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Chapitre 1 - Une ombre du passé

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Un brasier immense éclairait cette nuit sans Lune. Des flammes s’élevaient de plus en plus haut dans le ciel, répandant une odeur désagréable de suie, de métal et de corps en combustion. L’énorme bâtiment qui l’avait vu grandir s’effondrait sur lui-même : des vitres explosaient, des papiers brûlaient, des années de tests s’évaporaient à toute vitesse, sans laisser la moindre trace.

La chaleur intense de l’incendie le frappait telle une vague, l’empêchait de grelotter. Alors même qu’une simple tunique recouvrait son corps tandis que ses pieds nus enfouis dans la neige picotaient.

Numéro 1000 ne ressentait rien face à ce spectacle, pas une once de compassion. Pourtant, des cris de douleur, de désespoir, déchiraient la nuit. Il ne pleurerait pas ceux qui avaient, peu à peu, transformé son corps en arme. Il ne sauterait pas de joie non plus, incapable de croire en cette liberté qui s’offrait désormais à lui. Toute sa vie se résumait à ce bâtiment.

Parviendrait-il à s’en sortir ?

Cette Destruction était-elle réellement la meilleure solution pour eux ?

Un rire brisa alors l’ambiance morbide et funeste. Toutes les têtes se tournèrent vers son auteur.

Numéro 1 se tenait là, au premier rang du carnage, à contempler son œuvre. Du sang tachait ses mains frêles, son visage et ses cheveux d’ordinaire blonds. Dévoré par la démence, il riait à gorge déployée face au désastre qu’il avait provoqué en laissant exploser ses pouvoirs. Un rire délirant, qui donnait des frissons dans le dos et des sueurs froides alors que la fournaise gagnait en ampleur. Il avait un immense sourire plaqué sur le visage, tandis que dans ses yeux d’encre, un tout autre brasier dansait : celui de la folie.  

Personne ne savait pourquoi le plus docile et le plus puissant des enfants avait, aujourd’hui, tout détruit. À présent, il ne restait plus rien du petit être obéissant. Plus rien du petit être qui répondait aux ordres sans rechigner. Plus rien du petit être qui avait violenté un nombre incalculable de fois les autres, pour soi-disant les rendre plus forts.

Un craquement sous ses pieds tira Numéro 1000 de ce spectacle. La couche de neige vibra, craquela, avant de se fendre en crevasse béante : il tomba. Aucun son ne s’échappa de sa gorge, le choc l’étouffa. Son corps entier se raidit, la sensation de chute fit remonter son estomac jusqu’à ses lèvres et la terreur s’enroula autour de son cœur comme un serpent vicieux.

Son dos percuta une surface froide après une chute infiniment longue, si violente qu’il crut avoir heurté un mur. Il sombra dans un immense océan noir sans fond. Sa respiration se bloqua par réflexe pour ne pas avaler d’eau. Ses mains s’agitèrent vers la surface, dans l’espoir de remonter, de se hisser vers le trait de lumière pour retrouver oxygène et liberté. Ses efforts étaient vains, son corps se traînait de plus en plus vers le fond, ses poumons brûlaient, hurlaient. Alors que sa vision se brouillait de plus en plus, il vit une main. Une main qui tentait de saisir la sienne pour le ramener vers la lumière, mais échoua. Ses paupières se fermèrent. Il ne respirait plus. Tout devint noir.

— Eh bah dis donc, ça te dérange tant que ça de réviser avec moi ?

Ses yeux s’ouvrirent brusquement sur une table en bois, sur laquelle s’étalaient plusieurs fiches de révisions et livres de cours. Il s’était endormi, difficile à croire, lui si sérieux, si impeccable dans ses études. Cependant, son ami aux cheveux châtains, qui se frottait nerveusement la nuque, l’avait ramené à la réalité. Il était penché en avant, sur un tas de feuilles recouvertes d'une écriture toute petite et biscornue. On pouvait néanmoins y deviner des formules complexes de mathématiques. La deuxième était fausse par ailleurs.

Yohel lui lança un petit regard en coin.

— Tu as quelque chose à me dire, Yohel ?

