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Chapitre 3 - Le premier scientifique

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Après un temps de réflexion pour analyser la situation, Jiyu et Yashuu décidèrent de se rendre à l’adresse indiquée sur le message. Ils ignoraient totalement ce qui les attendait, mais ce n’était pas en restant ici que les réponses se révéleraient à eux. Et puis, Yashuu était confiant. Peu importe qui se dresserait face à lui, le maitriser serait un jeu d’enfant. Surtout en pleine nuit.

Ils rejoignirent le point de rendez-vous, qui n’était autre qu’un grand complexe d’appartements similaire à celui où vivait Jiyu. Un code était nécessaire pour entrer, mais Jiyu eut beau retourner le papier, rien ne lui permettait de le deviner. Ils allaient vraiment être bêtement coincés dehors ?

— Je défonce la porte ? proposa Yashuu.

— Si tu pouvais éviter de nous attirer plus d’ennuis qu’on en a déjà, ce serait pas mal, soupira Jiyu. Regarde sur les numéros d’appartement, il y aura peut-être un « KM » quelque part. Il nous suffira alors de sonner pour qu’il, ou elle, nous ouvre.

— Trop facile.

Pourtant, ils eurent beau scruter la liste des locataires, pas un seul KM ne se démarquait. À moins que ce ne soit pas des initiales, mais un code à comprendre ? Jiyu était doué pour les énigmes, mais là il donnait sa langue au chat. Rien ne lui permettait de démêler ce micmac étrange.

— Je pense que je peux vous aider, messieurs.

Les deux se tournèrent de concert, un homme venait d’arriver dans leur dos et les fixait avec un air radieux, comme s’il venait d’apprendre une excellente nouvelle. Sa présence était si faible que ni l’un ni l’autre ne l’avait senti approcher dans leur dos. Yashuu lâcha un faible grondement de mécontentement, ses yeux ne quittèrent pas le nouvel arrivant, tandis que ses poings s’ouvraient et se fermaient d’un geste mécanique, contrôlé. L’homme paraissait tout petit par rapport aux deux grandes perches qu’étaient Jiyu et Yashuu, mais son regard céruléen ne semblait pas surpris de les voir. Un bandana retenait sa chevelure brune sur sa tête et il portait des vêtements très sobres. Une personne en somme toute banale. Jiyu aurait pu se dire ça, s’il ne sentait pas une sensation familière se glisser en lui en fixant cet inconnu.

— C’est vous, comprit-il alors dans un sifflement.

— Moi ? Quoi donc ?

— C’est vous qui me suivez depuis plusieurs semaines.

— Oh.

L’homme fit un rond parfait avec sa bouche, avant de fixer le sol quelques instants, plongé dans une profonde réflexion. Il ne cherchait pas à nier, l’instinct de Jiyu avait tapé dans le mille.

— Je ne pensais pas que vous arriveriez à me sentir. Je me tenais loin de vous à chaque fois. À croire que j’ai encore des progrès à faire en filature, sourit-il en relevant les yeux vers eux. Oui, c’était bien moi, mais je peux vous assurer que je ne suis animé d’aucune intention nocive à votre égard.

— C’est toi KM ? demanda Yashuu sans passer par quatre chemins.

— Non. Mais je vais vous conduire à lui. Il sera apte à vous apporter toutes les réponses que vous désirez. Bonnes, comme mauvaises.

Il se faufila entre Jiyu et Yashuu, ses pas sur le sol ne faisaient aucun bruit, discrets comme une ombre.

— Et voilà, c’est ouvert, suivez-moi je vous prie.

L’inconnu leur ouvrit la porte et les invita à entrer d’un mouvement de bras, sans décrocher le sourire aimable de ses lèvres.

