Le cœur de Jiyu ne fit qu’un bond dans sa poitrine. Il se redressa plus vite que son cerveau ne traita l’information. La panique se répandait comme la peste et des hurlements saturaient l’air qui s’emplissait d’une fumée noire nauséabonde. Jiyu se précipita vers la zone sinistrée, espérant de tout cœur que Yohel allait bien et qu’il ne gisait pas quelque part, à l’agonie. Il croisa des corps dans des positions peu naturelles, maculés de sang. Un mari effectuait un massage cardiaque à sa femme alors que leur enfant pleurait à chaude larmes à côté en hurlant « maman ! » sans s’arrêter. Un groupe d’adolescents était en panique face au bras à moitié arraché d’un de leur ami, qui avait le regard vitreux, figé dans le vide sans réaliser ce qui lui arrivait.
L’odeur du sang et de la mort prenait Jiyu à la gorge, ravivant des souvenirs anxiogènes qui lui donnaient envie de vomir et d’opérer un demi-tour. Mais son inquiétude prenait le pas sur le reste et l’incita à avancer en appelant Yohel de toute la puissance de sa voix, au milieu du chaos, de la cacophonie qui s’amplifiait à chaque instant.
— Je suis là !
Le soulagement qui coula dans le cœur de Jiyu n’aurait pu être plus doux qu’en cet instant. Jamais il n’apprécia autant le son de la voix de Yohel qu’actuellement.
— Yohel, tu vas bien ?
Son ami émergea de la foule en panique et clopina jusqu’à lui, une main sur la tête d’où coulait un faible filet de sang. Jiyu le détailla du regard à toute vitesse et fut soulagé de constater qu’à part une coupure au front, il n’avait rien.
— Ouais, je crois… il vient de se passer quoi là ?
— Il y a eu une explosion, je ne sais pas du tout d’où ça vient, mais on devrait partir d’ici.
Un horrible pressentiment saisissait Jiyu à la gorge, lui soufflait de fuir rapidement avant que les choses ne dérapent davantage. Il attrapa Yohel par le bras et l’entraîna loin de la zone. Des sirènes de pompiers commençaient déjà à se faire entendre, des policiers arrivaient sur place à toute vitesse pour gérer la situation.
— Mais comment ça une explosion ? marmonna Yohel en état de choc.
Les yeux hagards, il ne pouvait s’empêcher de contempler les corps de ceux ayant eu moins de chance que lui. Son visage perdit ses dernières couleurs et il s’accrocha plus fermement à Jiyu pour vite fuir et se mettre à l’abri. S’il n’avait pas eu l’estomac vide, il aurait vomi de nouveau.
Sortir de ce chaos ne fut pas aisé. Au milieu de la foule et de la panique, il fallait jouer des coudes pour s’extirper et s’éloigner dans un endroit plus calme. Jiyu n’hésita pas à faire usage de sa grande taille pour se frayer un passage parmi les curieux qui se rassemblaient pour filmer la scène et la retransmettre sur les réseaux sociaux.
— Je crois que ça ira ici.
Yohel s’appuya contre le mur de la petite ruelle vide, excentrée du lieu de l’explosion, avant de glisser sur le sol froid, les yeux plantés vers le ciel gris et nuageux. Le choc le laissait sans voix et Jiyu pouvait comprendre, ce n’était pas tous les jours qu’on se prenait une explosion dans la figure. Heureusement, Yohel était chanceux et sa blessure superficielle. Il s’en remettrait.
— Désolé, j’ai pas eu le temps d’acheter les barbes à papa…, ironisa son ami dans une tentative de se reprendre et sourire de nouveau.
Tous son corps hurlait la crispation et la confusion. Il tremblait comme un chiot apeuré et serrait ses mains tellement fort que les jointures de ses doigts palissaient à vue d’œil.
— On devrait t’emmener à l’hôpital, conclut Jiyu. Juste pour s’assurer que tu n’as vraiment rien de grave.
