir aussi disparaitrait au fil du temps ? Après tout, son incapacité à le maîtriser avait sûrement un lien avec son absence d’utilisation. S’il le laissait dans un coin, alors il s’estomperait et Jiyu n’y penserait plus. Tout du moins, il aimait à le croire.
— Tu crois vraiment que c’est aussi simple que ça ?
La chaise de bureau roula jusqu’à la salle de bain, Yashuu dessus, le plaid toujours à moitié sur sa tête.
— Tu lis dans ma tête maintenant ?
— Tu réfléchis trop fort, j’ai la sensation que ton esprit vient agresser le mien. Je n’y peux pas grand-chose.
— Super. Je ne peux plus me triturer les méninges tranquille alors.
— Tu veux que je parte ?
Silence. Jiyu ne répondit pas tout de suite et tourna sa tête vers Yashuu. Pendant toute sa captivité au Labo, personne ne tarissait d’éloges à l’égard de Numéro 1 et ses incroyables compétences.
« Numéro 1 est vraiment exceptionnel, rien ne lui est impossible ! »
« Numéro 1 ne cesse de nous surprendre de jour en jour. À croire que personne ne pourra le dépasser. »
« Numéro 1 est un génie. Une véritable réussite. »
Oui, Jiyu en avait entendu des phrases du genre. Tous les scientifiques étaient d’accord sur ce point. Sur le prodigieux Numéro 1. Sur ses capacités folles.
Celui qui réussissait tout.
Celui qui maitrisait son pouvoir aussi facilement qu’il savait respirer.
Celui qui savait se battre naturellement, avec un instinct hors norme.
Pendant toutes ces années, ils avaient été comparés. Jiyu avait entendu quotidiennement que jamais il ne lui arriverait à la cheville, qu’il devait fournir des efforts pour se hisser à son niveau. Pourtant, ça ne suffisait jamais. Parce que Numéro 1 marchait à chaque fois devant lui.
Jiyu avait eu beau courir, s’entraîner, obéir sans broncher, l’ombre du grand Numéro 1 n’avait cessé de planer sur lui et masquer la lumière de la victoire. Il aurait pu le haïr, lui en vouloir, le considérer comme un rival, comme celui qui l’empêchait d’atteindre le plus haut des grades. Lui, pauvre Numéro 1000 tenu à l’écart de tous, sans contact avec les autres, différent, isolé. Il s’était surpris à imaginer la vie de Numéro 1, adoré et adulé de tous pour sa force et ses compétences. Mais pendant un court instant seulement. Parce que face est toujours accompagné de pile.
« Numéro 1 est vraiment terrifiant tout de même. C’est vraiment un humain ? »
« Je préfère travailler sur les autres sujets, eux au moins ils ne donnent pas la sensation de pouvoir nous tuer à chaque seconde. »
« Ce garçon est un démon. »
« Un monstre dans un corps d’enfant. »
« N’avons-nous pas fait une erreur ? Peut-être qu’il n’aurait jamais dû exister. Je serais plus rassurée s’il n’était pas là… »
Jiyu en avait autant entendu que les louanges. Il avait fini par se demander ce qui était vrai ou faux dans tout ça. Pendant toutes ces années au Labo, il n’avait croisé Numéro 1 que deux fois en personne. Et à chaque fois, jamais il ne lui avait donné l’impression d’un petit génie pourri gâté que tout le monde appréciait et soutenait.
— Qui est-ce ?
Numéro 1000 sort juste de son énième entraînement dans le simulateur. Les scientifiques insistent pour qu’il apprenne à s’y battre et à se défendre dans toutes les situations, pour le renforcer et maitriser sa force.
— Numéro 1, répond machinalement la femme à ses côtés qui lui attrape le poignet pour le ramener à sa cellule. Tu n’as rien à faire avec lui.
