Numéro 1 ? Le fameux Numéro 1 ? Voilà qui ne faisait pas partie du plan de base. Normalement, il aurait simplement dû se frotter à Numéro 1000, un jeu d’enfant au vu du combat qu’ils venaient de livrer… Même si le mot combat ne seyait guère à cet échange de coup unilatéral. Après cinq ans à se vautrer dans le luxe, la liberté et la paresse, il ne lui restait plus rien des entraînements et des précieux conseils prodigués par le passé.
Allan était confiant, il avait vite cerné son premier adversaire pour se rendre compte que la mission serait un succès. L’isoler pour tester ses capacités de combat n’aurait, finalement, pas été nécessaire. Pas de difficulté, pas de danger, monsieur Arkouda serait satisfait. Cependant, serait-il vraiment heureux de retrouver un Numéro 1000 faiblard et incapable de faire un usage correct de son don ? Rien que d’y penser, la colère brûlait ses veines et lui donnait envie de mettre fin aux jours sans intérêt de ce type. Pourtant, la mission passait avant tout. Le capturer vivant puis le ramener. Néanmoins, l’apparition de Numéro 1 ne faisait pas partie de la ligne directrice. Allan ne l’avait pas senti venir, ni anticipé le coup reçu en plein ventre pour l’éloigner de Numéro 1000. La différence de niveau était flagrante. Il pouvait le sentir après un unique coup. Un ours contre une fourmi.
Il revoyait encore le diaporama s’afficher sur le mur blanc, alors qu’on lui faisait une présentation de chacun d’entre eux. De chacun des traîtres. Numéro 1, quatre-vingt-dix-huit pourcents de compatibilité, capable de maîtriser les ténèbres, génie du combat capable de tuer sans sourciller. L’un des plus beaux succès de son maître. Allan avait soufflé au début, mais maintenant il ne pouvait que raviser son jugement. Là, face à lui, une aura sombre et mortelle se dégageait de Numéro 1. Allan sentait son corps s’alourdir, s’enfoncer dans le sable face à la pression qu’il ressentait. Des gouttes de sueurs coulaient le long de ses tempes et ses doigts étaient pris de tics nerveux. Son être réagissait à cette présence plus que son esprit, c’était une bataille constante pour ne pas céder à la panique qui grignotait lentement ses intestins pour remonter à son cœur.
Reprends-toi ! Tu es entraîné. Lui, ça fait cinq ans qu’il ne fait plus rien !
Une situation imprévisible, mais qu’il comptait bien gérer avec habilité. Ce n’était pas ni sa première mission, ni le premier imprévu qu’il affrontait. S’il gardait son calme et faisait comme à son habitude, tout irait bien.
À l’attaque !
Il ordonna à son corps de bouger, bondir vers l’avant pour effacer la distance entre eux et saisir Numéro 1 à la gorge. Mais rien ne se passa. Ses jambes restèrent plantées dans le sable, comme deux rondins de bois. Allan était totalement figé sur place. Cette petite panique gagna en intensité, se propagea dans son organisme comme des cellules cancéreuses invasives, inarrêtables.
— Qu’est-ce que…
— Surpris ? Il faut croire que mes cinq ans d’inactivité ne sont pas si difficiles à compenser que ça.
La voix moqueuse de son assaillant le frappa, elle était douce et vicieuse à la fois. Face à lui, la main gauche de Numéro 1 le visait, tandis que son index pointait vers le sol. Un frémissement agita Allan alors que le diaporama s’esquissait de nouveau dans son esprit, accompagné des propos de leur professeur.
« Numéro 1 peut contrôler le corps des gens en fonction des émotions négatives dans leur esprit. Si vous avez peur, si vous paniquez, si vous ressentez quoi que ce soit qui s’assimile à la négativité, il pourra s’en saisir et vous transformer en pantin. »
Allan s’en souvenait parfaitement désormais, mais entre le savoir et le vivre il y avait une marche conséquente. Ses émotions lui échappaient, suintaient des pores de sa peau pour onduler jusqu’à Numéro 1 et lui offrir les cordes nécessaires à sa manipulation. Cette sensation de ne plus sentir son corps, de n’être qu’un esprit prisonnier dans un simple objet inanimé qui ne répondait à aucun ordre, l’effrayait d’autant plus et aggravait sa situation. Allan en avait conscience, mais lutter contre quelque chose d’aussi fort le dépassait.