Et aussi pour traiter le choc psychologique qu’il venait de vivre. Tout le monde n’était pas insensible à la vue du sang, des membres déchirés et des corps sans vies.
— C’était horrible à voir… pourquoi c’est arrivé… ? souffla Yohel. Il y avait des gens morts par terre… morts… alors qu’ils venaient juste s’amuser… pourquoi ?
Une pointe transperça le cœur de Jiyu, sans savoir de quel sentiment il s’agissait. En effet, jamais une telle chose n’aurait dû se produire. Pourtant, la réalité lui criait tout le contraire.
— Jiyu… ça va toi ? demanda alors Yohel. Tu vas bien ?
— Je vais bien, ne t’en fais pas pour moi. Il faut se concentrer sur toi, c’est toi le blessé dans l’histoire.
Yohel ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais après une hésitation la referma, bloquant les questions qui devaient brûler sur ses lèvres. Jiyu ne voulait pas les entendre, encore moins y répondre. Il n’avait pas envie d’expliquer pourquoi il tenait le choc face à un tel carnage. Il ne voulait pas dévoiler le monstre qui se cachait tout au fond de lui et qu’il cherchait à enterrer depuis cinq ans.
— C’est pas la peine, je veux pas prendre une place inutile aux urgences. Il y a des gens qui en ont plus besoin que moi. Je vais rentrer et désinfecter cette vilaine plaie… ça devrait suffire, je pense.
— Je t’accompagne. On ne sait jamais.
— Je devrais me blesser plus souvent, tu es trop mignon quand je ne vais pas bien dis donc ! sourit faiblement Yohel qui se remit sur ses jambes.
Jiyu sentit la douleur dans sa poitrine s’intensifier, avait-il été si négligent que ça tout ce temps ? … Oui. Il ne pouvait pas le nier. Il avait toujours repoussé la présence d’une personne à ses côtés. Combien de fois s’était-il montré distant avec Yohel ? Combien de fois l’avait-il rejeté ? Beaucoup trop.
— Eh, fais pas cette tête, je plaisantais Jiyu.
Yohel avait perdu son sourire et l’observait avec inquiétude désormais, conscient que ses mots avaient pu blesser sans le vouloir.
— Non, tu as raison. Je suis loin du meilleur ami idéal.
— Je m’en fous Jiyu. Je t’apprécie comme tu es, je veux pas que tu changes, assura Yohel d’une voix plus forte. Mais bon, si tu pouvais dire oui plus souvent pour sortir, ce serait top !
Jiyu avait presque envie de rire, alors que le moment ne s’y prêtait pas du tout. Yohel avait un véritable don pour ça. La pire des expériences pouvait trouver son moment de détente grâce à son humour et son tempérament d’un optimisme sans faille.
Il aurait dû rester sur ses gardes, se méfier, sentir que cette situation n’avait rien de naturel et qu’un danger plus grand rôdait dans les parages.
— Je ferai un effort, promit-il.
— Comme c’est mignon, une si belle amitié dis donc… je pourrais presque lâcher une petite larme et venir vous serrer dans mes bras.
Une voix acide, froide, trancha l’air comme la lame d’un couteau. Le corps de Jiyu se raidit instantanément et il tourna sur ses talons vers l’intérieur de la ruelle. Une jeune femme se tenait au milieu, les bras dans le dos, la tête penchée sur le côté avec un serre cou vert autour de la nuque. Un objet trop similaire à celui de son premier assaillant pour que ce soit un simple hasard.
— Moi aussi, j’avais un très bon ami, sourit-elle en remettant sa tête dans l’angle de son corps. Mais malheureusement, une personne cruelle me l’a volée…
Elle fit un pas vers eux et Yohel recula instinctivement, comme si lui aussi sentait le danger se profiler.
— On peut vous aider ? demanda-t-il la voix enraillée.
— Oui, vous allez pouvoir m’aider. Beaucoup m’aider même. Laisse donc ton ami à côté me venir en aide, je suis sûr qu’il sera parfaitement capable d’agir. N’est-ce pas ?