Numéro 1, le fameux Numéro 1, celui dont il ne cesse d’entendre parler pendant les expérimentations. Néanmoins, il ne colle pas au portrait qu’il s’est imaginé de lui. Un jeune adolescent, le visage blanc comme la craie, les traits tirés par la fatigue. Mais ce qui choque Numéro 1000 à ce moment est son regard. Un regard qu’il croise un bref instant et qui ne reflète absolument rien. Deux trous noirs. Une coquille vide qui marche et obéit.
— Non, tu n’es pas obligé de partir, finit-il par dire en papillonnant des paupières pour chasser le souvenir.
Le Numéro 1 qui se tenait aujourd’hui devant lui n’était toujours pas celui qu’on lui avait décrit pendant des années. Jiyu ne voyait qu’un être anxieux, caché sous une simple couverture, qui se mordait nerveusement les ongles pour apaiser ses craintes internes. Aujourd’hui, la vie brillait dans ses prunelles, en cohabitation parfois avec la folie, certes. En tout cas, Jiyu préférait voir ça que deux billes vides et terrifiantes.
— Mais je n’ai pas envie de me venger. Honnêtement, ça ne m’apporterait rien. Et je ne serais pas d’une grande utilité de toute façon. Je n’arrive même pas à me défendre contre un adversaire que tu as écrasé en bougeant juste l’index.
— Mon pouvoir est plus complexe que ça, se défendit Yashuu. Le tien serait tout aussi redoutable si tu savais en faire bon usage.
— Mais ce n’est pas le cas. Et je ne sais pas si j’ai envie que ça change.
Était-ce mal de rêver d’une vie banale, sans capacités extraordinaires ? Yohel semblait parfaitement bien s’en sortir, ainsi que la majorité de l’humanité sur cette planète. Alors, pourquoi pas lui ? Ce n’est pas parce que le début de sa vie avait été chaotique qu’il ne pouvait pas changer tout le reste.
— Il est dix heures.
Jiyu ne comprit pas tout de suite pourquoi Yashuu s’exerçait au rôle de pendule d’un seul coup, jusqu’à ce que la sonnette de son appartement résonne dans toute sa superficie.
— Jiyu ! Je suis là ! J’espère que tu es debout gros flemmard !
Ah oui, Yohel. Il avait promis de se rendre avec lui à la fête foraine. Sa tête et son corps n’étaient clairement pas disposés à respecter cette promesse. Il cherchait déjà une excuse pour se défiler et rester ici pour réfléchir.
— Tu ne vas pas réfléchir, juste te morfondre, le piqua Yashuu.
— C’est très désagréable tu sais.
— Je sais. Pense moins fort alors.
Jiyu ne répondit même pas à cette idée saugrenue et alla ouvrir. Yohel commençait déjà à tambouriner contre la porte comme un beau diable pour se faire entendre.
— Merci de ne pas enfoncer ma porte. Je suis réveillé.
— Super ! J’avais un doute comme tu ne répondais pas ! Tu es prêt… ?
Question rhétorique, il fixa la tête hirsute de son ami et sa tenue pyjama, avant de ricaner.
— Je ne sais pas si je vais pouvoir venir Yohel, soupira Jiyu. Je n’ai pas vraiment bien dormi et je n’ai pas la tête à–
— Oh s’il te plait me sors pas des excuses bidon là ! Ça va te réveiller de faire un tour de manège, et rester ici dans ce petit appart, ça te flingue le cerveau. En plus, il y a du soleil dehors, ça va t’apporter des vitamines. Tu es blanc comme tes cheveux pardi !
— C’est pour ça que je–
— Que tu dois sortir oui, je suis amplement d’accord avec toi !
Yohel s’infiltra dans l’appartement avant que Jiyu ne l’arrête, puis se stoppa un court instant en voyant Yashuu. Ce dernier avait retiré le plaid et fixait Yohel d’un air neutre, la tête posée sur le dossier de la chaise. Jiyu fut surpris de constater que son air misérable et anxieux s’était volatilisé pour laisser place à un visage plus confiant, reposé. Il devrait lui demander des leçons pour faire pareil.
— Vous devez être serrés ici dit donc, fit remarquer Yohel.
— C’est temporaire, je vais bientôt partir, le rassura Yashuu en tournant sur le siège.