— Oh non, rien du tout voyons ! Je ne voudrais pas déranger mon cher ami Jiyu dans son modeste repos.

Le sourire mesquin et tremblotant sur ses lèvres disait tout le contraire. Jiyu n’y prêta pas une plus grande attention que ça. Il ne s’était même pas rendu compte que le sommeil l’avait gagné, jusqu’à le propulser dans un souvenir vieux de cinq ans. Ça devait signifier que le temps des révisions était révolu et que rentrer chez lui était la meilleure chose à faire.

— Je vais te laisser Yohel, la journée est déjà bien avancée, je rentre.

Yohel tira une moue réprobatrice, sa tête se dévissa vers la grande baie vitrée qui offrait une vue sur l’extérieur. Le soleil se couchait paresseusement dans un ciel qui se drapait d’une couleur sombre et douce pour annoncer la nuit à venir.

— Je suis pas habitué à travailler autant, marmonna-t-il entre ses dents. Tu me donnes des mauvaises manies !  

Jiyu roula des yeux et se leva pour ranger ses affaires dans son sac à dos. Yohel n’était pas connu pour être un bon élève, il se laissait juste porter par ses talents et ses compétences. Même si cela avait fonctionné jusqu’à présent –sinon il ne serait pas en fac de sciences– la technique avait ses limites. Yohel réalisait que le travail devenait nécessaire pour suivre le rythme sans enchaîner débâcles sur débâcles. En désespoir de cause, il avait fini par demander de l’aide à Jiyu, major de la promotion ainsi que meilleur ami. Enfin, c’était ce qu’il aimait chanter haut et fort à tout le monde, le sentiment n’était guère réciproque.

— Des mauvaises manies qui vont t’aider à valider ton année. Comme ça, tu n’auras plus besoin de moi après et tu te débrouilleras comme un grand.

— Mais j’aime bien réviser avec toi, je comprends tout quand tu m’expliques ! protesta Yohel.

— Bonne soirée et à demain.

— Eh !

Jiyu ne lui laissa pas le temps d’en dire plus. Ses affaires remballées, il esquiva les protestations de Yohel pour quitter la bibliothèque. L’air frais de l’hiver acheva de le réveiller, ses yeux acceptèrent de se clore de nouveau un court instant pour profiter de la brise à l’odeur d’embruns, soulevant au passage ses cheveux blancs comme neige. Il devrait les couper d’ailleurs, sous les épaules ça commençait à faire trop long à son goût.

Il se dirigea vers son appartement tout en démêlant la paire d’écouteurs fourrée dans sa poche pour les enfoncer dans ses oreilles. Il vivait dans un petit logement étudiant de vingt mètres carrés, amplement suffisant pour le peu de temps qu’il y passait. Un endroit tranquille, où personne ne venait le chercher chaque soir pour lui faire subir une batterie de tests et lui infliger une douleur pire que la mort. Même si, parfois, dans ce petit espace exigu qui se refermait sur lui, il ressentait l’anxiété de nouveau nouer son ventre. Un sentiment fantôme qui continuait de le hanter même cinq ans après.

Cependant, ce qui n’était pas un fantôme, c’était cette sensation de se faire épier qui lui collait à la peau depuis plusieurs jours. Jiyu n’arrivait pas à déterminer précisément où ni qui, mais son instinct serait prêt à parier gros qu’on l’observait à distance. Plusieurs fois, il avait tenté de confondre cet espion, sans succès. Le coupable parvenait toujours à se fondre dans la foule pour disparaître des radars avec une facilité déconcertante. L’ego de Jiyu s’en retrouvait froissé. À force de mener une vie simple, ses dons s’étaient émoussés. Peut-être finirait-il par se lasser ? Naïve était cette pensée.

Il s’arrêta à un passage piéton, mains dans les poches, musique à fond dans ses tympans pour masquer le raffut de la ville. Elle l’isolait du monde, bloquait tout ce qui pourrait le contrarier ou prendre d’assaut ses sens affutés. Jiyu détestait cette sensation de se faire assaillir sensoriellement, même si rien sur son visage ne pouvait le laisser deviner à son entourage. Les émotions représentaient une faiblesse, il les gardait pour lui le plus possible.