Jiyu prit la tête, Yashuu sur ses pas qui sondait les environs pour s’assurer que personne d’autre ne puisse le prendre par surprise. Ils marchèrent dans un long couloir pendant une minute, croisant parfois des habitants qui sortaient pour une soirée ou, à contrario, revenaient en titubant légèrement, avant de peiner à trouver le trou de leur serrure. Ils arrivèrent au deuxième étage via un escalier. Là, ils se stoppèrent devant le numéro d’appartement 2A. Leur guide frappa trois coups, attendit cinq secondes, puis entra quand une réponse positive lui parvint de l’intérieur. Une nouvelle fois, les invités eurent le loisir d’entrer les premiers.  

— C’est le moment de savoir si je tue rapidement ce type ou pas, gronda Yashuu dont la voix muait en quelque chose d’animal.

Ils débouchèrent dans un petit salon éclairé d’une lumière tamisée. Un homme assis sur un petit divan en cuir se leva à leur arrivée. Son visage, tiraillé par le temps mais aux formes douces et amicales, se dessina dans l’ombre, dévoilant une chevelure rousse feu impeccablement coiffé, un regard vert pigmenté par les années de vie, quelques rides alentour et une paire de lunettes carrées par-dessus. Il était assez grand, fin, trop fin. Jiyu pourrait le briser en le serrant un peu trop fort tant son allure se rapprochait dangereusement de celui d’un squelette. Malgré tout, il arborait un sourire accueillant, serein. Une attitude qui faisait involontairement baisser la méfiance de Jiyu.

— Je vous en prie, installez-vous, il y a assez de place pour tout le monde, proposa-t-il avec politesse en désignant les autres fauteuils de la pièce. Je suis heureux de voir que vous avez répondu à mon invitation.

Jiyu avança d’un pas, les sens aux aguets, Yashuu sur ses talons. Il ne voyait pas de pièges ou d'autres personnes dans la pièce. En tout cas, ses sens ne captaient rien. Il n’y avait que ces deux hommes étranges dont les visages ne lui disaient absolument rien. Par précaution, Jiyu resta debout. Yashuu l’imita, un peu en retrait pour avoir un bon angle de la situation et être capable de fondre sur sa proie si nécessaire. Ces réactions arrachèrent un pâle sourire à l’homme.

— Je te remercie de les avoir amenés ici, Boran, fit-il au guide. Peux-tu aller nous chercher rapidement de quoi boire ? Je pense que nous allons en avoir besoin pour la discussion à venir.

Le concerné inclina doucement la tête, avant de pivoter et se diriger vers le petit espace cuisine qui se situait juste à côté. Le bruit de l’eau qui coule résonna rapidement au creux du silence qui s’était naturellement installé.

— Qui êtes-vous ? demanda alors Jiyu sans détour pour briser la glace. Et je vous conseille de ne pas mentir.

— Je sais, ce ne serait pas dans mon intérêt. De toute façon, ce cher Numéro 1 serait capable de le sentir tout de suite, sourit-il en levant ses bras en signe de soumission.  Je suis au courant de vos compétences, il serait stupide de ma part de tenter des actions irréfléchies.

Yashuu se raidit, Jiyu sentait son aura s’éveiller et menacer de recouvrir la pièce. Mais il n’était pas encore temps de s’emballer.

— Vous êtes de mèche avec le Labo ? siffla Yashuu qui se contenait à peine de lui sauter à la gorge.

— De mèche ?

Le visage de l’homme se déforma sous une grimace. Cette idée semblait le répugner au plus haut point, mais confirmait qu’il connaissait l’organisation.

— Je ne peux malheureusement pas vous dire que je n’ai aucun lien avec eux. À mon plus grand regret.

Jiyu serra ses poings, mais garda son calme. Tout ça ne servirait à rien s’ils le tuaient maintenant. Dans son dos, Yashuu tapait nerveusement du pied sur le sol en craquant ses doigts. Jiyu recula d’un pas pour se mettre à sa hauteur et poser une main ferme sur son épaule.

— Expliquez-vous rapidement au lieu de tourner autour du pot, je ne garantis pas que je pourrais retenir longtemps mon ami de vous faire la peau.