Un sourire à demi retenu étira les lèvres de Yohel.
— Bon, Jiyu tu te changes vite fait et on décolle ! Ils ne vont plus avoir de barbe à papa si on arrive trop tard !
— Ça n’existe pas une fête foraine à court de barbe à papa, Yohel.
— On discute pas !
Yohel lui balança une panoplie de vêtements propres trouvés dans un placard et le chassa vers la salle de bain d’un geste de la main autoritaire, accompagné d’un œil qu’il voulait sérieux. Échec du point de vue de Jiyu, qui obéit malgré tout. Le jeune homme ne le lâcherait pas avant d’avoir obtenu ce qu’il voulait, autant se plier à ses désirs. Et puis, peut-être que cette journée lui aérerait l’esprit, lui permettrait d’y voir plus clair, d’oublier l’angoisse et la peur qui tenaillaient ses entrailles.
— Je suis prêt, on peut y aller, annonça-t-il après cinq minutes.
— Super !
Dans un dernier effort de sympathie, Yohel se tourna vers Yashuu et demanda d’une petite voix peu convaincante :
— Tu veux venir avec nous ?
Pendant un instant, l’envie de dire oui juste pour embêter Yohel brilla dans les pupilles de Yashuu. Jiyu pouvait le voir comme s’il l’entendait le formuler à voix haute. Finalement, il ne céda pas à cette tentation.
— Non merci. Je n’aime pas la foule.
— OK ! On se taille alors !
Yohel tourna vite les talons et quitta l’appartement rapidement. Il voulait filer avant que Yashuu ne change d’avis. Jiyu allait lui donner un double des clés avant de partir, histoire qu’il ne se retrouve pas enfermé, même s’il faisait ça surtout pour préserver l’intégrité de sa porte. Ce n’était pas un battant en bois qui allait retenir Numéro 1 de sortir.
— Ça va aller ?
Jiyu posa la question sans même savoir pourquoi. Au fond de lui, une étrange inquiétude glissait et lui soufflait que le changement trop rapide de faciès de Yashuu n’était pas bon signe.
— Pourquoi est-ce que ça n’irait pas ? Tu crains qu’il m’arrive quelque chose, à moi, le grand Numéro 1 ? ricana Yashuu en se levant enfin de la chaise de bureau pour se diriger vers la fenêtre.
Parce qu’il le voyait se ronger les ongles avant de les arracher. Parce que lui non plus n’avait pas trouvé le sommeil. Parce que son regard avait brillé d’incertitude autant que de rage et de colère. Jiyu pourrait citer ces arguments, mais son instinct lui disait que Yashuu ne l’écouterait pas. Qui était-il pour lui imposer son point de vue et ses inquiétudes ? Personne. Juste un Numéro comme les autres.
— Très bien. Je te laisse alors.
Il posa le double des clés sur le bureau et sortit pour rejoindre Yohel, qui tapait du pied dans le couloir pour manifester son mécontentement et son empressement de partir vers le lieu de la fête.
Yashuu tourna la tête quand la porte se ferma et un frisson le traversa. Ses yeux accrochèrent la clé et il la saisit entre ses doigts pour la fixer, sans réellement savoir pourquoi. Oui, pourquoi ? Pourquoi tout ça ? Les questions dansaient dans sa tête, alors qu’elles revenaient le hanter. Au cœur de tout ce chaos, il n’y avait qu’une certitude : le Labo devait périr. Lui, il se joindrait à la bataille. Toute son énergie serait consacrée à les faire tomber. Plus jamais personne ne le toucherait. Plus jamais. Il serait libre. Pour toujours. Et à jamais.
Ils arrivèrent à la fête foraine, endroit bondé, débordant de vie, d’enfants, de cris et d’animations en tous genres. Jiyu comprit vite pourquoi Yashuu n’aimait pas la foule, ce serait comme se promener dans une cacophonie d’esprits et ressentir bien trop de choses à la fois. Mieux valait qu’il reste à l’écart, en effet, Jiyu ne voulait pas jouer le démineur toute la journée.
