En si peu de temps, rien n’avait changé. À part elle.
Quand elle dépassa les premières maisons, les gens ne virent passer qu’une jeune inconnue. On lui demanda plusieurs fois où elle se rendait. Elle s’inclinait alors et répondait avec un petit sourire qu’elle était la nouvelle prêtresse envoyée pour officier au sanctuaire. Les villageois accueillirent chaleureusement la nouvelle et ce brin de femme au visage gracieux, si bien qu’en moins de temps qu’il n’en fut, la kitsune retrouvait sa maison – dont elle avait conservé la clef – et le rythme de vie de Furuimori-taisha. Elle put veiller ainsi sur celui choisit comme le protecteur de la forêt et son arbre chantant. Puis sur son héritier et toute sa descendance au fil des trois siècles qui se succédèrent aussi vite qu’elle renouvelait ses identités.
Kisara observa ainsi plusieurs générations de luthiers se transmettre le savoir de Tsutomu, le respect du labeur et ses valeurs. Jusqu’à cette quatrième année de l’ère Shizukaze qui vit, pour la première fois, ces enseignements passer non pas à l’aîné, mais à la cadette.
Le maître artisan de cette époque, n’éprouvant que honte à l’égard de son fils adepte des jeux d’argent – et surtout des mauvais coups –, fut bien soulagé que ce dernier ne manifestât aucun intérêt pour le travail des instruments et encore moins pour tout ce qui avait un lien avec la nature, car ce fut sans conflit qu’il prît sa jeune fille comme apprentie. Celle-ci se montra non seulement douée dans le travail du bois, mais aussi particulièrement investie dans la pratique du o-kidō. Élève sérieuse et acharnée, elle gagna en notoriété au côté de son père.
La lutherie, après avoir connu des difficultés, était redevenue florissante, ce qui ne manquât pas de nourrir des sentiments envieux chez son frère. À mener un train de vie bien supérieur à ses moyens, il croulait sous des dettes que magouilles et larcins ne parvenaient plus à éponger.
Il supplia bien son père d’accepter de le reprendre, lui composa mille promesses, mille excuses, mais rien n’y fit.
— Tu crois pouvoir revenir comme ça ? Au bout de deux ans ! Tu as tourné le dos à ton héritage familial, as été incapable de garder un travail ; pour quoi ? Des verres de sake coupé à l’eau du puits du village et des jeux de hasard. Et maintenant que tu n’arrives plus à payer ce que tu dois, je devrais t’accueillir à bras ouverts ? Sûrement pas ! Tu n’impliqueras pas ta mère, ta sœur, notre famille dans tes problèmes !
Il lui avait fourré dans la main une ligature²³ de dix grosses pièces de cuivre et trois de bronze – bien plus qu’il n’en fallait pour un mois de riz –, puis lui avait intimé de partir.
Serait-ce la porte que le vent avait claquée, pour ne revenir jamais ?
La vie avait vite repris son cours.
Maître et élève se levaient aux aurores, montait jusqu’au sanctuaire et s’adonnaient à leur première marche quotidienne dans la forêt encore baignée d’ombres. Ils vérifiaient l’intégrité des cordes sacrées, remplaçaient les plus abîmées selon les rites du o-kidō, observaient les arbres pour définir lesquels ils pourraient prélever. Puis ils redescendaient jusqu’à l’atelier et travaillaient jusqu’au coucher du soleil, ne s’octroyant que quelques rares pauses. Venait alors le temps d’une seconde ascension, suivant un tracé différent de celui du matin, qui s’étiraient jusqu’à l’heure de l’ours.
Sous ses allures de prêtresse, la kitsune gardait un œil bienveillant sur eux. Elle se ravissait de les accueillir sur les premières marches après le ruisseau, de répondre parfois à leur question, de balayer leur doute, ou encore de les assister dans l’application de certains rituels. Parfois même, elle attendait qu’ils disparussent sous les frondaisons pour s’éclipser et les suivre sous sa forme animale.
