II
S O R E K K I R I
Les gouttes de pluie
Se confondent sur ma peau –
En milliers de larmes
Kisara enterra l’urne contenant les cendres et les os de Tsutomu dans une partie reculée et ancienne de la forêt. Elle planta la longue flûte en hikayō dans la motte fraîchement tassée et y adossa une tablette gravée d’un modeste haïku de sa composition. Ses mains noircies de terre essuyaient, tant bien que mal, les pleurs silencieux qui maculaient son visage rougi, brûlaient ses yeux, rongeaient son cœur. Et quand ces dernières plongèrent dans le baquet d’eau emporté pour les y nettoyer, elles se perdirent en de longues traînées mornes, comme autant de lambeaux de son âme déchirée.
Quarante neufs jours. Telle fut la durée pendant laquelle elle avait conservé les restes de son bien aimé auprès d’elle. Une poignée de secondes – surtout dans la vie d’une yōkai –, qui n’avait pas suffit au deuil. À cet instant, la kitsune hésita à planter de nouveau ses doigts dans le sol, à enfoncer ses griffes pour meurtrir cette fourrure d’humus. Pour blesser autant qu’elle souffrait. Mais à la place, elle entreprit de ramasser, une à une, chaque pierre qui croisât son chemin, de lui attribuer une qualité du défunt et, emportée dans un incessant va et vient, de composer avec elles un petit tertre funéraire.
Elle continua ainsi, inlassablement ; jusqu’à ce que la fatigue la terrassât.
Il fallut quelques semaines à Kisara pour reprendre le fil de son quotidien, laissant la tenue des offices entre les mains de ses deux miko.
Murée dans sa souffrance et sa maison, elle refusait la moindre visite en dehors de celles de l’élève de Tsutomu, auquel elle s’était attachée au fil des années. Il la rejoignait après ses journées de travail, quand les nuages voilaient le ciel nocturne, entrait si un passage s’ouvrait entre les shōji¹³ de bois et papier, et demeurait à distance sans briser les ténèbres des lieux, sans la voir, sans lui parler. Juste là, parmi les ombres.
Elle, en revanche, entendait chacun des pas du jeune homme et la respiration un peu sifflante qui ne le quittait plus depuis une grave pneumonie, deux ans auparavant ; distinguait sa silhouette humble s’incliner avant de respectueusement s’asseoir en seiza¹⁴, mains posées sur le haut de cuisses. Elle l’observait, dans ce silence lourd qui l’écrasait de son obscurité, dans cet instant hors du temps. Juste cet instant à eux, parmi les ombres.
La nuit continuait de s’étirer sans se soucier de leur mutisme et, par son empire, s’appesantissait sur les paupières du jeune homme. Alors, quand sa tête commençait à tomber doucement sur le côté, Kisara le congédiait, sans lui adresser le moindre mot et sans que lui ne discernât le moindre geste. Seulement par un soudain courant d’air dans ses cheveux sombre.
Le lendemain, tout recommencerait.
Cent jours et cent nuits –
Le vent qui tourne les pages
Apaise les maux
De mon existence lasse
Des souvenirs qui s’effacent.
Il pleuvait quand Kisara rompit enfin son isolement.
Derrière les trombes d’eau qui dévalaient la toiture en cascade, sa vieille silhouette se dressait sur l'engawa dans un imposant jūni-hitoe aux nombreuses épaisseurs de kimono en dégradé de vert et de rouge. Un éventail à main, elle attendait, avec la patience d’une statue, l’arrivée de son visiteur.
Elle fixait cette frontière immatérielle qui séparait le reste du monde de cette maison faite prison de douleur. Elle fixait cet horizon invisible, comme guettant le signe qu’elle était prête. Prête à affronter l’ondée qui s’abattait. L’ondée qui l’ablatait, elle, au plus profond de son être, à mesure que les heures passaient. À mesure que l’attente s’éternisait. Elle crut tout abandonner, quand il apparut, dans le flou tempétueux qui fouettait, comme un tambour de guerre, son large sugegasa aux bords usés. L’eau débordait sur son visage juvénile qui peinait à se protéger en dessous, alourdissait le manteau de paille sur ses épaules basses. Il leva sur elle un regard entre soulagement et dévotion, tomba à genou sur le chemin dallé.