Les muscles se Yashuu se tendirent de plus belle. Ses pupilles oscillèrent entre forme humaine ou simple fente terrifiante. Un sourire craintif passa sur les lèvres de l’homme, tandis que Boran revenait avec un grand pichet d’eau et plusieurs verres pleins, qu’il déposa sur la table basse entre eux.

— Merci Boran. Et veuillez m’excuser, jouer avec votre patience n’est guère la bonne idée actuellement. Mais avant de me tuer ou de réaliser toute autre action vengeresse à mon égard, j’aimerais que vous me laissiez le temps de m’expliquer en intégralité.

— Parce que l’on pourrait avoir une raison de vous interrompre ? persifla Yashuu.

L’homme esquissa un léger sourire, alors que son visage perdait quelques gammes de couleur. Il ne semblait pas rassuré d’être en leur présence, mais faisait au mieux pour le dissimuler et afficher un air aussi détendu que possible.

— Je crains bien que oui. Car je suis le scientifique qui est à l’origine du projet qui a fait de vous ce que vous êtes, le projet Dragon Alpha.

Tout se passa très vite. Jiyu eut à peine le temps de voir ce qui arrivait malgré ses sens améliorés. Yashuu s’était libéré de sa prise pour se jeter sur l’homme, sans se poser la moindre question. Il lui saisit la nuque avec une force monumentale pour le plaquer contre le plancher qui vibra et manqua de céder sous la violence de l’impact. Boran bondit et sortit une arme à feu de sa veste qu’il pointa sur Yashuu, le doigt sur la détente, prêt à faire feu.

— Ne fais rien d’idiot, coassa le scientifique en tendant une main vers son allié.

— C’est à cause de vous que nous sommes des monstres alors ? cracha Yashuu, les yeux brillants comme ceux de la mort. Je vais vous faire passer l’envie de recommencer vos conneries vous allez voir !

— Yashuu ! Lâche-le ! Il n’a pas fini de parler ! tenta Jiyu qui s’approcha pour désamorcer la situation.

Numéro 1 avait arrêté de l’écouter, une aura sombre commençait à l’entourer pour se répandre dans la pièce, comme un gaz visqueux qui s’accrochait à la moindre parcelle solide. L’air manquait de plus en plus dans les poumons du scientifique et ses yeux se teintaient dangereusement de rouge, alors que de la bave bullait à ses lèvres. Son visage devenait de plus en plus écarlate, la prise sur sa nuque ne cessait de se raffermir pour l’approcher vers la mort.

— Je… je peux vous aider, souffla le scientifique avec le peu d’air qu’il lui restait.  

— Numéro 1, tonna alors Jiyu, lâche-le et attends qu’il finisse ! Tu voulais des réponses aussi, non ? Le tuer ne nous apportera rien ! Le mal est déjà fait sur nous.

Yashuu tourna sa tête vers lui, ses pupilles s’étaient rapetissées pour devenir deux fentes verticales similaires aux dragons en colère. Il était difficile d’y discerner humanité ou empathie.

— Ne me donne pas d’ordre, Numéro 1000 !

— Cesse de faire l’enfant. Tu fais une connerie, alors lâche-le ! On s’occupera de son sort quand il nous aura dit tout ce qu’il sait.

La folie rongeait le regard de Yashuu, un venin exacerbé par la haine et la colère. Une simple étincelle suffisait pour que cette émotion terrifiante prenne le pas sur sa raison, le pousse à la violence et au sang. Comment avait-il vécu jusqu’à présent, sans personne pour le canaliser ou lui dire de ne pas franchir la ligne noire ? Sûrement l’avait-il déjà franchie, un nombre incalculable de fois. Jiyu comptait bien faire en sorte qu’aujourd’hui, ce ne soit pas le cas.  

— Lâche-le, il étouffe.