Mais un soir, alors que les préparatifs pour le matsuri d’automne requérait toute son attention, elle ne s’attarda pas – comme elle le faisait d’habitude –, à les regarder s’en aller entre les arbres rouges. Et elle ne remarqua pas la silhouette qui marchait dans leurs pas : celle du fils aîné, toujours plus endetté, qui espérait mettre la main sur quoi que ce fût revendre.
À les espionner ainsi, il découvrit l’une des koya de fortune que père et fille utilisaient pour entreposer, par ici, cognées, hachettes, nokogiri²⁴ et divers outils nécessaires au bûcheronnage ; par là, shide, bandes de papier, pinceaux, encre, encens, clochettes ; mais également des ofuda et toutes sortes talismans prêts à être utilisés. Il fourra ce qu’il put dans sa besace – ou plutôt ce qu’il fallut pour que cela ne se remarquât pas –, et s’en alla en ce promettant de revenir en d’autres nuits.
De son butin, il n’en tira que six pièces de cuivre, les contrebandiers recherchant plus particulièrement des objets capables d’attirer les esprits.
— Si je vole des yorishiro sur le domaine du sanctuaire, ça se remarquera à coup sûr ! avait-il argué face à l’insistance d’un de ces receleurs.
— Penses-tu, cette forêt est immense ! Personne ne peut se souvenir de toutes les choses qui s’y trouvent. Et puis, si tu dérobes les shimenawa qui les accompagnent, tu ne laisseras aucune trace. Allez ! J’ai déjà une riche cliente à Nagaiko qui est prête à y mettre le prix, même pour un tout petit.
Le fils du luthier avait fini par céder et était retourné, non sans crainte, à Furuimori-taisha. La minuit était dépassé depuis bien longtemps et seules les variations dans le chant des grillons trahissaient sa présence. L’écho d’un gong lointain. L’heure de la chouette débutait alors qu’il passait le ruisseau un peu plus en amont. Il marcha un moment dans le noir complet puis, au détour d’une statue de kitsune dissimulée entre les fougères, il s’autorisa à allumer sa lanterne. La petite flamme lovée dans son cocon de papier déploya sa lumière, ignorant les ombres des branches qui s’éployèrent vers son porteur en de longues mains griffues.
Il ne cessait de regarder autour de lui, prit de sursaut au moindre craquement de bois. Tantôt l’échine courbé et les yeux au sol rivés, tantôt le nez en l’air et les épaules bien en arrière, il cherchait des yorishiro. Il ne compta plus les rochers si énormes que cent hommes n’auraient jamais pu déplacer et ignora deux ou trois trouées devenue himorogi – ces espaces sacrés n’ayant rien d’intéressant à récupérer. Il allait rebrousser chemin quand il trouva enfin une pierre, pas plus grosse qu’un nashi²⁵, joliment ceinturé de paille de chanvre tressée.
Il l’enveloppa délicatement dans un large carré d’étoffe pour ne pas l’endommager et commençait à le glisser dans son sac quand un bourdonnement, au creux de son oreille, le gêna. Il balança la main près de sa tête, gesticula, pour s’en débarrasser, avant de voir une luciole se poser sur sa manche.
Il secoua la tête, écarquilla les yeux, approcha son bras pour mieux la regarder.
— Impossible… Ce serait pas l’esprit attaché à ce caillou, quand même ? murmura-t-il à lui-même avant que le petit coléoptère luminescent ne reprît son envol.
L’homme cala son baluchon et se mit à sa poursuite, convaincu qu’elle était déjà attirée par un nouveau yorishiro. Et elle l’entraîna loin, bien plus loin qu’il ne l’aurait imaginé.
Luciole, luciole,
Où vas-tu d’aussi bon vol ?
Tout au fond de la forêt,
Tu t’en es allée.