L’index gauche de Numéro 1 s’agita dans le vide, le corps d’Allan y répondit comme un automate et s’effondra à genoux dans le sable rugueux et humide. L’instant d’après, sa tête percuta la plage, lui faisant avaler plusieurs grains qui raclèrent sa gorge. Mais ça ne s’arrêta pas là, car débuta un théâtre dont il était le protagoniste. Il se redressa d’un bond, avant de tourner sur lui-même comme une ballerine en pointes. L’instant d’après il réalisait une acrobatie dans les airs et retombait plus loin, dans la mer, trempé une nouvelle fois. Sa tête plongea sous l’eau et y resta bloquée. La peur ainsi que l’effroi vinrent enserrer ses entrailles, mais il ne pouvait même pas bouger ses bras pour tenter de se défaire de cette emprise, se redresser ou reprendre une bouffée d’air. L’oxygène commençait à lui manquer, son énergie s’évaporait lentement alors que la faucheuse se rapprochait avec délectation, prête à cueillir son plat. Cette vision s’effaça et son visage retrouva la surface, lui offrant une volée d’air bienfaitrice. La minute suivante, il se retrouvait cloué au sol, sur le dos, incapable de bouger.
— Pauvre bichon, il a peur ?
Numéro 1 envahit le champ de vision d’Allan, supprimant tout le reste. Il ne voyait plus que lui, ce regard sombre, fou et joyeux à la fois. Ce n’était qu’un jeu pour lui. Un jeu dont il était le maître incontesté.
— Bien, maintenant si on passait à la suite ? C’est sympa de m’amuser avec toi, mais j’aimerais savoir qui t’envoie et tout ce que ça implique derrière.
Un nouveau souffle de panique traversa Allan alors que la malice pétillait dans les iris noirs de Numéro 1.
« S’il vous touche, il pourra accéder à votre esprit. Encore une fois, plus vos sentiments négatifs seront forts, plus il pourra plonger loin dans votre tête. Ne le laissez pas vous atteindre, jamais. »
Un cri silencieux écorcha les lèvres d’Allan. Il ne pouvait pas laisser faire ça. Monsieur Arkouda ne serait pas content, ça mettrait en péril tout ce qu’ils avaient construit ! La main de Numéro 1 s’approchait dangereusement de lui, son corps refusait toujours le moindre geste. Comme s’il était déjà mort.
« C’est dommage Allan, vous étiez un élément précieux à notre cause. »
Le regard d’Allan s’écarquilla alors que la voix grésillait dans sa tête. Une légère douleur traversa sa nuque et les étoiles dansèrent une dernière fois pour lui.
Numéro 1 plissa les yeux. Le visage de son adversaire se déforma, devint rouge, gonfla de manière inégale alors qu’un mélange de bave et de sang glissait à la commissure de ses lèvres. Son corps fut pris de spasmes, avant de se raidir d’un coup. Il émit un souffle rauque en guise de dernier son, avant que la lueur dans son regard ne s’éteigne. La faucheuse venait de fondre sur lui d’un coup, plus rapide que Numéro 1 lui-même.
Que venait-il de se passer ? À aucun moment il n’avait ordonné à ce corps de mourir, pourtant le cœur ne battait plus, la vie n’existait plus. Ses doigts se refermèrent, crispés, frustrés de voir la situation lui échapper sans explication logique.
— Il est mort.
Numéro 1000 venait de se rapprocher, le corps encore engourdi par les coups de la confrontation. Numéro 1 ne lui lança pas un regard. Il se redressa, calmant l’agacement qui battait dans ses tempes et ses veines. Ce n’était pas le moment de se laisser déborder. Les Voix s’étaient tues. Comme la dernière fois.
— Oui, mais ce n’est pas moi le responsable, finit-il par répondre. J’ignore ce qu’il vient de se passer, mais ça m’a coupé l’herbe sous le pied.
— Je ne vais pas pleurer sa mort pour autant.
Un ricanement lui échappa, lui non plus n’allait pas lâcher la moindre larme pour lui. Il en faudrait bien plus que ça.
— Bien, on doit se débarrasser du corps. Ça fait désordre.