Les muscles de Jiyu se tendirent et les pièces qu’il aurait dû imbriquer ensemble dès le début se mirent en position dans son esprit. Bien sûr, quelle naïveté de sa part.
— Cette explosion n’était pas du tout un accident.
— Qu’importe. Ce qui compte, c’est que tu viennes avec moi, Numéro 1000, cracha-t-elle. Et dépêche-toi avant que je ne perde patience.
— Numéro 1000 ? C’est quoi ça ? demanda Yohel dont le regard oscillait entre les deux.
Jiyu préféra ne pas lui répondre, ce n’était clairement pas le meilleur moment pour déballer son passé.
— Tu devrais rentrer Yohel. Cette affaire ne te concerne pas.
— Mais–
— Rentre !
Jiyu se montra plus ferme que voulu, par refus que Yohel s’expose à des risques inutiles. Sa priorité était de le mettre en sécurité, c’était tout ce qui comptait. Son ami hésita, mais finit par obéir et tourner les talons pour s’éloigner, non sans lui jeter un dernier coup d’œil inquiet.
— Trop mignon, tu veux le protéger ? Il te suffisait de me suivre et il n’y aurait eu aucun problème tu sais.
— Ah oui ? Alors que tu transpires le désir de me tuer ? Ne me fais pas rire.
S’il avait perdu certains réflexes et ne pouvait plus se battre comme avant, ses instincts conservaient encore des bribes de souvenirs. Une aura dense et meurtrière entourait cette femme, elle retenait chacun de ses nerfs pour ne pas lui sauter à la gorge.
— Tu vas payer pour ce que tu as fait.
Elle bondit sur lui d’un mouvement félin et Jiyu esquiva de justesse l’assaut, se tournant sur le côté. La rue n’était pas très large, se mouvoir serait compliqué. Devrait-il tenter de s’échapper dans la foule ? Avec le chaos qui régnait plus loin, ce ne serait pas difficile.
— Ne pense pas à t’échapper, vermine.
Un coup de vent lui gifla le visage tandis qu’un trait sanglant se dessina sur sa joue, il ne devait sa survie qu’à son instinct qui avait fait bouger son corps tout seul. Sinon, il aurait perdu sa tête. Là, à la place des ongles, des griffes acérés s’exhibaient aux doigts de son attaquante.
— Tu vas crever ! Je vais te faire payer la mort d’Allan !
Jiyu n’eut pas besoin de poser la question pour savoir de qui elle parlait. Allan devait être son dernier agresseur, celui dont Yashuu l’avait sauvé in extremis. Ils étaient donc deux à la base ?
Nouvelle attaque, Jiyu effectua une roulade alors qu’elle visait sa tête. Quelques cheveux blancs volèrent et elle lâcha un cri hystérique, guttural. Maintenant qu’ils étaient proches, Jiyu visualisait mieux la femme face à lui. Des écailles recouvraient ses avants bras, ses poignets, légèrement sa nuque et ses chevilles. Elle tentait de les cacher en se drapant de vêtements, mais Jiyu voyait tout désormais, y compris la forme étrange de ses pieds dans des chaussures trop grandes pour une personne de cette taille. Sûrement pas des pieds, mais des pattes, au même titre que les griffes à la place des ongles.
— Pas une franche réussite dis donc.
— Tu vas voir ce qu’elle te réserve, la pas franche réussite.
Ses pieds claquèrent sur le sol et elle disparut du champ de vision de Jiyu, délaissant ses chaussures par terre. L’instant suivant elle fondait sur lui depuis les airs, au-dessus de sa tête, jambes en avant. Jiyu se jeta au sol pour ne pas se prendre l’assaut, et ce dernier éclata à l’atterrissage violent. Un peu plus et sa tête qui terminait en petit morceaux. Ses pattes griffues et puissante s’enfonçaient dans la rue comme dans du beurre. S’il se prenait un coup, s’en serait fini de lui.