Luciole, luciole,
Toi devenue ma boussole,
Tout au fond de la forêt
Tu m’as entraîné.
Je t’ai trouvé, luciole,
Attrapée dans mon étole.
Et au fond de la forêt,
À moi ton secret.
Luciole, luciole
Comptine populaire de Nagaiko
Le jour du grand matsuri d’automne, la rue principale débordait de gens venus des nombreuses provinces de l’Empire et tout le village résonnait d’allégresse aux sons des tambours, des flûtes, des chants et des sandales en bois sur les pavés. Les rires des enfants. Les acclamations de joie. Partout où l’on posait le regard, la foule joyeuse frappait des mains au rythme de la musique et des pas de danses des artistes qui se succédaient en longues processions sous des masques de yōkai.
Tengu, Oni, Hyottoko, Okame, Neko, Hannya et Kappa, aux nez longs, empâtés, ronds, retroussés, busqués ou en bec d’oiseau, aux expressions sérieuses, terrifiantes, ridicules, douces, mystérieuses, colériques ou pensives, se dévoilaient à mesure que progressait le cortège et que se rapprochait le mikoshi. Pas moins d’une vingtaine d’hommes soutenait ce palanquin sacré à l’allure de temple miniature noir, rouge et or, sans faillir sous son poids. Les porteurs suaient à grosses gouttes, luisaient sous le soleil radieux de l’après midi, mais la fierté leur conférait une force insoupçonnée qui meurtrirait leurs muscles, déformerait leur corps du cou jusqu’aux épaules pour les prochaines semaines à venir.
Personne n’avait voulu manquer d’assister au festival – ou du moins, presque personne.
Car dans l’ombre de la forêt, vers laquelle aucun regard ni aucune oreille n’était tournée, résonnaient dans le vent le gémissement des feuilles, le craquement des branches, les heurts du bois.
Et tandis que le martèlement des taiko tonnaient dans le village en liesse, une nuée d’oiseau se dispersa au-dessus des cimes écarlates ; une vibration muette dans l’air et dans la terre.
Personne n’avait prêté attention à ce changement infime dans l’atmosphère – ou du moins, presque personne.
Avec langueur, des lambeaux de nuages glissèrent au gré du ciel ; ils se gonflèrent de pluie et se tinrent d’orage. Puis le soleil sombra. Le silence tomba.
La foule avait levé les yeux, retenait son souffle, suspendait ses gestes. Ses sourires s’effaçaient alors que son trouble grandissait. Plus de danses. Plus de chant. Seulement la foule aux visages crispés d’angoisse à la lumière des éclairs. Immobile, sous l’immensité ténébreuse qui pesait au-dessus d’elle. Indécise, face au vent qui faisait trembler les portes des maisons, claquer les fanions, emportait les éventails et les amigasa²⁶ de paille. Mais quand, dans son souffle, un son discordant tel un râle d’agoni s’arracha de la montagne, les villageois commencèrent à s’agiter – tout comme le mikoshi sur les épaules de ses porteurs.
— Regardez, là-haut !
Des volutes de fumée blanche s’échappèrent des moindres interstices du petit bâtiment et, sur les toits dorés de forme octogonale, se redressa la silhouette animale de Kisara.
Toute l’assemblée se tourna vers elle, l’expression figée par la terreur succédant à la surprise. Des cris ne tardèrent pas à résonner, véritable cacophonie rebondissant sur les murs des maisons et des échoppes, quand, d’un bond, la kitsune quitta son piédestal pour atterrir au milieu des hommes, femmes et enfants qui, déjà, se bousculaient, couraient, fuyaient. Dans ce chaos mue en une véritable marée humaine déversée dans les ruelles adjacentes, Kisara se faufilait avec une vitesse et une aisance irréelles. Ses neuf longues queues ondoyaient derrière elle comme des vagues, claquaient l’air tels des fouets, à mesure qu’elle progressait au milieu de la population. Elle évita une danseuse projetée contre une charrette, glissa entre les jambes d’un vieillard déboussolé, attrapa in extremis la manche d’un bambin en larme pour le mettre en sûreté.