Il claqua des doigts et une flaque noire se dessina sur la plage, recouvrant la zone tout autour du cadavre. Lentement, il s’y enfonça, comme dans un marais, avant de totalement disparaître. Il n’y avait plus aucune trace de lui, comme si rien ne s’était passé en ce lieu calme et désert. Numéro 1 fixa une dernière fois le sable, avant de se tourner vers Numéro 1000.
— Je crois qu’on a des choses à se dire, Numéro 1000.
Ce dernier grimaça et se massa les bras par la même occasion, pour aider son corps à se régénérer, chasser le sentiment mauvais qui s’insinuait dans son cœur.
— Appelle-moi Jiyu. Je déteste ce numéro.
— Compréhensible. De mon côté, c’est Yashuu.
— Parfait. Restons comme ça alors.
Jiyu emmena Numéro 1 à son appartement, même si ce dernier ne semblait guère apprécier de se rendre en ville. Ils prirent un bus pour retourner au cœur de l’agglomération. Yashuu se rongeait les ongles, tournait en rond comme un fauve dans l’allée centrale, et menaça de tuer un passager qui osa le bousculer. Jiyu s’excusa rapidement à sa place avant que la situation ne dégénère. Il ne savait pas grand-chose sur Numéro 1, mais vivre en communauté ne faisait pas partie de ses talents apparemment.
— Rappelle-moi pourquoi tu me forces à prendre cet engin de l’enfer ? siffla Yashuu qui s’assit finalement à côté de lui.
— Parce que je n’avais pas envie de marcher plusieurs kilomètres pour rentrer, soupira Jiyu. Et rien ne te forçait à me suivre, tu pouvais me retrouver à l’entrée de la ville ou à l’adresse de mon appartement.
Yashuu claqua sa langue contre son palais avec agacement, sans répondre, et tapa du pied sur le sol en continu, bras croisés devant lui. Jiyu pouvait voir ses mains serrer avec fermeté ses avant-bras, comme pour les bloquer, pour les empêcher de commettre un acte grave.
Après un trajet qui sembla durer une éternité, ils arrivèrent à destination. Ils marchèrent encore un peu avant d’atteindre l’immeuble de Jiyu.
— Tu arrives vraiment à vivre là-dedans ?
Yashuu observait le moindre recoin du petit lieu de vie de Jiyu, comme s’il cherchait une porte cachée qui donnerait accès à un espace plus vaste, moins étriqué. Avec une moue déçue, il se contenta de se laisser tomber sur le lit sans lui demander la permission.
— C’est mieux que de vivre dans la rue.
— Tout dépend du point de vue.
— Chacun le sien alors. Moi, j’apprécie cet endroit. Si tu n’es pas content tu peux partir, la porte est ouverte.
Nouveau claquement de langue et il se redressa pour s’asseoir en tailleur sur le matelas, tandis que Jiyu se contentait de sa chaise de bureau. Il était désormais temps d’aborder le sujet épineux qui venait de les réunir de manière impromptue.
— Tu sais qui était ce type ? demanda Yashuu en premier.
— Non. Il m’est tombé dessus sans prévenir et a commencé à me dire que je devais me rendre. Il m’a attaqué quand j’ai refusé de coopérer. Et il m’a appelé Numéro 1000, donc il savait qui j’étais.
Ce dernier point le chiffonnait plus que tout le reste, car il ouvrait la voie à une option qui ne lui plaisait absolument pas. Une porte qu’il pensait close depuis cinq ans maintenant.
— Je vois. Moi, ça fait plusieurs semaines que j’ai la sensation d’être traqué. J’ai même fini par recevoir un message qui me disait de venir ici. Je ne sais pas qui en est l’auteur, ni comment il arrive à me pister, mais ça m’agace.
— Donc tu as suivi le message ? Étonnant.
— Mon instinct me disait que quelque chose de louche se cachait derrière tout ça. Alors oui, je suis venu malgré tout. Et j’ai bien fait, sinon ce type aurait eu ta peau.
— Pas faux.
Jiyu lui était redevable, même si ça ne lui plaisait pas vraiment. Il détestait avoir des dettes. Mais c’était toujours mieux que de se faire kidnapper.
— Ce n’est pas tout. Le message spécifiait une autre information.
La curiosité de Jiyu tiqua, son corps se redressa inconsciemment dans la chaise et ses yeux s’accrochèrent à Yashuu.
- Laquelle ?
— Le Labo est encore en activité.