Pas le temps de réfléchir, elle se redressa et combla la distance entre eux en une petite seconde, le frappant dans le sternum avec son genou droit. Jiyu entendit le craquement significatif d’un os qui se brisais, avant de percuter le mur qui se trouvait derrière lui. Son souffle lui échappa et un coup dans les jambes le faucha pour le précipiter au sol, impuissant, encore.
— Alors, on fait moins le malin, monsieur le pseudo succès ?
Une main dangereusement aiguisée lui saisit la gorge et le plaqua fermement contre le béton, qu’il sentit s’ouvrir sous la pression et l’engloutir légèrement. Ça n’arrangea pas les douleurs qui se propageaient dans son corps et le faisaient souffrir.
— Il te veut vivant. C’était la mission de base, grinça-t-elle. Mais cet idiot… cet idiot d’Allan a tout gâché ! Vous les hommes, vous avez vraiment un ego démesuré !
— Ce n’est pas moi qui ai tué ton ami, souffla Jiyu.
— Je sais, mais sans ton existence ça ne serait jamais arrivé. À cause de toi, il est mort ! Mon ami est mort !
La rage galopait dans le regard pomme de la femme au-dessus de lui. Chacun de ses gestes étaient dictés par une pure envie de vengeance. Une émotion qu’il pouvait comprendre mais qu’il ne cautionnait pas.
— Parce que tu crois que je l’ai demandé cette existence peut-être ? J’ai jamais demandé à finir sur une table d’opération, à souffrir le martyre et terminer en sujet d’expérience qui ne vaut pas mieux qu’un numéro sur un fichier Excel, gronda-t-il. J’aurais préféré crever au moment de l’injection plutôt que de devoir endurer tout ça !
— Tu n’es qu’un sale traître ! Vous nous avez tous trahis ! hurla-t-elle en pressant plus fort sa gorge entre ses doigts tranchants.
— Traître ? Te moque pas de moi. On a fui cet enfer pour arrêter de morfler ! Chaque jour était une angoisse. J’étais tout seul, dans une cellule, sans jamais voir personne, et je devais subir des expériences et des entraînements inhumains encore et encore ! Tu veux me faire croire que ça te plait, toi, d’être un foutu rat de laboratoire que l’on observe à la loupe et qu’on maltraite à sa guise ?
— Mensonge ! Tu racontes des mensonges ! Exactement comme il l’avait prédit !
Ça ne servait à rien, elle n’écoutait pas. Jiyu pourrait cracher tout ce qu’il voulait, cette femme avait le cerveau englué dans l’endoctrinement du Labo. De plus, elle souffrait d’une maladie que rien ne pourrait jamais soigner : Le deuil.
— Je suis désolé pour ton ami. Il ne méritait pas de mourir. Vous, comme nous, n’êtes que des victimes d’adultes vicieux qui se prennent pour des dieux.
La pression autour de son cou se relâcha et des gouttes pluie s’écrasèrent sur son visage. Non, pas de la pluie… des larmes. Son agresseuse avait les bras tremblants, des larmes incontrôlables glissaient sur ses joues et elle tentait de les essuyer de sa main libre. Jiyu avait du mal à y croire, pourtant c’était le cas. Même si ce n’était pas volontaire, il avait touché une corde sensible.
— Qu’est-ce que…, s’étonna-t-elle en ne comprenant pas la raison de son changement d’état.
L’espoir traversa Jiyu, il pouvait encore essayer de la raisonner, lui faire totalement lâcher prise pour qu’il se libère et s’échappe loin d’ici. Une fois qu’il aurait retrouvé Yashuu, elle serait incapable de lui faire quoi que ce soit.
La suite se passa trop vite pour que son cerveau n’assimile réellement.
— Lâche mon pote espèce de dégénérée !
Yohel entra dans son champ de vision, une barre de fer en main, qu’il écrasa de toute sa force contre le crâne de la jeune femme. Elle hoqueta de surprise et libéra enfin Jiyu, qui en profita pour s’extirper et se redresser.