Un nouveau saut. Ses griffes martelèrent les tuiles de l’auberge du village sur laquelle elle se posta.
— Assez ! hurla-t-elle, impérieuse, aux humains paniqués.
Le tonnerre de sa voix se reporta en écho dans les petites rues donnant sur la voie principale, suivi d’un éclair qui déchira le ciel plus sombre que la nuit.
Tous se jetèrent alors à terre, certains à genoux frottant énergiquement leurs paumes jointes en direction du toit et d’autres à plat ventre, dans la poussière qui s’élevait en gros nuages opaques et collants, les mains plaquées au sol et la tête entre leur bras.
Les cris s’étaient désormais mués en pleurs et en supplications. On lui demandait grâce. On lui implorait clémence. Et, elle, les toisait, ses iris de feu s’appesantissant sur chacun d’entre afin de percer lequel avait déclenché l’ire des Kami.
Elle se redressa sur ses pattes arrières, et tous la virent grandir, son corps de fourrure s’effeuiller en une multitude de folioles dorées avant de se couvrir qu’un immense jūni-hitoe en dégradé de noir à blanc. Les pans et manches de kimono étaient si longues qu’elles recouvraient toute la toiture et débordaient en cascade sur les façades du bâtiment.
— L’un d’entre vous à commis un crime abject aux yeux des Cieux ! gronda-t-elle en dévoilant une rangée de crocs étincelants. Et cela en ce jour de célébration sacrée ! Que celui-ci avoue ici et maintenant, et peut-être obtiendra-t-il ma clémence et celles des Dieux.
Des visages penauds, au regard luisant de peur – mais surtout d’incompréhension – la fixait avant de se tourner vers leurs voisins. Tous se demandaient qui pouvait être le responsable alors qu’au fond d’eux chacun se pensait coupable.
Les secondes se firent interminables de silence. Et Kisara s’impatientait. Ses oreilles, plaquées en arrière par la rage et le vent toujours plus fort, disparaissaient dans la danse de sa longue chevelure d’opale, cours tumultueux d’une rivière.
Et puis…
— Pardonnez-moi, Kami-sama, intervint un villageois au visage buriné par le soleil d’été et – semblait-il – totalement désemparé. Je vous ai plusieurs fois manqué de respect en marchant au centre de la voie du sanctuaire, riant que vous ne viendriez pas vous en plaindre.
— Pardonnez-moi aussi ! cria un autre en rajustant son kosode. J’ai menti en disant avoir déjà fait offrande pour que mon commerce soit béni aujourd’hui par le mikoshi.
Les langues se déliaient les unes après les autres, par ici pour des kakis dérobés, par là pour une épouse trompée, plus loin pour des petits chiots noyés. Et Kisara s’impatientait toujours.
— SILENCE !
Sa voix s’abattit telle la foudre et balaya ces simulacres d’excuses.
— Vous serez jugés quand votre temps sera venu, mais pour l’heure vos actes, aussi odieux fussent-ils, me sont insignifiants ; alors cessez d’attiser ma colère ! Je ne veux entendre que celui prêt à jouer sa vie contre l’apaisement des Kami.
Les visages de la foule se firent livides.
Personne n’osa plus prendre la parole, et alors que la kitsune s’apprêtait à briser ce mutisme, une nouvelle dysharmonie, âpre, douloureuse, insoutenable lamentation, s’éleva de la forêt faite animal blessé.
Kisara sentit un déchirement dans sa poitrine, soudain, brutal, qu’elle en crut mourir le temps d’une seconde. Le souffle court, elle se tourna vers les arbres qui se révoltaient contre le vent, vers cet appel auquel elle ne pouvait se soustraire.