Jiyu aurait préféré plonger dans un volcan en fusion plutôt que de sentir ce poids monumental lui tomber sur l’estomac. Un hoquet de surprise remonta à sa gorge, il plaqua une main contre sa bouche pour retenir un haut-le-cœur. Des fourmillements galopèrent dans ses membres et des sueurs froides se glissèrent sur sa peau.
— Je n’y croyais pas au début, mais c’est logique. Ce type connaissait ton identité du Labo, et ce n’était pas un humain normal. Il était comme nous, modifié, amélioré.
Le Labo, une organisation maudite qui s’était mis en tête de transférer des gènes de créatures inconnues dans le corps d’enfants. Des tests préliminaires avaient prouvé que ces cellules étaient bien plus résistantes que n’importe quelle forme de vie sur terre. Elles se régénéraient à une vitesse effroyable et détruisaient chaque mauvaise cellule à leur portée. Une porte ouverte à une évolution fulgurante de l’humanité s’ils arrivaient à les fusionner au génome humain. Sur le papier, ça rendait bien, en réalité le taux de réussite de ces expériences humaines ne dépassait pas un pourcent. Et surtout, elles étaient illégales. Jiyu était le Numéro 1000, le dernier à être passé sur le billard pour recevoir ces cellules dans son corps. Il avait survécu, acquis des compétences bien au-dessus des humains normaux, ainsi que le don de manipuler l’eau.
Mais à quel prix ?
Un effort surhumain, voilà ce que Jiyu devait faire pour se focaliser sur la conversation et laisser au second plan les sensations moites et vicieuses qui prenaient plaisir à se développer en lui. Se remémorer tout ça maintenant ne servait à rien.
— Dommage qu’il soit mort avant que je ne puisse fouiller dans sa tête. Ça nous aurait apporté bien des réponses.
— Ça veut dire qu’il était conscient de tes pouvoirs, comprit Jiyu après un temps à se reprendre. Il s’est certainement suicidé pour que tu n’accèdes pas à son esprit.
Yashuu grimaça et se mordit la langue, avant de revenir ronger l’ongle de son pouce.
— Ça voudrait dire bien des choses. Des choses qui ne me plaisent pas forcément. Il serait assez fidèle au Labo pour s’ôter la vie ? Pourquoi ? S’ils ont le même vécu que nous, c’est totalement–
Il s’arrêta au milieu de sa phrase, le regard dans le vide, avant d’arracher un morceau d’ongle avec ses dents. Il ne termina jamais sa pensée et laissa le silence s’installer, en même temps qu’un sentiment de malaise. Même sans l’entendre, Jiyu se doutait de ce qu’il aurait pu dire, et pourquoi il avait figé net.
Numéro 1, le plus docile et obéissant des enfants du Labo au début. Celui qui, à une époque, avait réalisé chaque basse besogne sans rechigner face aux scientifiques. Celui qui avait traumatisé toute une génération d’enfants modifiés. Un bon lavage de cerveau ainsi qu’une dose précise de manipulation pouvait rendre n’importe qui parfaitement discipliné. Numéro 1, le parfait exemple d’un pouvoir impressionnant qui avait longtemps obéi malgré des traitements perfides et malsains sur sa personne.
— On devrait se reposer, proposa Jiyu d’une voix plus douce. Il est arrivé pas mal de trucs ce soir, et ce n’est pas forcément une bonne idée d’y réfléchir à chaud.
— Bonne idée. J’ai faim, tu n’as rien à manger ?
Le changement de sujet rapide surprit Jiyu, mais il ne s’en formalisa pas et attrapa son téléphone pour commander.
Yashuu lui rendit son lit après le repas et se contenta de la chaise, prétextant qu’il pouvait dormir n’importe où. Jiyu n’insista pas, il rêvait d’une bonne nuit de sommeil et de son oreiller en plume pour chasser les déboires de cette soirée. Ses yeux se fermèrent dès qu’il s’allongea, la fatigue le happa sans attendre.
— J’ai peur…
— Tout va bien se passer mon enfant, ne t’en fais pas.
Il est allongé sur une table, dans une pièce blanche, la lumière au plafond clignote et lui donne mal aux yeux. Trois personnes sont en train de s’affairer autour de lui, certaines manipulent des grandes aiguilles, d’autres des machines dont il ne sait rien du tout.