Alors Kisara avança pour poser un pied sur la première marche et lui sourit, d’un sourire qui mit fin à la pluie, chassa les nuages et attira sur eux le regard plein de la lune. Elle descendit les deux dernières, baignée de cette lumière bleuté qui caressait ses longs cheveux argentés.
Le jeune homme retira son chapeau, et s’inclina profondément. Toujours dans ce silence qu’il n’avait jamais brisé entre eux.
Elle le salua à son tour et posa la main sur son épaule pour lui intimer de se relever. Ce qu’il fit.
Puis elle se retourna. Et sans un mot, marcha vers la forêt.
Elle s’engouffra entre les arbres, sans s’arrêter, avec cette grâce fragile d’une autre époque, glissant, çà et là, un coup œil discret pour s’assurer qu’il la suivît. Quelques pas derrière, emporté par cette cadence de langoureuse procession, il n’eut pas besoin de lui demander où ils se rendaient – cela lui paraissait si évident.
Il reconnut le sentier où il l’avait retrouvée, inerte, quelques mois plus tôt. Il reconnut la pierre qu’il lui avait ôté des mains. Comme si c’était hier. Comme si rien n’avait changé.
Et la pierre retrouva le creux de la main. Et le sentier, à nouveau, de leurs pieds fut foulé.
À les voir tous deux déambuler sans bruit, on les aurait pu croire fantômes remonter le temps et le fil de leurs épreuves passées, nonobstant la traîne de la vieille prêtresse qui effaçait à sa suite ses empreintes du présent. Ils n’étaient qu’âmes en peine en quête d’un signe des cieux. Elle en avait besoin, persuadée que les Kami la soulageraient de cette souffrance et lui montreraient une nouvelle voie à emprunter. Pourtant, sans s’en rendre compte, elle ralentissait à mesure que la forêt se densifiait, s’obscurcissait, l’oppressait. À mesure que la tombe de Tsutomu se rapprochait. Jusqu’à s’arrêter, avant même de l’entrevoir.
— Je n’y arrive pas, s’étrangla-t-elle dans un sanglot déchirant. Chaque shaku¹⁵ qui me conduit à lui ne m’est que plus douloureux.
Elle chancela, comme la flamme d’une bougie luttant contre le vent, avant d’être soutenu de justesse par l’apprenti.
— Faîtes attention, Kisara-sama. Après ces longues semaines enfermées, vous devez être…
— … Faible ?! le coupa-t-elle tout en le repoussant. Est-ce là le mot que tu t’apprêtais à employer ? Faible. Parce que mon corps est frêle ? À cause des longs hivers qui teintent ma chevelure ? Tu es un idiot. Un idiot. J’ai vécu plus d’automnes, plus de vies, que tu n’en connaîtras jamais. Non, mon garçon ; non. Il n’y aucune faiblesse ici… Seulement de la souffrance.
Il ne sut que répondre à cela, comprenant l’erreur – et l’irrespect – dont il avait fait preuve envers cette femme qui tentait d’affronter son chagrin. Il s’excusa simplement dans un murmure penaud et une légère inclination, à l’instar d’un enfant pris en faute que l’on aurait puni. Elle soupira, puis le fixa avec un regard tendre et à la fois si triste, ce regard sans âge avec lequel elle observait le monde depuis toujours et qu’elle avait un jour posé sur… Lui.
Comment ne l’avait-elle par remarqué avant ? Il lui rappelait tant Tsutomu jeune.
Elle serra sa main contre sa poitrine, comme pour retenir les martèlements de son cœur, comme de peur de le voir percer sa chair et jaillir dans les airs.
Sous mes pieds
La terre se déchire
Gouffre béant
Bouche sans fond
Qui me dévore
Elle avait déjà rebroussé chemin quand la voix de l’apprenti – qui se parlait à lui-même -, attira son attention.
— Une luciole ? Non… C’est impossible à cette période de l’année.
La prêtresse s’était immobilisée avant de faire volte-face dans un bruissement de soierie ; son visage déformé par une telle vague d’émotions en était indescriptible.
— Qu’as-tu dit ?
— Rien du tout, Kisara-sama. Ce n’est que la fatigue.