Ses pieds contre les tuiles, dans les airs, puis à nouveau sur la terre.
Elle se précipita vers la montagne en doléance, emportant derrière elle les longueurs interminables de tissus, traîne qui, à mesure qu’elle s’éloignait, retombait dans son sillage en un chemin de feuilles d’automne.
Elle fonçait, droit devant elle, vers cet écho strident qui ne cessait plus de l’atteindre, lui vrillait l’esprit, martelait ces tempes. Elle fonçait, à travers les buissons d’épines qui de leurs longues mains crochues cherchaient à la retenir, s’accrochaient à ses kimonos, griffaient sa peau.
Elle fonçait, entre les arbres qui l’écrasaient de toute leur majesté et de leur ombre immense.
Elle fonçait.
Et plus rien d’autre n’avait d’importance.
Comment ai-je pu, ignorer le cri du vent — Au creux de mon âme.
Kisara parcourut sans s’arrêter les étendues sacrées de Furuimori, ignorant les ronces qui la drapaient à présent. Elle bifurqua soudain après un sentier et s’immobilisa.
À ses pieds, dans la terre et la mousse récemment écrasée, gisait l’un des shimenawa qu’elle avait elle-même installée plusieurs décennies plus tôt. Elle tendit une main hésitante dans sa direction, prête à le ramasser ; se ravisa.
Elle ne put retenir une inspiration de panique alors qu’elle redressait la tête, et porta son regard vers la pente qu’il lui restait à gravir ; cette pente qu’elle arpentait si souvent. Sa pente.
Elle s’élança, priant les Kami plus qu’elle ne l’avait jamais fait.
Elle s’élança.
Et sur ses manches, la pluie tomba.
Comment ai-je pu, ignorer longtemps les cris — Du vent dans tes os.
Quelques enjambées et une poignée de secondes suffirent pour atteindre le sommet, mais il fallut beaucoup plus de temps à la kitsune pour sortir de la transe qui l’habitait. Ses yeux d’ambre écarquillés, sa gueule à peine entrouverte, elle semblait comme ne plus respirer.
Face à elle, le tertre n’était plus qu’une marre de pierres renversées au milieu de feuilles dorées et des cadavres de milliers de lucioles. De l'hikayō chanteur dont elle avait pris grand soin toutes ces années, ne restait qu’une souche au cœur creux, privées des grosses racines qui avaient enlacé la tombe de Tsutomu. Et d’un unique trou percé dans l’écorce, fendu sur sa partie supérieure, s’échappait une plainte dissonante, déchirante, qui acheva de briser l’esprit de Kisara.
Elle poussa un glapissement étranglé.
Un pas. Puis un autre. Elle s’effondra sur les ruines de tout ce qui avait compté pour elle, avant de pousser un hurlement de rage, de laisser s’écraser un flot de larmes, de frapper le sol de ses poings, de lacérer l’humus de ses ongles.
Ses yeux ruisselant sur ses joues au fil des gouttes de pluie, les mots se bousculaient dans sa tête, une épouvantable cacophonie, mais peinaient à passer la barrière de ses babines. Seuls des grognements rauques, inarticulés, insensés, se faufilaient entre ses canines. Seuls ses cris répondaient à l’écho d’agonie de l’arbre, emportant ses maux. À lui. À elle. Les leurs.
Mais elle avait beau s’époumoner, la colère en elle ne faisait que croître, encore et encore, remonter du plus profond de ses entrailles, s’écouler dans ses veines, l’envelopper alors qu’elle se défaisait de son apparence chimérique. Des flammèches bleutées crépitèrent au bout de ses pattes avant de courir sur sa fourrure, consumer ce qu’il restait de ses vêtements, se répandre sur son corps en un feu toujours plus impressionnant.
Kisara s’embrasait.