Il ne peut plus bouger. Ses membres sont ceinturés à la table par des bracelets en cuir.
— Non ! Laissez-moi ! Je veux partir !
— Tout ira bien, répète la voix à sa droite.
La peur noue son cœur, un homme avec un masque s’approche de lui, il tient une seringue contenant un étrange liquide violet. Son instinct de survie s’emballe, lui hurle de fuir, mais rien à faire, il est coincé.
— Non ! Laissez-moi la voir ! Je veux la voir !
Plus personne ne lui répond, plus personne ne le rassure. Il ne peut que rester ici et sentir la morsure de l’aiguille perforer sa peau, tandis que le liquide brûle ses veines, se répand en lui comme une traînée de poudre. Une douleur aiguë s’empare de lui, un hurlement fait vibrer ses cordes vocales. Il ne sait pas ce qu’il se passe, il a mal, très mal. Le noir recouvre petit à petit son champ de vision, la dernière chose qu’il perçoit est un regard sombre au travers d’une vitre. Un regard qui le sonde sans aucune émotion, vide, comme le néant.
« Seras-tu le prochain ? »
Jiyu se redressa tel un ressort sur son matelas, le souffle court, le corps couvert de transpiration, les yeux humides. Tous son corps s’agitait, tremblait, se souvenant parfaitement de la sensation de la seringue dans sa peau et du mélange qui changea sa vie.
Plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’il ne retrouve ses esprits. Reparler du Labo n’arrangeait pas ses cauchemars, bien au contraire. Ce n’était pas la nuit reposante qu’il avait espérée, loin de là, sans compter qu’il n’arrivait pas à se souvenir de ce rêve. Il s’étiolait déjà pour disparaitre de sa mémoire, comme un mirage.
Il s’aspergea le visage d’eau fraiche, puis réalisa que Yashuu n’était plus là. Il n’y avait aucune trace de sa présence, ni un petit mot pour prévenir d’où il allait. Enfin bon, le contraire aurait été étonnant. S’il devait revenir, il le ferait. Jiyu ne comptait pas perdre sa journée à lui courir après, pourquoi de toute façon ? Pour discuter encore du Labo et des évènements de la veille ? Non merci. Il avait besoin de se changer les idées. Et pour ça, rien de mieux qu’un tour à la médiathèque pour étudier et se plonger dans les sciences de la vie.
Après un détour en boulangerie pour s’acheter un petit déjeuner, Jiyu s’installa à une table avec ses affaires et oublia le reste pour focaliser son attention sur les formules et matières à travailler. Il aimait apprendre, enrichir ses connaissances, développer de nouvelles compétences. Ça lui apportait un certain réconfort et permettait une gymnastique mentale très plaisante. Dommage que Yohel ne soit pas capable d’en profiter autant.
La journée tira doucement sur le crépuscule, Jiyu réalisa à peine que la fin d’après-midi approchait et qu’il allait se faire éjecter par la bibliothécaire. Elle n’appréciait pas les retardataires. Jiyu rangea vite ses affaires et quitta le bâtiment pile à l’heure, sous le regard sévère de la femme à l’accueil. Comme pour la narguer, il lui adressa un petit sourire avec un signe de la main avant de descendre la volée de marches rapidement. La sensation d’être suivi était absente aujourd’hui. Son agresseur lui aurait-il menti hier ? Pourquoi aurait-il pris le temps de le traquer pendant des semaines sans agir ? Au vu de la différence de force, ce n’était pas très utile.
— Mais nan ! Me dis pas que tu bossais encore aujourd’hui !
La voix joviale de Yohel le tira de ses réflexions, et son ami se planta au milieu de la rue pour lui couper la route, tout sourire. Un groupe de quatre personnes se tenaient plus loin et lui firent des signes de main.
— Qu’est-ce que tu fiches Yohel ? Viens !
— Partez sans moi les gars, changement de plan pour ce soir !
— T’es sérieux mec ? Tu nous lâches pour lui ?
Jiyu ne tiqua même pas. Il savait parfaitement que sa présence n’était pas des plus appréciable. Yohel était l’une des rares personnes à oser l’approcher et lui adresser la parole sans avoir peur de se faire renvoyer balader. Mystère encore irrésolu à ce jour.
— Bah ouais, je l’aime bien, il est où le problème ? répondit Yohel sans se démonter ni montrer le moindre signe d’animosité.