Le feu passa au vert, Jiyu traversa sans attendre. Marcher vite lui donnait l’illusion de pouvoir semer son poursuivant insaisissable, qu’il percevait encore non loin de lui, au sein de la foule de piétons en mouvement. Jiyu ne prit pas la peine de se tourner pour tenter de le localiser, il se contenta d’accélérer le pas, de bifurquer dans une ruelle et une seconde juste après. Il connaissait la ville comme sa poche à force d’y errer depuis des années. La sensation se dissipa après ce petit stratagème. Jiyu atteignit son immeuble, rejoignant son appartement en tapant le code de la porte d’entrée. Il devrait tout de même trouver une méthode pour déloger cet insecte qui papillonnait un peu trop autour de lui, ça devenait désagréable au possible.

Il jeta un coup d’œil rapide à sa fenêtre, qui donnait sur la rue, mais ne vit personne de suspect. Personne en train de fixer l’immeuble, en train de se cacher avec un air mauvais. Seulement des passants rentrant chez eux après une dure journée de labeur. Devenait-il parano ? Son instinct aussi s’émoussait-il après cinq ans sans en faire usage ? Peut-être que personne ne le suivait, que son imagination lui jouait des tours. La peur dans ses cauchemars débordait sur la réalité, l’emprisonnait dans des émotions étouffantes et singulières.

D’un geste brusque, il ferma ses rideaux. Il allait cuisiner et dormir, comme chaque soir, pour être en forme le lendemain.

Lendemain qui arriva rapidement. La salle de classe était en effervescence, sûrement car ils étaient vendredi et que les vacances de Noël frappaient à la porte. Tout le monde avait hâte de rentrer chez soi retrouver sa famille, se mettre à table et déguster un repas de roi en déchirant le papier cadeau sous le sapin. Chaque année, la période de Noël l’agaçait plus qu’autre chose, elle lui donnait envie de s’enfermer à double tour dans sa chambre. Peut-être car lui n’avait pas de famille à retrouver.

— Prêt pour cette ultime journée de cours, mon cher Jiyu ?

Yohel s’assit à côté de lui, frais comme un gardon, les yeux brillants d’excitation. Impossible de ne pas voir qu’il mourait d’envie de terminer pour s’enfuir.

— Prêt, répondit-il machinalement en ouvrant son cahier pour prendre des notes.

Une journée normale, avec des cours intéressants, des professeurs investis malgré la paresse de la classe. Un Yohel toujours hyperactif qui ne quittait pas Jiyu d’une semelle, il mettait en place un planning d’activité pour les vacances à venir. Il voulait faire le marché de Noël, de la patinoire, monter un sapin dans son appartement, faire des courses pour sa famille, boire du vin chaud, manger une bonne raclette et se balader avec un chapeau rouge sur la tête pour être dans l’ambiance.

— Ne compte pas sur moi pour te suivre dans le délire du bonnet.

— Mais pourquoi ? Ça t’irait super bien ! rigola Yohel qui visualisait déjà la scène.

Jiyu lui donna une tape sur la tête, mais au fond il ne pouvait pas non plus le réprimander. Yohel ne rejoignait pas sa famille tout de suite, il comptait rester une semaine de plus en ville pour faire tout ce qu’il avait prévu de faire.

« Je fais ça pour te tenir compagnie, sinon tu vas bouder dans ton coin ! » avait-il clamé fièrement quand Jiyu lui avait demandé pourquoi.

Même si Jiyu ne réclamait pas sa compagnie, le geste de Yohel avait tout de même une signification et ne le laissait pas indifférent. Le jeune homme adorait Noël, mais il faisait toujours en sorte de ne pas s’étaler sur le sujet concernant sa vie privée –ce qu’il adorait faire en temps normal– pour éviter de le mettre mal à l’aise.

— Ils ont aussi prévu un feu d’artifice sur la place de la fête foraine, trop cool ! On ira le voir ? J’adore les feux d’artifices !

— Si tu veux. Mais pas dans la foule.