Ses longues queues incandescentes ondulaient, s’étiraient, libérant çà et là quelques kitsunebi qui dansèrent autour d’elle, ballet étrange de feux follets, dans cet espace de forêt devenue fournaise. Elle fit quelques pas de plus et des volutes ardentes glissèrent à l’instar de l’eau entre les pierres éparpillées qui se mirent à vibrer, rouler, flotter, pour recomposer le cumulus comme on aurait remonté le temps. Petit à petit. Les unes après les autres.
Une fois son œuvre achevée, elle déposa un baiser sur la tombe, retourna ramasser le shimenawa et suivit les traces , imbibées d’eau, laissées sur la terre qui, hélas, se mêlèrent bien trop vite à de nombreuses autres – probablement des jours passés.
Alors, elle s’époumona de tout ce qu’il lui restait de colère et de tristesse, avant de s’enfoncer plus loin dans la forêt.
Elle n’était plus que brasier sous la pluie qui continuait à tomber.
Dansent, dansent, dansent flammes
Illuminent les lanternes
Sur le chemin du sanctuaire —
Jusqu’au haiden.
Dansent, dansent, dansent flammes
Le long des bâtons d’encens
Face à l’autel du Kami —
L’ōnusa²⁷ s’agite.
Dansent, dansent, dansent flammes
Pour que s’étirent les ombres
Sur les macabres offrandes —
Tintent les suzu.
Dansent, dansent, dansent flammes
Sur le washi, l’encre glisse
Avant de se consumer —
Cendres de prière.
Dansent, dansent, dansent flammes
Quand mains frappent quatre fois
L’appel qui ouvre une voie —
Jamais empruntée.
Sur le hakkyakuan dédié aux offrandes, Kisara avait déposé trois crânes de renards autour d’une branche décorée de bandes de soie et dont les feuilles lisses d’un vert profond contrastaient avec la pâleur sale des os. Bien que lavés et brossés, des tâches de terre piquetaient çà les mâchoires dépouillées aux canines branlantes, là le bord des arches zygomatiques soutenant des orbites vides. Des fumerolles glissaient au fil des gestes rituels de la kitsune toujours nimbée de cette aura brûlante. Elle sautait, voltait, au centre d’un cercle de bougies vacillantes et de longs serpents de fumées au parfum de hinoki²⁸ ; psalmodiait un chant langoureux au rythme d’un petit tambourin.
Dans le haiden, d’opaques vagues d’ombre émergèrent des interstices du parquet et rampèrent, lentement, avant de s’abattre sans bruit sur les différents objets sacrés ; les recouvrir. Elles se laissèrent aspirer par les gueules squelettiques qui se mirent à planer, puis se muèrent en trois corps à l’épaisse fourrure spectrale.
Leurs haleines dispersèrent la poussière grise de l’encens.
Le chant et la danse cessèrent.
Haletante, Kisara observa les trois créatures qui glapirent tout en claquant leurs mandibules décharnées, et tendit la main pour les gratifier d’une caresse froide. Elles accueillirent ce contact contre leur crâne, cherchant presque à s’y lover toutes entières. Par ce geste, ce fut comme si un pacte se scellait entre elle et ces shinitsune.
Elle leur présenta le shimenawa qui avait été arraché. Ils prirent le temps d’en humer chaque brin, d’en capter les moindres détails olfactifs, puis ils s’élancèrent hors du haiden.
Ils se rendirent à l’endroit même où la kitsune avait ramassé la corde sacrée et s’attardèrent longtemps sous la pluie autour du tertre, de ses pierres, et de la souche, suivant de-ci de-là une piste rapidement abandonnée. Quand l’un des shinitsune attira l’attention sur lui. Entre ses crocs luisant pendait un bout de ficelle en lin, de celle utilisée pour maintenir les pièces ensembles.
Kisara la prit entre ses doigts pour mieux l’examiner et les deux autres esprits la reniflèrent, avant de grogner.
— Trouvez-moi celui à qui cela appartenait !