Un court silence suivit sa déclaration. Finalement, son groupe se contenta de partir sans rien ajouter de plus.
— Désolé, ils sont pas méchants je te jure !
— Tu n’as pas besoin de les défendre, je m’en moque.
— Ouais, je m’en doutais un peu. Ça te dit d’aller boire un verre avec moi ?
Jiyu haussa les sourcils. Boire un verre n’était pas dans ses habitudes, même si tout étudiant, en règle générale, pratiquait ce petit rituel entre amis. Jiyu aurait dit non en temps normal, il voyait même Yohel en train de préparer son argumentaire pour le faire changer d’avis et le convaincre de venir.
— D’accord.
— Mais si tu devrais venir, tu vas voir je connais un bar super–…attends, quoi ? Tu viens de me dire oui ?
Sa bouche s’ouvrit en grand, il ressemblait à un poisson hors de l’eau qui gobait des bulles d’airs pour espérer survivre.
— Ne me fais pas répéter, je déteste ça.
— Oh trop bien ! Viens alors, j’ai découvert un bar très sympa avec des boissons sans alcool du tonnerre ! J’ai direct pensé à toi en voyant la carte !
Il ne fallut pas longtemps à Yohel pour retrouver sa contenance et sa bonne humeur. Une très bonne humeur même.
— Parce que tu te souvenais que je ne buvais pas d’alcool ? s’étonna Jiyu.
— Bah oui, je ne serais pas un meilleur ami si j’oubliais ce genre de détail, rigola Yohel en lui attrapant le bras pour lui montrer la route sans le perdre dans la foule. Allez viens avant que toutes les places soient prises !
Yohel présenta avec fierté l’établissement qu’il avait découvert : un petit bar bonne ambiance, avec une musique des années quatre-vingt en fond et une terrasse qui donnait une belle vue sur la mer. Ils s’installèrent dehors, des petites bougies électriques grésillaient pour apporter de la lumière et leur permettre de lire la carte des boissons.
Yohel commanda une bière tandis que Jiyu se contenta d’un cocktail aux fruits rouges sans alcool. Il n’aimait pas boire. Déjà parce que son organisme purgeait l’alcool et éliminait les effets néfastes, l’intérêt se voyait donc grandement réduit. Et il détestait la sensation de brûlure qui courait dans son œsophage quand il consommait des boissons alcoolisées. Le prix aussi, l’alcool coûtait trop cher pour ce que c’était à son goût. Yohel buvait assez à sa place.
— Alors ? On est pas bien ici ?
Alors qu’ils avaient reçu leur commande, Yohel sirotait sa bière d’une main, le regard perdu sur les vagues qui secouaient la marée et s’écrasaient contre les quais. Les autres clients ne parlaient pas trop fort, la musique berçait les oreilles et l’endroit un peu isolé leur offrait une sérénité rare dans une ville de cette taille.
— Je vais avoir du mal à l’avouer, mais tu as raison. C’est plutôt agréable comme lieu.
La brise marine caressait les visages, soulevait les cheveux, tout en portant une odeur aquatique que Jiyu appréciait à chaque inspiration. Pendant quelques minutes, ses inquiétudes se soulevèrent de ses épaules et le Labo tomba au troisième plan, chassé par la bonne humeur et la conversation de Yohel qui semblait pouvoir parler sans jamais reprendre sa respiration.
— Demain, on va à la fête foraine, ça te va ? C’est la première chose que je veux faire sur la to-do-list !
— Je ne suis pas forcément un grand fan de ces endroits tu sais.
— Mais on peut manger de la barbe à papa. Est-ce que le déplacement ne vaut pas le coup juste pour ça ?
Il accompagna son argument d’un petit clin d’œil tout en vidant sa bière d’une traite. Un faible sourire étira les lèvres de Jiyu. Yohel serait bien le genre à se goinfrer de friandises, en mettre partout et se plaindre ensuite d’avoir mal au ventre car il ne savait pas se gérer.
— Très bien, pour la barbe à papa alors, s’avoua-t-il vaincu.
— Tu es le genre à aimer la barbe à papa ?
Jiyu se raidit et tourna la tête à s’en briser le cou… pour rencontrer le regard onyx de Yashuu. Il venait d’arriver sans que personne ne s’en rende compte, assis juste à côté d’eux avec un air qui se voulait innocent.