— Peu importe où, tant qu’on est ensemble c’est top !

Yohel rigola tout seul alors qu’il épluchait un programme des festivités durant leur dernière heure de cours. Sa joie était presque contagieuse, Jiyu décrocha des mathématiques, tendant une oreille vers Yohel qui marmonnait et se faisait un planning personnalisé pour la semaine suivante.

Quand la dernière sonnerie éclata dans l’université, une foule d’étudiants se déversa hors des salles de classes pour se jeter à l’extérieur et retrouver leur liberté. Les pas battaient le pavé avec ardeur, les conversations allaient bon train, tout se vida en un temps record. La moindre parcelle de vie était aussi partie en vacances pour les deux semaines à venir. Jiyu aimait ce calme, mais en même temps cette sensation de solitude lui laissait un poids sur le cœur qu’il n’arrivait pas à accepter.

— Je rentre, on se voit ce week-end ! fit Yohel flanqué de son grand sourire habituel. Ne bosse pas trop hein ! Sinon tu vas encore t’endormir et je ne serai pas là pour te réveiller.

— Ne me confonds pas avec toi.

Yohel éclata de rire avant de filer pour ne pas rater son bus. Il sprinta en criant au chauffeur de l’attendre. D’un bond, il se précipita à l’intérieur et osa faire un pouce en l’air à Jiyu, comme s’il n’avait pas été à deux doigts de se ridiculiser. Quel idiot dis donc. Mais un idiot qui arracha un faible sourire à Jiyu.

Comme anticipé par Yohel, Jiyu prit le chemin de la médiathèque pour continuer ses révisions. De toute façon, à quoi bon rentrer tout de suite ? Ce n’est pas comme s’il avait des choses à faire ou si quelqu’un l’attendait, hormis son espion mystère. Espion dont il n’avait pas senti la présence aujourd’hui d’ailleurs. Son esprit avait enfin dû comprendre que ce n’était qu’une paranoïa passagère, bonne à jeter aux ordures. Il en profita pour se concentrer sur ses révisions et s’y plonger totalement.

Une fois la médiathèque fermée, Jiyu prit la direction de la mer. Il ne voulait pas rentrer tout de suite, comme si passer le seuil de son appartement le terrifiait et allait accentuer le malaise intérieur qu’il ne parvenait pas à calmer. Son cauchemar de la veille n’aidait pas non plus, il avait fait remonter des souvenirs enfouis, des sensations désagréables sur sa peau. Les images brûlantes de la Destruction étaient encore vives, comme si tout s’était passé hier. Néanmoins, la seconde partie du rêve, dans l’eau, ne lui disait rien. Il se noyait, c’est tout ce qu’il savait, mais son esprit n’en gardait aucune trace. Cauchemar ou souvenir oublié ? Ce rêve revenait trop régulièrement pour n’avoir aucune valeur. Jiyu était conscient d’avoir oublié toute une partie de sa vie, tout ce qui était arrivé avant ça.

Ce souvenir pouvait-il avoir un lien avec ses dons ? Avec cette peur viscérale qui glissait dans son estomac à chaque fois et lui faisait perdre le contrôle sans raison ?

— Tu réfléchis trop, se murmura-t-il.

Son regard plongea dans la vaste étendue salée qui lui faisait face, que ses pieds avaient rejoint sans même avoir besoin d’y réfléchir.  L’eau le fascinait autant qu’elle l’effrayait, risible quand on savait ce qu’il pouvait faire avec.

Il jeta un coup d’œil à gauche, à droite, pour s’assurer que personne ne se trouvait dans les alentours, et tendit un bras devant lui, doigts pointés vers la surface ondulante constamment en mouvement. Après un instant de concentration, l’eau commença à se mouvoir, à se soulever en un mince filet à sa hauteur. Un geste du poignet sur la droite la dévia pour dessiner un arc de cercle dans les airs, avant de replonger pour resurgir en plus grosse quantité. Pendant une minute, Jiyu fit usage de son don, donnant des ordres muets à cet élément qui lui répondait avec obéissance et souplesse, enfin, tant qu’il n’en demandait pas trop. Il ne pouvait qu’effectuer des tours risibles, sans impact. Il se relâcha, l’eau s’écrasa pour revenir à sa forme initiale, comme si rien n’était jamais arrivé. Il devait être prudent : si une personne le surprenait en train de jouer ainsi, il pourrait dire adieu à sa petite vie tranquille d’étudiant. Pourtant il continuait de le faire, régulièrement, pour s’assurer que son pouvoir était toujours là, que la routine ne l’avait pas grignoté jusqu’à le faire disparaitre.