Elle bondit vers lui avec une célérité qu’il ne lui connaissait pas et l’écrasa soudain de toute sa prestance, les pans colorés de ses nombreux kimonos comme maintenus en suspension le temps d’une seconde bien trop longue pour être réelle. Cependant, ce furent ses yeux fauves qui le maintinrent paralysé. Leur animalité.
— Je t’ai entendu marmonner, reprit-elle avec gravité. Mais je ne veux y croire ; pas avec cette douleur qui me ronge encore et encore. N’as-tu vraiment rien dit ? Jure-le-moi. Jure-moi que mon esprit pose des mots dans le silence, que je sombre dans le délire de ma mélancolie, dans la folie de mon désespoir.
Le jeune homme déglutit, mal à l’aise de ne savoir que lui répondre, peu sûr de ce qu’il avait réellement vu à cette heure avancée de la nuit. Il essuya machinalement ses mains devenues moites sur la paille de son manteau de pluie et baissa les yeux, ne pouvant soutenir plus longtemps le regard de Kisara. Au même instant, cette dernière l’attrapa par l’encolure de son vêtement avec une telle force qu’il se sentit soulever de quelques sun¹⁶ du sol, le temps d’une inspiration de surprise.
À présent, leurs visages se frôlaient presque et l’apprenti pouvait sentir l’haleine chaude de la prêtresse sur sa joue, entendre la moindre de ses expirations, et imaginer – car quoi d’autre chose, sinon – deux paires de crocs luire derrière ses lèvres minces. Et quand, dans un murmure, elle le supplia à nouveau de jurer, il ne trouva pas la force de lui mentir.
— Pardonnez-moi, mais je ne puis vous promettre une telle chose, articula-t-il enfin. Je ne suis pas certain moi-même de ce que j’ai pu voir. Une luciole. En plein automne.
Il laissa échappé un petit rire nerveux, convaincu d’arpenter en paroles des sentiers de bêtises.
— Voyez comme cela n’a aucun sens ! Il est évident que je n’ai fait qu’attrapé du regard un reflet de lune sur des gouttes de pluies. Regardez comme elles perlent sur les feuilles tout autour de nous.
Elle le relâcha d’une main tremblante. Ses yeux d’ambre à présent écarquillés, elle se tenait figée, statufiée de stupeur, plus blême que les pétales des cerisiers au printemps. Les mots peinaient à passer la barrière de ses lèvres, bloqués là, tout au fond de sa gorge nouée. Il n’y avait qu’un souffle qui parvenait à se faire entendre : celui du vent. Une brise froide, humide, aux effluves de sous-bois, de terre, de mousse, qui s’engouffra dans les plis d’étoffes avant de s’intensifier, s’agripper aux manches et tirer, tirer, jusqu’à en arracher des milliers de feuilles rouges et or. Celles-ci s’envolèrent en volutes dans le sillage de Kisara qui s’élança soudain droit devant elle. Luttant contre ce vent qui l’effeuillait de sa forme humaine.
Où, où, où vas-tu luciole,
Sur ce sentier de campagne ?
Ignores-tu que là-bas
Volent hirondelles ?
Où, où, où vas-tu luciole,
Sur ce layon de montagne ?
Ignores-tu que là-bas
Il n’y a que l’ombre ?
Viens, viens, viens jolie luciole
Dans le noir, je suis perdu.
Viens, viens, viens jolie luciole
Deviens ma lanterne.
Viens luciole¹⁷
Comptine populaire des provinces du nord
Quelques secondes. Tel fut le temps nécessaire pour que la kitsune gravît les derniers cho jusqu’au bout de la sente, mue par un espoir qui ne tenait que par la promesse d’une toute petite mouche à feu. Sur son passage, elle avait bousculé le jeune apprenti désormais plus pâle que la cendre, sans se rendre compte qu’elle avait repris sa forme de yōkai.
Un cri de surprise – si ce ne fut d’effroi – avait rebondit en échos entre les arbres. Puis un petit couteau au manche grossièrement sculpté avait jailli, de sous la cape de paille, d’un repli de son obi¹⁸ pour pointer dans la direction de la renarde. Mais cette dernière était déjà loin, aussi, à part fendre l’air, l’acier ne menaça rien ni personne. Cependant, il rassura suffisamment l’apprenti luthier pour lui donner le courage de poursuivre Kisara dans la forêt.