— Putain t’es qui mec ?!
Yohel manqua de tomber de son siège en poussant son exclamation, mais Jiyu le saisit par le col pour éviter un incident stupide. Comme quoi, il avait encore des vieux réflexes qui trainaient par là.
— Où étais-tu passé de la journée ? Tu étais absent ce matin.
— Je n’aime pas rester entre quatre murs, je suis sorti me promener. Je me disais que tu n’aurais pas envie que je te réveille à deux heures du matin.
Vu sa nuit agitée et les cauchemars envahissants, ça n’aurait peut-être pas été de refus. Mais l’intention n’était pas mauvaise donc il garda cette pensée pour lui.
— Jiyu, c’est qui ? demanda une nouvelle fois Yohel qui lançait un regard méfiant au nouvel arrivant.
— Ah oui, je te présente Yashuu. C’est… –il chercha ses mots quelques instants– un vieil ami on va dire. Ça faisait cinq ans qu’on ne s’était pas revus et il vient d’arriver en ville, on s’est croisés par hasard.
— Par hasard ? Sacré hasard dis donc. Mais enchanté de faire ta connaissance, Yashuu.
Yohel tendit sa main vers lui par politesse. Yashuu la fixa quelques instants sans réagir, Jiyu pouvait presque lire sa pensée sur son visage : qu’est-ce qu’il veut que je fiche de sa main ? Il n’était vraiment pas adapté à la vie en société. Sous la table il lui envoya un coup de genou pour le faire réagir. Yashuu lui répondit avec un regard noir et serra finalement la main que Yohel lui tendait.
— Et donc, vous êtes amis depuis combien de temps ? demanda Yohel en ramenant sa main contre lui. Jiyu ne m’a jamais parlé de toi.
— Depuis neuf ans. On se connait depuis qu’il a dix ans le petit loustic.
— Sérieux ???
Jiyu soupira, « ami » était un bien grand mot pour décrire leur relation. Ils s’étaient à peine croisés pendant les années au Labo. Jiyu ne savait presque rien de Yashuu et inversement. Ils n’étaient que deux anciens numéros, réunis par un étrange message et un destin qui riait bien d’eux.
— Ce n’est pas très important de toute façon.
— Je reste quand même ton meilleur ami non ? tenta Yohel avec une pointe d’espoir dans la voix. Nan parce que c’est ma place à moi !
— Tu crains que je te le vole ? se moqua Yashuu en penchant sa tête sur la droite avec un sourire mesquin.
Le visage de Yohel se teinta de rouge et il balbutia quelque chose avant de terminer son verre, qui était malheureusement déjà vide. Il le reposa sur la table avec un air déçu.
— Bien sûr que non, de toute façon il n’est à personne. Jiyu est Jiyu, et peu importe ses amis moi je resterai là aussi. Tu as juste intérêt à pas lui attirer des ennuis !
Yashuu redressa sa tête et le fixa un court instant, un air sérieux sur le visage. Il semblait sonder Yohel, Jiyu serait prêt à parier qu’il effleurait actuellement la surface de cet esprit joyeux et enfantin.
— Tu es une bonne personne, Yohel.
Le compliment fit rougir le concerné une nouvelle fois et il manqua de s’étouffer avec sa salive. Ça sortait vraiment de nulle part.
— Tu connais mon prénom ?
— Jiyu m’a déjà parlé de toi.
Le regard lumineux et plein d’espoir de Yohel se tourna vers Jiyu. Comme si ce simple fait le comblait de bonheur et consolidait sa certitude et position de meilleur ami. Yashuu savait bien manipuler les gens quand il le voulait, mais ce n’était qu’un petit mensonge sans conséquence après tout.
— Oh mince, je dois filer, il commence à se faire tard !
Yohel bondit sur sa chaise en jetant un coup d’œil à son portable pour vérifier l’heure et sortit son portefeuille pour régler sa boisson.
— Pas de lapin demain, Jiyu. Je viens te chercher à dix heures tapantes pour la fête foraine ! Et si tu dors encore, j’enfonce ta porte pour te sortir du lit !
Il pointa un doigt sérieux vers eux, comme si ça pouvait représenter une quelconque menace, puis sourit de nouveau avant de s’échapper pour attraper le prochain bus.
— C’est un sacré phénomène, dis donc.
— Je ne te le fais pas dire.