— Yohel ! Je t’avais dit de fuir ! Dégage tout de suite !
— C’est comme ça que tu me remercies alors que je viens de te sauver la vie ? Ça ne valait pas le coup dit donc !
Malgré la situation effrayante, malgré les soubresauts qui secouaient son corps de petit humain normal, Yohel souriait. Il souriait comme si ça pouvait calmer toute la situation. Mais il ne pouvait pas rester là, ce n’était pas un coup comme ça qui allait abattre une enfant du Labo.
— Yo–
Elle se redressa d’un bond trop rapide pour que Jiyu puisse la voir, elle passa des larmes à la colère et saisit Yohel par le col d’un geste ferme. Ce dernier vit son sourire faner, la panique s’empara de ses traits alors que ses pieds décollaient du sol de quelques centimètres. Jiyu se précipita vers eux aussi vite que possible, mais il fut incapable de dépasser la vitesse des griffes. Les griffes qui s’enfoncèrent dans la gorge de Yohel. Elles y pénétrèrent avec facilité, déchiquetant la chair et faisant gicler du sang en importante quantité, partout. Les yeux de Yohel se révulsèrent, il cracha alors que son corps retombait au sol comme une vulgaire poupée de chiffon.
— YOHEL !
Son ami émit quelques gargouillis incompréhensibles, alors qu’il baignait dans une flaque de sang de plus en plus large. Elle grandissait encore, encore et encore. Ses lèvres s’agitèrent pour transmettre un message muet, invisible, que Jiyu n’entendra jamais. Tristement, ses lèvres se redressèrent pour esquisser une pâle imitation de sourire, avant de retomber et se figer dans leur ultime position.
Ses yeux verts étaient vitreux. Sa gorge labourée. Son sang autour de son corps sans vie. Son sourire qui ne fleurira plus jamais.
Le temps s’arrêta autour de Jiyu. Il ne voyait plus les couleurs, tout était gris, sauf le sang. Le sang rouge vif, rubis, qui ressortait horriblement et lui donnait envie de vomir. Pourtant, cette envie s’évapora et un monstre gronda en lui. Un monstre terrifiant, enfermé depuis cinq ans, qui déchirait sa carapace pour sortir et rugir.
Yohel était mort.
Yohel venait de mourir sous ses yeux.
Tout était sa faute.
Un rugissement fit vibrer ses cordes vocales, le ramena à la réalité, alors que la coupable sursautait et se tournait vers lui, les yeux écarquillés de stupeur.
— C’est quoi… ça…
Il ne l’entendait pas parler. La fureur pulsait dans ses tympans et envahissait son crâne, son corps tout entier. Des réflexes oubliés le frappèrent, articulèrent ses mouvements, et ses doigts se figèrent dans les airs. Ses sens semblaient s’éveiller après plusieurs années d’inactivité et il percevait avec précision son élément tout autour de lui. D’un claquement de doigt, chaque gouttelette présente dans l’air vinrent s’extraire de leur état d’origine pour le rejoindre et former une quantité d’eau monstrueuse. Une immense sphère, prise dans un torrent d’énergie, qui tournait sur elle-même dans une rotation perpétuelle. Elle se souleva lentement au-dessus d’eux, sous le regard effrayé de la jeune femme qui tremblait.
Elle se frappa les jambes, il ne fallait pas rester ici. Son instinct animal s’époumonait pour lui dire de fuir, que le danger ne valait pas le coup, qu’elle ne faisait pas le poids. Le petit insecte venait de se transformer en monstre, dont la seule présence faisait vibrer chacun de ses muscles et la paralysait sur place. Son regard ne parvenait pas à se décrocher de l’immense sphère menaçante, qui serait sa guillotine si elle ne prenait pas tout de suite ses jambes à son cou.
Fuis Mina… fuis… fuis… FUIS !
Rien à faire, Mina était écrasée par la puissance qui se dégageait de Numéro 1000. Il était tout aussi impressionnant que lui. Jamais elle ne serait capable d’y faire face. Était-ce la fin pour elle ?