Il la trouva exactement là où il la pensait être : à genoux, face au tumulus de pierre et de mousse sous lequel reposait Tsutomu.
Il s’avança à pas de loup dans son dos, sans savoir pour autant quoi faire. Ce fut la voix de la kitsune qui décida pour lui.
— Baisse donc ça, mon garçon. Tu ne voudrais pas te déshonorer en insultant, par le sang, à la fois la mémoire ton sensei et les Kami qui règnent en ces lieux.
À la simple mention de son maître, il ne put retenir larme. Elle dévala le creux de sa joue, tomba sur le dos de sa main, glissa sur le fil de sa lame ; puis la pointe. Elle se ficha dans la terre.
La seconde qui suivit, il pressait ses paumes vides sur son visage.
— Comment avez-vous pu ? Toutes ces années, vous lui avez caché la créature que vous êtes ! cracha-t-il, après avoir essuyé ses yeux sur sa manche.
Kisara tourna son long museau vers lui, l’étudia, sentit ce fragment d’affliction qui grésillait dans ses mots et tentait de se muer en haine. Mais dans son regard, elle ne lisait que la détresse d’un enfant qui se sentait trahi.
— Non, tu te méprends. Tsutomu a toujours su qui j’étais. Il a aimé autant la femme que la renarde que je suis ; autant l’humaine que la yōkai. Et c’est avec cette dualité permanente qui est la mienne qu’il a partagé sa vie, arpenté la forêt et les épreuves du temps. Depuis le premier jour de notre rencontre… Jusqu’à son dernier souffle.
Le jeune homme renifla bruyamment, mais secouait la tête en signe de négation, refusant de croire à ces paroles.
Elle se redressa pour mieux se rapprocher de lui et encadra son visage de ses mains à la douceur de neige. Il sursauta à ce contact, voulut s’y soustraire ; la repousser. Mais quand ses yeux se plongèrent dans les siens, il ne vit que sa douleur. À elle. À lui. La leur.
Aussi resta-t-il là, à la regarder sous cette apparence qu’il ne lui avait jamais connue jusqu’à cette nuit. Et pourtant, résonnait au fond de son cœur la certitude qu’elle était bien celle qui l’avait accueilli à bras ouvert, quelques années plus tôt. Celle qu’il considérait comme une mère. Cela dépassait ses sens, bousculait sa raison, si bien qu’il finit par se laisser aller dans ses bras et se confondre en excuses.
Et elle lui pardonna.
Quand le jeune homme reprit un peu de contenance et s’écarta, il remarqua un éclat doré qui suivait les lents balancements des neuf queues de la kitsune.
— Kisara-sama ! Regardez !
Elle se tourna dans la direction qu’il lui indiqua du doigt.
Ses yeux s’écarquillèrent en se posant sur un petit coléoptère qui se mit à voleter tout autour d’eux. Il allait et venait, les frôlait à peine, pris dans cette danse que nombre d’autres rejoignirent en une nuée scintillante. Bien vite, celle-ci se mua en un véritable tourbillon de lumière, les enveloppa dans un brouhaha bourdonnant qu’une bourrasque de feuilles mortes tenta de balayer.
Puis un son clair, doux, écho perdu entre les arbres, ébauche d’une mélodie inconnue, résonna.
Des centaines de lucioles s’élevèrent au-dessus d’eux et voguèrent au gré du vent comme sur les vagues d’un monde flottant. Dans les arabesques qu’elles dessinaient tout en se déplaçant, Kisara tentait d’extraire le message muet des Kami. Le flot luminescent ondula, placide, entre les branches qui dominait les lieux, quand un souffle glacial emporta à nouveau une étrange harmonie. Les lucioles s’élancèrent en direction du ciel, retombèrent en cascade sur le tertre et glissèrent entre les pierres comme une myriade de petites gouttes flamboyantes.
L’apprenti luthier et la prêtresse s’émerveillaient devant ce spectacle onirique. Leurs regards rebondissaient d’une lueur à l’autre sans parvenir à se poser sur une seule d’entre elles. Et quand enfin elles arrivèrent au raz du sol, elles se laissèrent aller jusqu’à une petite pousse d’arbre qui se balançait là, au pied de la tombe de Tsutomu ; où s’était tenue sa flûte.
— C’est… impossible, murmura la kitsune tout en reculant d’un pas.