Yashuu grogna de mécontentement, fixa le scientifique qui ne bougeait plus, avant de finalement le lâcher en expédiant un juron. La rage dans ses yeux s’atténua doucement et il retourna vers le mur, avant d’y envoyer un violent coup de poing. L’appartement vibra, l’innocent mur se retrouva avec un trou et plusieurs fissures autour, alors que des morceaux de peintures se décrochaient tristement pour s’écraser sur le plancher.  

— Ta force est spectaculaire, souffla le scientifique d’une voix cassée.

Boran se précipita vers lui pour l’aider à se redresser et le fit asseoir sur le canapé, avant d’aller chercher de quoi calmer la douleur. Le pauvre homme faisait peine à voir, frôler la mort ne réussissait pas à tout le monde.

— Nous allons vous écouter, fit Jiyu en prenant finalement place dans un fauteuil face à lui. Enfin, une fois que vous serez capable d’articuler plusieurs mots d’affilée.

L’homme se massait lentement la gorge, faible tentative pour dissiper la douleur et retrouver un usage normal de ses cordes vocales. Fort heureusement, il n’avait rien de cassé.

Après quelques minutes de soins prodigués par Boran, il retrouva une voix à peu près utilisable, même si elle ressemblait à celle d’un fumeur de longue date.

— Bien, je vais donc tout vous dire. Je suis le créateur du projet Dragon Alpha, projet que vous avez dû subir, mais je n’ai jamais voulu que tout cela arrive. Je suis sincèrement désolé.

Son pardon glissa sur Jiyu comme de l’eau. Il se moquait des excuses, il voulait des réponses. Yashuu, derrière lui, ne montra aucune réaction notable non plus, occupé à se retenir de lui sauter dessus une seconde fois.

— Déjà, permettez-moi de me présenter. Je suis Kaku Mizushima, un scientifique qui travaillait auparavant pour le Labo. Il y a quelques années, je suis tombé sur des gènes inconnus présents dans un os, lors d’une fouille archéologique d’un grand cratère au Brésil.

Il se racla la gorge et accepta volontiers le verre d’eau que Boran lui tendit.

— Intrigué, j’ai commencé des recherches pour en savoir plus. Elles ne figuraient dans aucune base de données, n’appartenaient à aucun animal connu et existant. Ma curiosité était piquée à vif, comme celle de mes comparses. Nous avons fait des analyses, des tests, fouillé les moindres recoins du monde pour voir si une telle existence avait déjà été recensée à un autre moment, mais non. Tout ce travail dura plus de sept ans.

Jiyu masqua sa surprise. Cette histoire était encore plus vieille que ce qu’il avait pu croire.

— Mais petit à petit, à force de persévérance, de recherches, de curiosité et d’ingéniosité, nous avons pu faire des découvertes capables de révolutionner le monde si elles étaient correctement menées. Un nouveau médicament, un remède quasiment universel pour aider l’humanité à prospérer et éradiquer les maladies les plus incurables de ce monde.

Jiyu sentait la passion dans la voix de Kaku, il était véritablement amoureux de ce qu’il faisait, de la science, des recherches sur l’inconnu et le nouveau.

— J’avais plusieurs projets. Tout d’abord, je voulais essayer de créer un médicament à partir de ces cellules. Après de longues observations, nous avons pu confirmer qu’elles ne meurent pas facilement, elles détruisent les cellules cancéreuses, les virus et les bactéries en un temps record, et plus efficacement que n’importe quel remède existant à notre époque. Ça aurait changé le monde pharmaceutique et la vie de la population. Imaginez, un simple cachet qui permettrait de faire disparaitre le plus incurable des cancers ?

Jiyu ne pouvait pas nier que ce serait un véritable exploit, un bond gigantesque dans le domaine médical. Mais quel était le lien avec eux ?

— Et les autres projets ? grinça Yashuu qui sentait déjà la suite se profiler.

Kaku perdit son engouement, son sourire se volatilisa comme un grain de poussière pris dans le vent.