« Mina, fuyez, vite ! La mission est avortée ! »
C’est exactement ce qu’elle essayait de faire depuis plusieurs secondes, mais c’était inutile. La sensation de se débattre dans une tornade n’aurait pas été plus juste que ce qu’elle vivait en ce moment. Elle allait mourir.
Cependant, si elle mourait, elle pourrait rejoindre Allan… Elle n’aurait plus à souffrir, à supporter un fardeau trop grand pour elle. Fini les moqueries, les airs supérieurs des Rouges. Cette pensée étrangement douce la décontracta un court instant, alors que la sphère mortelle fondait sur elle. Un faible sourire éclaira son visage et elle écarta les bras, prête à accueillir la mort et se libérer.
Vous, comme nous, n’êtes que des victimes d’adultes vicieux qui se prennent pour des dieux.
L’attaque frappa son corps de plein fouet, l’emprisonna dans un piège aqueux qui déchira son corps. Ses écailles furent arrachées, son corps démembré, son sang tacha la belle sphère d’un rouge terrifiant. Elle n’avait même pas mal, la douleur était secondaire. Ça n’avait plus aucune importance.
Mina ! Rejoins-nous !
Elle entendait la voix d’Allan comme s’il était à ses côtés et ses yeux commencèrent à se fermer, pour la toute dernière fois. La douce intonation de son ami la berça, alors qu’une silhouette se dessinait sous ses paupières et souriait tendrement en écartant deux bras sur le côté, comme pour l’accueillir.
Allons-y, Mina.
Il ne resta presque rien. Ce n’était plus qu’un tas de chair informe, anéanti par la rage et la fureur. Personne, au premier coup d’œil, ne pourrait dire qu’il s’agissait là d’un corps humain. La rue était gorgée d’une eau sanglante, dans laquelle gisait encore le corps de Yohel.
La rage de Jiyu s’envola aussi vite qu’elle était venue, remplacée par un désespoir sans fond. Il se précipita vers son ami pour le prendre dans ses bras, bercé par l’illusion qu’il respirait ne serait-ce qu’encore un peu. Il voulait y croire. Peut-être pouvait-il le sauver ? Il ne pouvait pas être mort, ce n’était pas possible !
— Yohel… réponds moi… réponds moi… je t’en prie !
— Jiyu !
Yashuu apparut au bout de la rue, essoufflé. Il observa la scène morbide avec consternation qui s’esquissait devant lui. Il arrivait trop tard.
— Le bordel… on doit filer ! Les flics arrivent !
Jiyu n’entendait pas les sirènes qui hurlaient au loin, ni les hommes qui cavalaient dans leur direction, alertés par les bruits de combat. La seule chose qui existait en ce moment, c’était le corps inerte qu’il serrait en vain contre lui.
Devant son absence de réaction, Yashuu n’eut pas d’autres choix que de prendre les devants. Il se précipita vers Jiyu et usa de sa force pour lui faire lâcher le cadavre de Yohel. Jiyu tenta de se défendre, de protester, mais il ne faisait pas le poids face à Yashuu qui le maitrisa facilement.
— On doit y aller, Jiyu. Si on se fait prendre ici, ce sera encore plus le merdier.
— Yohel… il n’est pas mort ! Il ne peut pas être mort ! Je ne peux pas le laisser ici !
Yashuu ferma les yeux, il sentait la peur, la panique et le déni crier dans le cœur de Jiyu. Il percevait atrocement bien toutes les émotions qui l’agitaient, sans rien pouvoir y faire. Sa seule option était de l’emmener loin d’ici, loin du carnage, pour qu’il se repose et retrouve ses esprits. Tout du moins, il l’espérait.
— YOHEL !
Le cri de Jiyu perça ses tympans, mais ne le stoppa pas pour autant. Il le hissa sur ses épaules et s’empressa de partir, se glissant dans les ombres avant que les forces de l’ordre ne puissent le voir. Il était trop tard pour Yohel.