Un frisson froid remonta alors son dos jusqu’à sa nuque. Une paire d’yeux était posée sur lui, il en était certain. Et cette fois, ça n’avait rien à voir avec sa sensation des derniers jours. Son instinct se mit à crier au danger. Jiyu fit volte-face pour chercher l’origine de la menace et des sueurs froides qui glissaient sur sa peau. Son cœur s’accéléra dans sa poitrine alors qu’il s’approchait lentement de la rive, comme si être proche de son élément pouvait le protéger d’une attaque. Ce ne serait pas tout à fait faux s’il avait été capable d’en faire usage correctement. Sauf que ce n’était plus le cas depuis cinq ans maintenant.

Allez, montre-toi.

Une ombre se dessina dans l’obscurité de la nuit qui tâchait la ville, elle approchait de lui à pas de loup, un prédateur vers sa proie. Jiyu se raidit, actionna ses neurones et fit appel à tout ce qu’il avait appris avant d’en arriver là. Les rires d’un enfant pataugeant dans l’eau à sa droite le firent sursauter. Le clic d’un appareil photo pour le selfie d’un couple lui envoya une décharge alors que tout son corps se raidissait. La menace se rapprochait, mais il était seul à la percevoir. Devrait-il fuir ? Se rendre dans un endroit désert pour n’impliquer personne serait plus simple, ou pour prendre la fuite.

L’inconnu ne se trouvait plus qu’à quelques mètres de lui. Capuche sur la tête, mains dans les poches, Jiyu pouvait sentir un sourire satisfait dans l’ombre. Cette sensation lui hérissa le poil, son souffle se coupa un court instant dans sa poitrine, alors que son regard frénétique cherchait une échappatoire autour de lui. Un groupe de jeunes coupa le passage de l’inconnu, sans lui prêter la moindre attention. Patient, il attendit, avant de se remettre en mouvement. Jiyu se sentait comme un intrus au milieu de cette atmosphère, lui dont l’instinct pointait mille flèches de danger vers cette ombre.

Le bruit d’un flacon qui se déboucha le sortit de sa torpeur oppressante, suivi d’un petit rire moqueur. Une nappe de brouillard s’échappa du sweat de l’inconnu pour ramper sur le sol, vers Jiyu. À la fois fasciné et terrifié, il fixa le manteau blanchâtre se rapprocher et l’entourer. Avant qu’il ne puisse tenter quoi que ce soit, la brume l’avala. Tous ses sens se coupèrent net. Jiyu eut la sensation de se retrouver de nouveau plongé dans le cœur de l’océan. Il n’entendait plus rien. Ne voyait plus rien. Ne sentait plus rien. Même sa bouche refusa d’articuler le moindre son. Il fit tout son possible pour canaliser la vague de terreur qui montait en lui.

Fort heureusement, l’obscurité ne dura qu’un court instant, Jiyu reprit vite le contrôle de son corps et ses pieds s’enfoncèrent dans du sable humide. Du sable ? Qu’est-ce que ça voulait dire ? Quelques instants plus tôt il se trouvait encore sur les quais. Son regard améthyste scruta les alentours, il n’était plus du tout en ville, mais sur une plage à plusieurs kilomètres de là. Une plage totalement déserte. Les lueurs de l’agglomération clignotaient au loin, trop loin pour qu’il puisse la rejoindre aisément.

C’est quoi ce plan foireux ?

— Je suis surpris, tu as senti ma présence alors même que j’avais fait en sorte de la camoufler. Tu as un bon instinct.