— Je voulais essayer de fusionner ces cellules au génome humain afin de créer un être plus puissant, plus résistant. Un rêve utopique, idéaliste, pour que l’humain se détache de sa condition de faible et ne craigne plus les maladies.  

— Quelle idée stupide, siffla Yashuu dont l’agacement ne descendait pas.

— Le pensez-vous vraiment ? L’être humain est fragile, faible, il tombe facilement malade et peut se retrouver précipité vers la mort très jeune pour un accident bête, pour une maladie mal soignée. Nous sommes l’espèce dominante sur Terre, et pourtant un rien peut nous anéantir, peut mettre un terme à notre vie si fragile et éphémère. Avec ces gènes, j’avais l’espoir de donner un nouveau souffle de vie à l’humanité, la rendre plus résistante et viable dans ce monde qui nous est si hostile. Je désirais doter les Hommes d’une force aussi grande que ces créatures pour ne plus les voir périr sous les coups de feu, sous des avalanches, sur une table d’opération ou sur des champs de batailles qui n’ont pas lieu d’être. Je voulais apporter ma contribution à ce monde et permettre un renouveau… mais je n’ai fait que précipiter des innocents vers une mort certaine.

Son visage devint grave, ses mains serrèrent l’accoudoir du canapé avec force et l’éclat dans ses yeux s’éteignit comme une bougie. À ses côtés, Boran se mordit la lèvre inférieure et observa le plancher en silence, sans rien ajouter.  

Il avait de nobles pensées à la base, Jiyu ne pouvait pas le lui enlever. L’Enfer était pavé de bonnes intentions. La bonté d’âme ne suffisait pas à surpasser la noirceur et l’avidité de certains humains.

— Ça semble si beau et parfait sur le papier, railla Yashuu, votre magnifique utopie comprenait donc de sacrifier des centaines d’enfants innocents ? Sous prétexte qu’ils n’avaient pas de familles et que personne ne se souciait d’eux ?

— Non, loin de là, et si tu es bien en train de lire en moi comme je te sais capable de le faire, tu devrais avoir compris que je ne suis pas une mauvaise personne, répliqua doucement Kaku, dont la voix craquait sous le poids de la culpabilité.

Numéro 1 se crispa et un nouveau grondement s’échappa de sa gorge. Jiyu comprit que ce Kaku venait de taper dans le mille, mais Yashuu refusait de le reconnaître. Il était toujours plus facile de haïr une personne plutôt que de chercher à la comprendre et potentiellement lui pardonner. La différence de travail sur soi était considérable.

— Continuez, lâcha finalement Jiyu qui voulait en savoir plus sur cette histoire.  

— Mon but était d’introduire directement les gènes dans un embryon humain, qui aurait été créé de manière artificielle. Je voulais réaliser des analyses sur des enfants éprouvettes, à un stade plus recherché que ce que réalise la médecine actuelle. Ainsi, les cellules humaines et inconnues auraient pu fusionner dès le début, s’adapter sans entrer en compétition et apporter un équilibre parfait. En théorie, en tout cas. Avant tout cela, nous devions débuter par des expérimentations animales, sur des souris par exemple.

— Et pourquoi les choses ont-elles été si différentes ? Ce n’est clairement pas la méthode mise en place par le Labo, souleva Jiyu qui ressentait encore la seringue et la douleur dans son corps.

Un soupir las et fatigué, d’un seul coup Kaku faisait plus vieux qu’il ne semblait l’être. La lumière éclairait ses cernes, les rides qui commençaient à grignoter son visage et les quelques cheveux blancs qui parsemaient le rouge de sa chevelure.

— Disons que ma méthode était considérée comme bien trop lente aux yeux de certains. Les personnes qui nous finançaient ne voulaient pas perdre du temps à faire des tests sur des embryons, qui auraient besoin de neuf mois pour se développer, et ensuite plusieurs années pour évoluer et constater les effets et bénéfices. Ils voulaient des résultats rapides, bien plus rapides.