Et d’un même élan, ils disparurent dans l’immensité sombre de Furuimori, leur pelage d’ombre se confondant avec la nuit.
Un bruit – à peine un craquement au-dehors – tira de sa concentration le fils du luthier qui en rata son jet de dé. Il pesta tandis qu’on le délestait, sourire aux lèvres, des quelques pièces pariées et alla regarder par la minuscule fenêtre donnant sur une ruelle. Il ne distinguait qu’un rideau de gouttes, n’entendait que leur chute battre la toiture et se mêler au léger brouhaha de la petite pièce ; pourtant la manière dont il tentait de percer l’obscurité trahissait son inquiétude.
— Je crois avoir entendu quelque chose.
— Si ce n’est le vent, alors la colère des Kami, rigola un homme en tenue marchand affalé près du foyer central.
Le fils du luthier ne sut que répondre et commença à retourner vers le petit groupe de joueurs, quand la porte s’ouvrir à grand fracas.
La seconde qui suivit, une masse noire le percuta de plein fouet et l’envoya rouler deux ken²⁹ plus loin avant de le plaquer au sol. Sonné par l’impact, les cris de ses compagnons lui parvenant comme de vagues échos, il demeura figé là alors qu’une gueule osseuse dardée de crocs exhalait la charogne sur la peau fine de sa gorge et que des flammes céruléennes se répandaient vers eux comme un bûcher. Quand le shinitsune qui le menaçait s’écarta de quelques sun, une expression plus terrifiée encore déforma ses traits. La silhouette incandescente de la kitsune le dominait de toute sa hauteur, majestueuse au centre du nimbe de ses neufs queues ardentes.
Elle lui décocha un coup de patte puissant. Quatre sillons ensanglantés barrèrent son visage, suivis de la douleur, pulsatile, déversée en flot de larmes écarlates sur son kosode.
— Enfin je te retrouve, misérable !
Kisara le tira par le col avec violence jusqu’au milieu de la petite salle de jeu. Une main plaquée sur son œil, il se recroquevilla sur lui-même, ses râles se mêlant aux éclats de voix des trois hommes tenus en respect par les spectres et le feu. Elle les dévisagea un à un ; leurs fronts luisaient de sueur, leurs membres tremblaient de frayeur.
Elle tira, du pan de l’une de ses manches, une petite bourse qu’elle renversa à leurs pieds. Des centaines de cadavres de lucioles glissèrent sur le parquet sous leurs regards médusés.
Le marchand se laissa tomber à genoux et frotta ses mains de supplication.
— Pitié, esprit, pitié. Nous ne…
— Vous pensez sincèrement pouvoir obtenir une once de clémence de ma part ? Stupidité !
L’un des hommes toujours debout pointa un doigt accusateur sur le blessé.
— C’est lui ! C’est lui qui est venu nous chercher à la ville et qui nous a payés pour l’aider à couper ce maudit arbre ! « Sans danger » qu’il nous avait dit, bah tiens ! On ignorait que cette forêt était une chinju no mori !
— Vous avez profané un espace sacré au sein même d’un vaste sanctuaire forestier ! Abattu un hikayō, mon hikayō, béni des Kami ! Vous saviez parfaitement à quel crime vous vous exposiez, mais vous avez préféré l’appât du gain !
— J’vous jure, on…
La renarde invoqua d’un soupir de rage une nuée de kitsunebi qui s’accrochèrent au vêtement, aux cheveux, à la peau de l’homme dont la phrase s’acheva en un hurlement calciné. Ses compagnons cherchèrent à se détourner de cette vision d’horreur, mais, quel que fût l’endroit où ils regardaient, ce spectacle morbide déployait ses ombres sur les rares meubles, les murs et le plafond à mesure que le feu continuait à s’étendre. Et l’odeur devenait insoutenable.
Kisara attrapa le fils du luthier par l’épaule, ses griffes enfoncées jusqu’à l’os, pour l’obliger à se tourner vers elle.