— Ça va être super top !
Yohel se frottait les mains d’enthousiasme, il s’était emparé d’un plan des lieux pour choisir les attractions qu’il voulait faire en priorité… Et pour lister les stands de nourriture à tester avant le lendemain.
— Il y a un toboggan géant, je veux le tester ! On y va ?
Jiyu n’avait aucune raison de dire non. Autant en profiter maintenant qu’il était là, enchaîné à son ami pour les heures à venir. Ils passèrent sur la glissade géante, avant de faire des montagnes russes, un tour d’auto tamponneuse et bien d’autres qui remuèrent plus ou moins les estomacs.
Après un passage sur la pieuvre, Yohel s’agrippa à une rambarde pour éjecter son petit déjeuner par terre. Son visage avait viré au vert et ses jambes tremblaient comme des maracas. Pourtant, il insista pour continuer, alors même que Jiyu tentait de le raisonner pour faire une pause.
— Je peux continuer, je suis plus fort que ça ne t’en fais pas !
— Si c’est pour que tu sois malade, ça ne vaut pas le coup. Va t’asseoir et repose-toi quelques minutes.
Yohel fit la moue, mais devant le regard insistant de Jiyu, s’exécuta. Ils s’installèrent sur un banc à l’écart du monde pour reprendre leur souffle et laisser les sensations fortes derrière eux. Si Jiyu restait de marbre face aux attractions, il devait bien reconnaitre que ça avait un côté amusant. Au moins, pendant ce temps, il ne pensait plus au Labo. Sa priorité était de s’assurer que Yohel ne lui vomisse pas dessus pendant un tour de manège.
Pendant leur temps de pause, un groupe d’étudiants vint bavarder quelques minutes avec Yohel, une fille essaya même d’attirer son attention pour prolonger la soirée plus tard. Ils proposèrent ensuite d’aller boire un verre, mais à Yohel uniquement, Jiyu n’était pas inclus dans la demande. Et honnêtement, il n’en avait pas envie. Cependant, Yohel refusa tout et les salua gentiment pour les congédier. Une nouvelle fois, il faisait le choix de rester ici, avec celui qui n’avait pas vraiment d’amis.
— Pourquoi tu fais ça ? demanda alors Jiyu. Pourquoi tu insistes autant pour rester avec moi, alors que tu es si bien entouré ?
Pourquoi posait-il la question ? Était-ce vraiment si important de savoir ? Au fond, il craignait un peu la réponse.
— Ouah, tu me demandes vraiment ça ? Tu es sérieux ?
— Je suis du genre à plaisanter peut-être ?
Yohel éclata de rire. Un rire franc, sans fioriture ni retenue. Il rigola à gorge déployée sans se soucier des regards ou réactions d’autrui.
— Mais parce que tu es mon meilleur ami pardi ! Tu peux dire tout ce que tu veux, moi je le pense sincèrement. Et me sors pas qu’on se connait depuis à peine deux ans, ça ne veut rien dire ! J’aime ta présence, ta sincérité, ton côté un peu brut de décoffrage qui ne mâche pas ses mots et dit tout ce qu’il pense.
— Tu es bien le seul.
— Bah, on se moque des autres ! Mieux vaut être seul que mal accompagné. Mais tu as de la chance, je suis la meilleure compagnie qui existe dans cette ville !
Il ne plaisantait pas, riait tout en continuant son discours avec ce grand sourire sur son visage que rien ne pouvait arracher. Et il parvint à en décrocher un à Jiyu, qui sentit ses lèvres lentement s’étirer vers le haut. Il se sentait bien. Il se sentait heureux.