— Donc tenter directement sur des enfants, comprit Jiyu, et autant se concentrer sur des orphelins qui pullulent partout sur Terre. N’est-ce pas ? Personne pour les pleurer ou les regretter.

— Exactement. Ils disaient que cela ne changerait rien, qu’il fallait bien que ces enfants servent à quelque chose. C’était un sacrifice pour le plus grand bien à leurs yeux. Même si ce n’était qu’une absence totale d’empathie et un génocide organisé sous couvert de la science et de l’évolution.

Jiyu réfléchissait, cette solution se tenait d’un certain point de vue. Un point de vue égoïste, ignoble et parfaitement inhumain, mais depuis quand les grands de ce monde se souciaient-ils des petites gens comme eux ?

— Je me suis violemment opposé à ce projet, reprit Kaku, la voix lourde et le regard affligé par la souffrance alors que les souvenirs semblaient y défiler. Je refusais d’impliquer des enfants là-dedans. J’étais conscient que la majorité ne survivrait pas, mourrait dans d’atroces souffrances, dévorés par la puissance des gènes. Aux yeux de ces cellules, le génome humain était un corps étranger à détruire, sans se soucier du reste. Mais personne ne m’a écouté. Ils ont décidé de me retirer le projet, de me mettre à la porte en me discréditant pour que je ne puisse pas venir leur mettre des bâtons dans les roues. Ils se sont approprié tout mon travail, toutes mes recherches, toutes mes notes et mes documents. Je n’avais plus mon mot à dire. Au fond de moi, j’espérais qu’ils échouent lamentablement et qu’ils abandonnent cette idée pour revenir à la raison…

Il soupira, la lassitude et la peine inondaient son visage. Jiyu ne pouvait pas cerner les sentiments des gens comme le pouvait Numéro 1, mais il savait reconnaître la fatigue et la lutte d’un homme qui semblait bon. Raconter cette histoire lui pesait, tirait sur la culpabilité qu’il portait déjà à bout de bras depuis de longues années.

— Et puis, tu es arrivé, Numéro 1, fit-il en tournant la tête vers Yashuu. Tu étais le premier sujet, le premier test, le premier enfant à passer sur le billard. Personne n’y croyait, car tous se doutaient du destin de la majorité des enfants. Il aurait fallu un miracle pour qu’un sujet accepte du premier coup les gènes. Et toi, tu y es parvenu. Tu as tout supporté, jusqu’au bout, et tu as le plus fort taux de compatibilité qui n’a jamais été enregistré. Tu es à quatre-vingt-dix-huit pourcent. Tu frôles la perfection du bout des doigts. Tu as été la flamme d’espoir pour eux, la preuve que c’était possible et qu’ils pouvaient y arriver.

Yashuu serra les poings, son regard déjà bien sombre devint aussi noir que pouvaient l’être les ténèbres qui hantaient son esprit et son pouvoir.

— Vous êtes en train de dire que tout est ma faute alors ? Que si j’étais mort, tout aurait pu s’arrêter ?

Sa langue claqua contre son palais, Jiyu sentit de nouveau le danger se profiler. Les ombres de la pièce dansaient, se mouvaient, prêtes à se matérialiser pour obéir à leur maître.

— Non, jamais de la vie je n’oserais insinuer ou même penser ça. Tu es une force de la nature. L’un des plus grands succès de ces expériences… même si tu as dû payer un prix très élevé pour cette puissance, je m’en doute.

Jiyu ne bougeait pas, de toute façon il ne pourrait pas stopper Numéro 1 une seconde fois dans cet état. C’était à Kaku de sauver sa peau lui-même. Il fallait espérer qu’il continue de manier correctement sa langue pour sauver la situation, parce que les ténèbres se glissaient lentement vers lui.