— Tu arrives à supporter cette boule d’énergie au quotidien ?
— Apparemment.
Yohel était un soleil ambulant, qui illuminait chaque personne qu’il touchait de son large sourire. Jiyu devait bien reconnaitre que ça ne le laissait pas de marbre. Yohel ne fuyait jamais face à lui, dès le début il l’avait abordé sans arrière-pensée et en disant cash ce qu’il pensait.
— Ouah ! C’est une dinguerie tes yeux ! Tu as des lentilles ou c’est naturel ?
Jiyu cligne ses yeux violets, surpris, et fixe ce garçon qui vient presque de lui sauter dessus à l’entrée de l’université. Il l’observe avec un grand sourire.
— C’est naturel.
Sa seule réponse ce jour-là.
Depuis, Yohel ne le lâchait plus. Il avait fait une entrée fracassante dans sa vie de solitaire endurci pour s’accrocher comme une étoile de mer à son coquillage. Une étoile de mer vraiment très collante et têtue.
— J’ai fait le tour de la ville, je n’ai rien vu de suspect. Je ne sais pas si le Labo a envoyé plusieurs personnes, mais si c’est le cas elles se cachent très bien.
Les moments de calme et d’insouciance s’effacèrent aussi sec, Yashuu revenait vite sur le sujet principal que Jiyu ne pouvait ignorer. Bien loin de la présence chaleureuse de Yohel.
— Tu comptes rester ici encore longtemps ? Si tu ne trouves rien de louche, ça ne sert pas à grand-chose.
— J’ai reçu une lettre, et j’ai l’intention de trouver l’expéditeur. S’il n’est pas ici, alors je n’ai aucune idée d’où chercher.
— Peut-être que cette personne voulait simplement que l’on se rencontre de nouveau ? proposa Jiyu.
— Possible, mais dans quel but ? Si c’était une idée du Labo, ça n’a aucun sens. S’ils veulent nous retrouver, ils ont tout intérêt à ce que l’on reste séparés. Et surtout pas à me mettre en lice.
Il n’avait pas tort. Dans ce cas, qui aurait eu les capacités nécessaires pour le suivre, lui écrire une lettre et le mener ici ? Serait-ce possible que ce soit la même personne qui espionne Jiyu depuis quelques semaines ? Mais encore une fois, pour quel objectif ?
— Je te propose de rentrer, soupira finalement Jiyu. On ne trouvera pas de réponse ici, et j’aimerais essayer de me reposer cette nuit. La dernière ne fut pas de tout repos.
— OK. J’irai sûrement faire un tour de nouveau dans les rues de la ville. C’est plus facile la nuit, mes sens sont bien plus exacerbés qu’en journée.
Guère étonnant pour celui qui maitrisait les ténèbres comme personne. Jiyu alla régler sa part au bar, mais le gérant lui apprit que son ami avait déjà payé avant de partir. Encore une petite attention de Yohel. Dans ce cas, Jiyu lui payerait une barbe à papa le lendemain pour compenser.
— Je suppose que tu ne prends pas le bus cette fois ? On est assez loin de chez moi.
Le visage de Yashuu se tordit en une sorte de grimace quand Jiyu mentionna le bus. Il hésita un court instant, avant de refuser.
— On se retrouve sur place.
Yashuu l’attendait sur les escaliers en bas de l’immeuble, observant le ciel sombre qui s’étendait à l’infini. Un frisson parcourut Jiyu. La nuit, il dégageait quelque chose de bien plus terrifiant, imposant, pourtant attirant à la fois. La noirceur des cieux dansait et ondulait autour de lui. Une attraction inhabituelle et insondable.
Il ouvrit l’accès à l’immeuble. Une fois sur le palier de l’appartement, Yashuu se pencha pour ramasser une enveloppe noire à moitié glissée sous la porte. Il n’y avait rien d’inscrit dessus, pas l’ombre d’un indice pour deviner l’expéditeur.
— Tu as du courrier.
Jiyu fronça les sourcils, un pressentiment lui saisit la gorge. Il l’ouvrit sans attendre et découvrit quelques mots à l’encre noire couchés sur le petit bout de papier blanc. Yashuu se pencha sur son épaule pour lire aussi, sans même se demander si ça le concernait.
« Je peux vous apporter des réponses sur le Labo. Rejoignez-moi à cette adresse, je vous y attends. »
KM