Yohel sentit son cœur s’apaiser en voyant un sourire éclore sur le visage de Jiyu. Il avait souvent envie de le prendre dans ses bras pour le rassurer au quotidien. Mais il avait vite appris que son ami n’était guère friand des contacts physiques. Jiyu les fuyait comme la peste. Alors, Yohel se contenta de lui sourire, comme il savait si bien le faire. Pourquoi Jiyu ? Rien n’aurait pu les destiner à se connaitre et se rapprocher. La première fois que Yohel avait croisé Jiyu à l'université, une vérité s'était imposée à lui : cette personne était tellement seule. Dans sa manière de bouger, dans son regard, cette solitude, il la lisait. Tout le monde lui avait dit que Jiyu était bizarre, peu commode, d’une compagnie peu agréable et que mieux valait discuter avec une porte de prison. Alors, pourquoi Yohel avait-il eu la sensation de voir au-delà ? Lui, il n'y avait vu qu'un garçon perdu dans sa vie, qui ne savait pas interagir avec les gens. Instinctivement, il avait souhaité se rapprocher de lui, l'aider, lui montrer les belles choses de la vie. Jiyu n’était pas une personnalité facile, mais jamais il ne rebuta Yohel, qui voulait encore plus le connaitre et le comprendre.
En serait-il vraiment capable un jour ? Yohel ne se considérait pas comme le plus malin des hommes, mais il sentait au fond de lui que Jiyu portait un poids très lourd sur la poitrine. Un passé douloureux qu’il ne partageait avec personne. Yohel avait moult fois eu envie de lui demander, pourtant son instinct lui soufflait que ce serait rompre le lien entre eux et creuser un fossé infranchissable. Alors il se taisait. Si Jiyu voulait parler un jour, il le ferait de lui-même. Yohel refusait de lui forcer la main. Jamais. Néanmoins, l’arrivée de ce Yashuu l’inquiétait. Jiyu avait mauvaise mine depuis son apparition et redoublait de fatigue. Qui était-il vraiment ? Que représentait-il pour Jiyu ? Avait-il une responsabilité dans l’état de son ami actuellement ? Des questions qui resteraient à jamais sans réponse, encore. Yohel le savait. Il acceptait. Parce que Jiyu était devenu important pour lui, et si sa seule présence pouvait le faire sourire et le soutenir, alors il était satisfait et heureux.
— J’ai toujours pas mangé ma barbe à papa ! C’est scandaleux !
Il bondit du banc, l’estomac de retour à sa place. Il débordait à nouveau d’énergie et avait envie de sucre, beaucoup de sucre.
— Tu viens de vomir ton dernier repas. Tu penses vraiment que te gaver de barbe à papa c’est une bonne idée ?
— Bien sûr, ce n’est jamais une mauvaise idée en tout cas. Je vais nous chercher ça de ce pas !
Jiyu se leva à son tour pour le suivre et déposa quelques pièces dans sa paume après avoir ouvert son portefeuille.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— De l’argent, idiot. C’est pour le verre que tu m’as payé hier soir.
— Je te jure c’est pas nécessaire. C’était un petit cadeau ! Ça me fait plaisir de te l’offrir.
Il lui rendit ses pièces et détala à toute vitesse pour l’empêcher de lui redonner.
— Reviens ici !
Trop tard, Yohel venait de filer comme un lapin, laissant Jiyu planté ici, avec quelques pièces dans la main.
— Franchement, j’ai l’air de quoi moi, soupira-t-il en souriant.
Il ne chercha pas à le rattraper et se rassit sur le banc. Yohel allait certainement revenir, les deux mains chargées de barbe à papa. Il ne risquait pas de prendre la petite taille le connaissant, Yohel était gourmand, un peu trop pour son diabète à venir peut-être.
Une bouffée d’air lui caressa le visage, une pensée lui traversa l’esprit et le conforta dans ce qu’il voulait. Il aimait cette vie. Il ne voulait pas tout claquer pour une vengeance vouée à l’échec. Yashuu pourrait bien faire ce qu’il voulait, mais Jiyu avait pris sa décision. Kaku devrait se passer de lui pour son épopée vengeresse. Sa place était ici désormais, avec Yohel.
Cette prise de décision allégea son cœur et il s’autorisa à fermer les yeux un court instant. Maintenant que Boran ne le suivait plus, il se sentait plus léger. Pourtant, il n’aurait jamais dû.
Une explosion retentit l’instant d’après.