Un nouveau frisson s’insinua dans son corps, ses talons se tournèrent vers l’inconnu à capuche. Capuche qui était tombée et dévoilait un jeune minois d’à peine quoi, seize ans ? Des boucles brunes, un regard noisette, une peau sombre sur laquelle l’éclat de la lune se reflétait. Un détail attira tout particulièrement l’attention de Jiyu : l’étrange serre-cou vert qu’il portait à la nuque. Ce n’était pas un accessoire de mode très répandu.

— Vas-tu te rendre ou chercher à te battre ?

— Et pourquoi devrais-je me rendre ? Tu ne sembles pas être de la police.

— Comptes-tu donc faire l’innocent ? siffla-t-il en commençant à approcher.

C’était à peine s’il laissait des traces dans le sable, comme si son poids était trop faible pour s’y enfoncer. Aucun bruit n’émanait de lui, parfait assassin entraîné pour la discrétion et l’efficacité.

— C’est toi qui me suis depuis plusieurs semaines ? demanda Jiyu qui reculait d’un pas à chaque fois que ce dernier en faisait un vers lui.

— Plusieurs semaines ? Je n’ai pas autant de temps à te consacrer, figure-toi, ricana-t-il.

Ils seraient deux à ses basques ? Pourquoi ?

— Et donc, avant de vouloir engager un combat, pourrais-tu me dire qui tu es ?

Jiyu préférait ne pas se battre, à en juger par la carrure massive de son adversaire et ses mouvements minutieux, il n’aurait aucune chance de s’en sortir. Il ne pouvait que parler, espérer obtenir des informations, trouver une opportunité pour s’enfuir. Rejoindre la ville serait une bonne option, s’il l’avait emmené ici c’était certainement dans le but de ne pas attirer l’attention. Se fondre dans la foule pourrait lui sauver la vie.

— Oh, vas-tu jouer ainsi encore longtemps, Numéro 1000 ?

La voix se fit douce et sarcastique à la fois, comme un venin que l’on crache avec délectation. Jiyu tressaillit et se stoppa dans sa marche arrière. Personne ne connaissait son Numéro. Personne, sauf eux.

— C’est impossible, souffla-t-il.

— Tu me fatigues, je n’ai pas de temps à perdre.

Son assaillant se jeta alors sur lui d’un bond d’une souplesse prodigieuse. Il ne souleva presque aucun grain de sable et Jiyu sentit plus qu’il ne vit le poing s’enfoncer dans son thorax. La douleur irradia dans tous ses muscles, le choc l’envoya valser plusieurs mètres plus loin.

— Eh bien, je m’attendais à mieux. On m’a dit de me méfier de toi, mais tu n’as même pas vu venir mon coup. Il n’y a que ton instinct qui fonctionne encore un peu.  

La déception, saupoudrée de mépris, coulait dans sa voix, mais ses paroles n’atteignirent pas Jiyu qui luttait pour reprendre son souffle et retrouver une vision stable. Il était rouillé à ce point pour ne même pas voir venir un coup aussi frontal et direct ? Pas le temps d’y réfléchir plus longtemps, son ennemi se posta face à lui et l’attrapa par le dos pour le soulever dans les airs.

— Je dois te ramener vivant, tu as de la chance.

Il écrasa Jiyu contre son genou, comme une vulgaire poupée de chiffon. Un hoquet de douleur échappa à Jiyu en même temps qu’un crachat de sang qui peignit le sable en écarlate. Le prochain coup lui volerait sa conscience et il serait sans défense. Il devait se reprendre, vite, avant que tout ne bascule.

Son esprit se projeta sur la mer qui bordait le rivage et y plongea de toute ses forces. C’était son seul espoir.

Réponds-moi, je t’en prie !

Un grand mur d’eau se forma, projetant une ombre au-dessus d’eux. Un petit sifflement admiratif s’échappa des lèvres de son agresseur qui ne semblait guère inquiet de ce qu’il voyait. Jiyu grinça des dents et fit retomber le mur droit sur eux, tel un raz de marée. Même si l’assaut n’eut pas autant de force qu’espéré, elle permit au moins à Jiyu de se redresser et éloigner son attaquant. Ce dernier était trempé, mais nullement amoché. On aurait dit qu’il venait de se prendre une simple averse.