— Je suis désolé pour tout ce qui t’est arrivé, Numéro 1, tu ne méritais pas tout ça. Ni toi, ni tous les autres. Et je sais que je suis en grande partie fautif. Si je n’avais pas fait cette découverte, rien ne serait arrivé. Si je n’avais pas laissé ma curiosité prendre le pas sur la raison, je n’aurais jamais pensé à ce projet.

Il se leva alors de son assise, des larmes roulant le long de ses joues, avant de se laisser tomber à genoux sur le sol en posant sa tête contre le plancher, face à Numéro 1.

— Je suis désolé pour tout. Je ne peux rien faire pour ramener les enfants qui sont morts, et je ne peux pas vous ramener à votre vie d’avant. Mais, avec tout ce que j’ai en ma possession, je veux vous aider. Je veux sauver ceux qui peuvent encore l’être, et empêcher le Labo de continuer ses expériences sur d’autres innocents. C’est mon unique raison de vivre désormais !

Les ombres se figèrent à quelques centimètres de Kaku, suspendues dans le vide, en attente, avant de lentement refluer pour retourner à leur place d’origine, dans l’ombre de Yashuu. Il baissa les yeux et fixa cet homme si misérable, si faible, qu’il pourrait tuer d’un tour de main. Un moment de silence, de doute, s’invita dans la pièce, durant lequel Jiyu savait que son camarade sondait Kaku. Il recula finalement, abandonnant son projet de l’abattre.

— Je ne vous fais pas confiance, précisa Yashuu, les ténèbres sont grandes et omniprésentes dans votre cœur.

Il prit une faible inspiration pour reprendre son calme, agita ses mains devant lui tout en claquant sinistrement sa langue contre son palais. Tic nerveux qui agaçait déjà Jiyu.

— Mais vos remords sont plus forts, votre envie de vous rattraper et votre culpabilité dépassent cette noirceur.

Le scientifique se redressa, les yeux légèrement rouges après avoir versé ses larmes, couplés à un air éberlué. Apparemment, recevoir la compréhension de Yashuu n’avait pas figuré sur les options possibles de cet entretien. Il s’essuya prestement les joues avant de se rasseoir sur le canapé, tandis que Boran lui tendait un mouchoir et un verre d’eau. Kaku prit les deux avec gratitude et vida le verre avant de se moucher rapidement.  

— Et donc, que comptez-vous faire pour réparer votre erreur ? demanda Jiyu.

— Je veux retrouver tous vos camardes qui se sont enfuis après la destruction, le Labo va chercher à vous mettre la main dessus. Je veux que chacun soit en sécurité et n’ait plus à craindre quoi que ce soit. Je veux sauver les autres enfants encore entre les mains de mes collègues. Je veux anéantir totalement le Labo, même si pour cela je dois me salir les mains.

— Le Labo a donc continué ses expériences malgré tout, marmonna Yashuu. Moi qui pensais avoir tout anéanti il y a cinq ans.

— Je le croyais aussi. Mais ce fut loin d’être le cas.

Jiyu attrapa un verre d’eau et y trempa ses lèvres pour boire une gorgée, toute cette histoire était en train de lui assécher la gorge, alors même qu’il parlait à peine. À chaque mention du Labo, son cœur frémissait de douleur et s’accélérait, anxieux.

— Vous n’étiez pas les seuls cobayes à cette époque. Le Labo avait, en réalité, deux bases bien distinctes.

— Pardon ?

Un sentiment indescriptible traversa Jiyu, l’eau dans son verre vibra, avant de s’agiter et commencer à clapoter, alors qu’il ne bougeait pas la main.

— Je pensais comme vous au début, que le Labo n’avait qu’une seule base et que l’intervention de Yashuu mettrait un point final à tout ça. Mais un an plus tard, j’ai découvert qu’un second groupe existait. Fondé en même temps que le vôtre, il continuait de se développer et de grandir. Ils vous ont perdu vous, mais pas leur travail.

La bouche de Jiyu termina de s’assécher. Derrière, Yashuu vibrait de colère et de rage. Mais cette fois, elles n’étaient pas destinées à Kaku.