— Qu’as-tu fait de mon arbre ?
L’écume coulait entre ses crocs, gouttait sur le visage blême et borgne maculé de sang. Mais aucune réponse ne sortit au milieu de tous ces sanglots qui secouaient son corps.
— Où est-il ? Parle !
— Il a été vendu, balbutia le marchand toujours agenouillé à quelques sun derrière elle. Un soir, il est venu me voir pour que je trouve des acheteurs pour du bois aux propriétés exceptionnelles, magiques, mais dans une faible quantité qu’on ne reverrait probablement jamais. Le bois de votre arbre a été vendu une fortune avant même qu’il ne le fasse abattre.
Il rampa en direction de la kitsune, mais l’un des shinitsunes s’interposa en grognant.
— J’implore votre pardon ! J’aurais dû m’assurer de la provenance de ce bois au lieu de me laisser corrompre, mais j’ai une famille, des enfants dont je veux assurer l’avenir… Pitié…
Mais elle l’écoutait déjà plus. Elle toisait toujours le fils du luthier avec une colère décuplée. Pendant quelques secondes, il n’y eut que le crépitement du plancher, des cloisons et des poutres en combustion, la fumée de plus en plus épaisse irritant yeux et poumons, les toussements et la chaleur dévorante.
Je te précipiterai
Vers la plus atroce mort
Pour avoir fendu la tombe
De mon bien aimé.
Au ciel la raison
Jamais mon pardon !
Je lâcherai ma vengeance
Sur toi et sur tous les autres
Qui souilleront le cadavre
De mon si bel arbre.
Pour mon affliction,
Ma malédiction.
Les cris déchirants, amplifiés par les grognements des bêtes ; Kisara quitta les lieux entièrement drapée de flammes avant de se laisser happer par la nuit. Elle retourna dans la montagne et disparut, pour ne jamais plus réapparaître. Sorekkiri³⁰
⛩
Ainsi s’achevait ce conte, mais il suscitait toujours de nombreuses réactions – allant des simples applaudissements aux questions sans fin – surtout de la part des enfants, avides d’en comprendre le sens.
Qui soulève une pierre, guette un serpent.
Ils se massaient alors autour du conteur, quand d’ordinaire les foules se dispersaient pour retourner à leurs occupations, et une cacophonie de « pourquoi ? » résonnaient à ne plus savoir où donner de la tête. Et ce n’était qu’une fois satisfaits qu’ils rejoignaient leur foyer, fiers des enseignements qu’ils en avaient tirés.
Une mauvaise action court mille ri.³¹
Mais un jour d’automne, après qu’une jomō eut chanté ce conte au shamisen, une fillette s’attarda un peu plus que quiconque. Elle hésita à deux ou trois reprises, et ce ne fut que quand la musicienne s’apprêtât à s’éloigner qu’elle osa timidement se manifester.
— Excusez-moi, madame, est-ce que… est-ce que…
Celle-ci s’était arrêtée et avait tourné son visage aux paupières closes en direction de la voix, un sourire doux sur ses lèvres qui s’entendit jusque dans ses mots.
— Oui ? Tu as quelque chose à me demander ? Ou peut-être souhaites-tu me donner du riz à racheter³² ?
La fillette fit non de la tête, laissant la jomō dans l’attente d’une réponse qui, pour elle, ne venait pas.
— Petite, tu es toujours là ?
Un petit « oui » à peine audible s’échappa de la bouche fine de l’enfant. Elle triturait ses doigts, frottait le sol du bout de sa sandale tressée, et le rouge lui montait des joues jusqu’aux oreilles. Puis elle prit une grande inspiration et lâcha, presque en criant :
— Dites-moi ce qu’il arrive ensuite. Après la malédiction de la kitsune.
La musicienne écarquilla ses grands yeux pâles.
Cette histoire-là, plus personne ne voulait l’entendre.