— Bon, tu n’es clairement pas un danger pour moi. Je ne vais pas perdre plus de temps.

Jiyu cligna des yeux, l’instant d’après ils étaient nez à nez, un nouveau coup dans le menton le propulsa en arrière. Le monde était sens dessus dessous, il ne percevait que le goût du sang dans sa bouche. Sa tête s’écrasa contre le sable qui se collait à sa peau, contact presque agréable comparé à la douleur qui parcourait ses veines. Il tenta d’utiliser de nouveau son pouvoir, de jeter l’eau sur ce type pour le fracasser en bonne et due forme, mais elle ne lui répondit pas. La mer se souleva à peine, pitoyable filet aqueux sans puissance, avant de retomber en clapotis insignifiants.

Une main s’enroula autour de sa nuque et le redressa pour le mettre à genoux. Son agresseur jouait avec lui et commença à chercher quelque chose dans la poche de son pantalon. Un frisson mortel saisit Jiyu, s’il ne faisait rien ce serait la fin pour lui. Qui que soit ce type, il était lié à eux. Et il refusait d’avoir de nouveau un lien avec ces gens. Plus jamais. Plutôt mourir.

Il rassembla ses dernières forces et donna un coup de boule dans les pectoraux juste en face de lui. La prise autour de son cou se relâcha, deux mètres de distances s’installèrent entre eux, le temps que son assaillant retrouve son souffle. Jiyu profita de ce répit pour se redresser sur ses jambes, malgré sa tête à l’envers et la souffrance qui pulsait dans chaque partie de son corps.

— Enfoiré, gronda son adversaire qui se massa le ventre d’une main crispée. Ne me force pas à te faire plus de mal que nécessaire.

Il se rua sur Jiyu qui esquiva in extremis l’assaut, avant de prendre ses jambes à son cou. En l’état, il n’avait aucune chance de le vaincre. Son esprit cartésien lui soufflait l’inutilité de mener un combat perdu d’avance.

— Reviens ici, tu ne pourras pas me fuir, nous fuir !

Le bruit caractéristique des pas dans le sable lui apprit bien vite qu’il se faisait courser, et ce n’était pas lui qui avait l’avantage de la vitesse. Une nouvelle fois, il tenta d’en appeler à son pouvoir pour lancer des assauts aquatiques, mais le peu qu’il parvint à faire eurent autant d’effet qu’un pétard mouillé. Aucune force ne subsistait dans ses attaques, il se contentait de jeter de l’eau salée à la figure d’un assassin expérimenté. Pendant un court instant, il regretta l’ancienne époque où il était capable de tout maîtriser. Un court instant seulement, car le souvenir des souffrances qu’il avait subies chassa vite cette pensée.

Un poids tomba sur son dos, ce qui le stoppa net dans sa course. Son corps s’affala dans le sable, un souffle rauque et agacé lui effleura l’oreille alors qu’il crachait une volée de sang.

— Fin de la partie, Numéro 1000.

Une force inouïe bloqua ses bras et ses jambes en un temps record. Impossible de faire le moindre mouvement pour se sortir de ce guêpier. Ça allait vraiment se terminer comme ça ? Ici ? Yohel serait bien déçu de ne pas le voir pour faire son planning et toutes les activités dont il avait parlé avec des étoiles plein les yeux.

— Fin de la partie pour toi, clochard.

Une nouvelle voix s’ajouta à la scène. Le poids sur le dos de Jiyu disparut après un cri de surprise et un choc sourd dans le sable. Il se redressa péniblement sur ses coudes et leva la tête. Le visage qui se dessina dans ses iris lui était familier, terriblement familier, pour l’avoir vu dans un cauchemar pas plus tard qu’hier. Une chevelure blonde en désordre, un regard si sombre que distinguer iris et pupille relevait du défi, une aura de force brute et supérieure qui pouvait clouer n’importe qui sur place. C’était un souffle qui osa poser la question pour chasser la dernière trace de doute dans l’esprit de Jiyu :

— Numéro 1 ?

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