— Je suppose que le type qui m’a attaqué faisait partie de ce second groupe, comprit Jiyu. Alors, le Labo a en tête de nous retrouver ? Mais pourquoi maintenant, après cinq ans ? Ils auraient pu le faire bien plus tôt, quand nous étions encore jeunes et vulnérables.

— Je dois avouer que je l’ignore, reconnut Kaku. Peut-être ont-ils préféré s’assurer que le second groupe ne tenterait rien de similaire ? Qu’il fallait être certain que tout reste sous leur contrôle ? Ces cinq dernières années leur ont permis de gagner en puissance et en influence un peu partout dans le monde. Je ne peux que supposer qu’ils ont désormais assez de ressources pour se permettre de vous chercher. Après tout, le taux de réussite des tests reste encore relativement bas, vous êtes des sujets précieux à leurs yeux.

Un « crac » apprit à Jiyu que Yashuu venait de s’arracher un ongle. Cette conversation leur plaisait de moins en moins, surtout au vu des révélations qu’ils se prenaient comme un véritable raz de marée. Jiyu lui-même peinait à garder contenance devant Kaku et à dissimuler les sueurs froides qui coulaient dans son dos.

— Vous en savez beaucoup pour un scientifique tenu à l’écart, fit-il alors remarquer. Comment arrivez-vous à en apprendre autant ?  

—Malgré les trahisons que j’ai subies, on va dire qu’il me reste encore un allié sur place, fit-il avec un sourire serein. Mais il ne peut pas me fournir énormément de données, tous les échanges sont étroitement surveillés et le moindre faux pas le mettrait en grave danger.

— Je vois, ça reste un atout précieux. Prenez en grand soin.

Mieux valait jouer la prudence et la sécurité, Jiyu le suivait sur ces points. Avoir une taupe au sein du Labo valait plus que tout.

Il se massa les tempes du bout des doigts, son cerveau commençait à surchauffer avec toutes ces informations et la fatigue lui pesait lourdement sur les paupières. Sa dernière nuit peu reposante revenait au galop, lui rappelait que, malgré tout ce qu’il avait enduré, il gardait une part d’être humain sensible au sommeil.

— Dernière question, et après on s’en va, lâcha Yashuu. Comment avez-vous réussi à nous retrouver, et à nous pister ? Surtout moi. Je passe mon temps à bouger partout.

Un sourire fier éclaira le visage de Kaku, ce qui le dérida et chassa un peu les traits de la fatigue qu’il portait depuis le début de la conversation.

— J’ai une connaissance qui est capable de… pirater les satellites et d’accéder à un système d’imagerie de haut niveau. De par votre génome et vos capacités, vous n’apparaissez pas du tout de la même manière que les autres humains dessus. Vous êtes un peu… comme des phares au milieu de la nuit. Avec ça, c’est très facile de vous suivre. Et pour finir, mon cher assistant Boran est d’une précision incroyable pour traquer les gens et les suivre sans se faire repérer. Même s’il semble ne pas avoir réussi à totalement vous berner.

Boran eu un léger sourire contrit et passa une main nerveuse sur sa tête.

— Vous avez beaucoup d’alliés pour un type abandonné par tout le monde, marmonna Yashuu.

Kaku décida de prendra ça comme un compliment, et le bavardage s’arrêta là. Ils avaient assez discuté pour aujourd’hui, chacun devait digérer ce flux de révélations. Jiyu et Yashuu les saluèrent avant de tourner les talons pour retourner à l’appartement. Kaku leur donna aussi le code d’entrée pour qu’ils puissent venir à tout moment si besoin. La porte de son appartement restait ouverte en tout temps.

— Désormais, je veux être là pour vous. Peu importe quand, n’hésitez pas si vous avez besoin. Nous reprendrons vite contact avec vous pour la suite, si vous désirez vous joindre à nous pour éradiquer le Labo.

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