— Est-ce donc cela que l’on appelle la magie des yōkai, Kisara-sama ?
— Non. C’est… C’est tout autre chose…
Sa voix étranglée par l’émotion attira l’attention du jeune homme. Il fut surpris de la voir sourire, sereine, puis s’avancer jusqu’au tumulus sur lequel elle posa une main tendre. Quelques lucioles voletèrent alors jusqu’à elle pour l’inviter à les suivre. Pas après pas, elle contourna le monticule de pierre et de mousse jusqu’au petit arbre qu’un courant d’air fit sonner. Elle se baissa, posa délicatement ses doigts sur les trous alignés sur le tronc fin.
Une note. Puis une autre.
Durant ces cent nuits
La pluie a mouillé mes manches –
Mais aujourd’hui
La chanson du vent d’automne
A chassé tous les nuages.
Il fallut plusieurs jours pour que l’apprenti se remît de ces événements et des menaces de la yōkai s’il venait à parler de tout cela – même accidentellement – à qui que ce fut. D’abord angoissé à chaque fois qu’on lui adressait ne fut-ce que le plus petit bonjour, les aller-retours au sanctuaire qu’elle lui imposa quotidiennement finirent par l’apaiser.
À l’aube de la onzième lune de l’année, Kisara l’invita à boire le thé avec elle.
— J’ai une demande à te faire, mon garçon.
Il prit le bol qu’elle lui tendit et acquiesça pour lui signifier qu’il l’écoutait.
— Cet hikayō chantant est un présent des Kami fait à l’âme de mon époux. Nous nous devons d’en protéger le caractère sacré, et cela au fil des générations.
— Comment voulez-vous que je vous aide, Kisara-sama ? Je ne suis qu’un jeune luthier. Et même si ma formation fut riche, j’ai encore beaucoup à apprendre et rien de ce que m’a enseigné mon sensei n’avait attrait à des pratiques de culte.
Elle huma le parfum herbacé qui se dégageait en délicates volutes de la boisson d’un vert éclatant.
— En es-tu bien sûr ? Tsutomu t’a pourtant enseigné le o-kidō. Reconnaître chaque essence d’arbres qui peuplent les forêts, évaluer leur âge, les signes de maladie, entendre la vie qui coule dans leur sève ou encore le murmure des kodoma qui vivent dans certains d’entre eux. Aurais-tu oublié tout cela ?
— Évidemment que non, Kisara-sama ! réagit-il instantanément. J’arpente jour après jour la Voie de l’arbre pour espérer atteindre le rang de Maître. Mais, je ne…
— Tu sais tresser les shimenawa et plier les shide¹⁹, le coupa-t-elle en haussant le ton, réciter les inori²⁰ et accomplir les rituels de protection des arbres. Et tu penses ne pas avoir ton rôle à jouer dans cette épreuve des Kami ?
Il baissa les yeux vers son bol ; de fines bulles s’agglutinaient en mousse généreuse sur les bords de la porcelaine, à la surface du thé chaud.
— En vérité, je connais surtout la théorie… Mon maître est parti trop tôt, si bien que je n’ai jamais eu l’opportunité de réellement mettre cela en pratique.
Kisara but une gorgée. Ses oreilles de renarde dépassant d’entre ses longs cheveux argentés bougeaient de temps en temps, à l’affût des bruits extérieurs, mais elle ne répondit pas tout de suite. Elle laissa planer cet instant, ses yeux d’ambre posés sur le jeune homme, penaud.
Elle reposa son bol sur le plateau posé à même le plancher et laissa échapper un profond soupir.
— Dans ce cas, je prendrai le relais de Tsutomu. Je comblerai tes lacunes des rites de l’o kidō jusqu’au prochain automne.
— L’automne prochain ? s’étonna-t-il. Mais, cela ne me laisse qu’une année ? C’est bien trop court. Pourquoi ?
Elle se redressa, imposant le silence d’un simple regard.
— Une année. Et ensuite, je partirais dans la montagne.
Une année.
Pas un jour de plus.
Le jeune homme se démena corps et âme pour tenir le rythme soutenu que lui imposa la prêtresse. Le premier mois – le moins éreintant en définitive –, il consacra toutes ses journées à la confection de cordes sacrées. Il torsada, tressa, encore et encore, la paille de chanvre et de riz qui lui rongèrent la chair jusqu’au sang. Continuant encore, malgré ses mains couvertes de grossier bandages et transies par le froid. Quand il eut enfin finit, la candeur des flocons se mêlaient au feu des feuilles d’érables et la nature toute entière semblaient doucement s’endormir. Il ne vit pas le temps passer dans les montagnes, luttant parfois contre le blizzard pour pratiquer les longs rites de purifications de la terre et de protections des arbres. Les ablutions dans l’eau gelée de la rivière lui causèrent, certes, des engelures, mais les shimenawa furent parfaitement installées sur l’hikayō, le tertre, et nombreux autres rochers et arbres, avant que toute la zone alentour ne soit délimitée.
Et en dépit des taches harassantes que lui imposait la kitsune et les meurtrissures qui s’accumulaient sur son corps, voir l’arbre chantant se développer, grandir, à une vitesse inimaginable et devenir toujours plus lumineux au milieu du ballet de luciole, nourrissait un sentiment de fierté dans le cœur de l’apprenti. Les belles saisons défilèrent vite, les commandes de la lutherie commencèrent à augmenter et les privations de sommeil à peser.
Quand ai-je manqué
Voir fleurir les cerisiers ?
Les bergeronnettes
Se sont remises à chanter
Sous le vol des hirondelles
Pourtant, à force de volonté et d’acharnement, le jeune homme était parvenu à trouver un équilibre entre son travail à l’atelier et les devoirs inhérents à la Voie de l’arbre.
Un soir qu’il descendait de la forêt, couvert d’un épais chūbaori²¹ élimé, la gorge et la tête emmitouflés dans un zukin²² sombre, Kisara l’attendait sur les marches du torī vêtue d’un éclatant kimono blanc qui reflétait l’éclat du clair de lune.
— Je t’attendais, mon garçon. Sais-tu quelle est la date d’aujourd’hui ?
Il posa au sol le panier à fagot qu’il transportait, sembla hésiter à répondre.
— Nous sommes le vingt-neuvième jour de la dixième lune de l’année.
— Ce n’est pas possible ! s’insurgea-t-il à cette annonce. Il me reste normalement encore un mois !
Kisara le regarda avec une mine désolée.
— Hélas non. Cette année compte douze lunes, et non treize comme la précédente.
L’apprenti blêmit, s’accroupit après avoir pris sa tête entre ses mains.
— Ce n’est pas possible… Ce n’est pas possible… répéta-t-il avant de relever les yeux sur la vieille prêtresse. Je ne suis pas prêt pour la tâche que vous et les Kami me confiez.
Elle lui sourit affectueusement, le rassura longuement – car oui, il était prêt – et l’invita à boire, une dernière fois, le thé avec elle.
Ils passèrent la nuit entière à parler ensemble, puis, à la première heure de l’aube, Kisara verrouilla sa maison, salua ses miko et les villageois venus assister à son départ. Personne ne s’était étonné de la voir quitter son office à cet âge si avancé qui était le sien. Presque cent ans disaient les premiers, bien plus de cent-dix ans disait les seconds : en réalité, pas un ne le savait vraiment. Et ce fut avec un baluchon dans le dos, que tous virent cette vieille femme s’en aller sur la route du mont Kimōra.
Ce que tous ignorèrent fut qu’une fois bien loin des regards et des risques de croiser quelconque voyageur, Kisara avait quitté le sentier, se dissimulant dans l’ombre des frondaisons pour se défaire définitivement de cette apparence qui avait tant compté pour elle. Plus jamais, on ne prononcerait son nom. Plus jamais on ne lui évoquerait sa vie passée. Elle n’existerait plus que comme un souvenir.
Elle erra des jours – peut-être même des semaines – sous sa forme de renarde, avant d’atteindre le sommet de la montagne. Invisible, flocon parmi les flocons au milieu des neiges éternelles, elle avança jusqu’à ce que le vide s’imposât devant elle et qu’elle fut capable de ressentir la caresse des nuages sur sa fourrure gelée. Alors elle s’assit, frappa deux fois des pattes avant et adressa une prière aux Kami. Pour seule réponse, le plus beau lever de soleil ; sa chaleur sur sa joue.
Elle salua les cieux et repartit pour le village de Furuimori.