side_navigation keyboard_arrow_up

Le message des Galeries

visibility 0
article 1,1k
Par Prudence

Il était dix-huit heures quand les portes rouges du téléphérique coulissèrent pour lui révéler la bouche béante des Galeries. On disait qu’il ne fallait pas traîner dans les rues, sous terre comme à l’air libre après dix-huit heures. Parce que les Lombrics. Parce que c’est dangereux. Parce que les gens sont louches après dix-huit heures, surtout à l’approche de l’hiver. Et patati et patata. Judy en avait marre de ses rumeurs idiotes qui effrayaient la population, au fond de vérité lessivé par le bouche-à-oreille. Rien de plus que du jus de chaussette infâme.

Judy quitta le ciel sec et ombreux pour la voûte granuleuse et humide des tunnels, éclairés par des feu-follets vacillant entre roussâtre et rougeâtre. L’image de Kateline était encore dans ses pensées. Jeune, athlétique, jolie… tout son être était destiné à épater les foules. À chatoyer. Comme le ministre de Creux. Leurs deux visages se superposaient constamment dans son esprit. Vraiment ? Elle voulait en avoir le cœur net. Le nom de la mère de Kateline devait figurer dans le carnet de rendez-vous de son père.

Elle accéléra l’allure et s’engagea dans un étroit tunnel : une sorte de ruelle, piquetée de stalactites de calcaire. Un bruit de papier froissé tinta à travers son oreille gauche. Un carré noir d’à peine un pouce virevoltait comme une mouche pénible trop proche de ses yeux ou sous son nez. Elle le chassa d’un geste du bras mais il revenait à la charge. Qu’est-ce que c’était ? On aurait dit un bout de carton calciné.

— Stop ! dit-elle en essayant de l’attraper.

Elle faillit le claquer entre ses deux paumes ; faillit, car il s’enfuit et se faufila dans son cou, s’emmêla dans ses cheveux, s’extirpa et bondit sur son front.

— Petite chiure…

Judy enleva son pull et fléchit les genoux, prête à bondir. Elle l’assomma avec son pull. L’objet tomba, raide mort sur le sol moite. Il luisait d’un éclat rouge : une braise. Judy la saisit, circonspecte. C’était un message ; seuls les grands maîtres du Feu étaient de capable de les former. Mû par une vie propre, il se déplia en crépitant et des lettres incandescentes apparurent.  

Les Lombrics te traquent. Ne le dis à personne et fuis tant qu’il est encore temps. Ne rentre pas chez toi. Et ne me cherche pas, je serai partie. Ce n’est pas une blague. Mémé PS : Ferme tes poings, ne les ouvre à personne.

Il ne lui restait à présent qu’une dizaine de foulées jusqu’à l’horlogerie. Un mauvais pressentiment l’assaillit. Mémé n’avait jamais été aussi sérieuse. Était-ce seulement Mémé ? Mémé n’avait jamais fait preuve d’une telle prouesse avec sa connexion au Feu. Les Lombrics te traquent : Pourquoi la traqueraient-ils ? Elle était comme eux, après tout. Tout ce qu’ils voulaient. Elle étendit ses doigts entre lesquelles les cendres du message se désagrégèrent en un nuage de poussière. Ses mains n’avaient rien d’extraordinaire.

Ce devait être une blague, mais lorsqu’elle entra dans l’horlogerie, les lumières étaient éteintes et chaque meuble de la pièce transpirait de silence.

— Papa ?

Judy s’avança entre les planches grinçantes. Elle n’avait pas pris de feu-follets avec elle et elle culbuta quelques coins de table au passage. Elle poussa la porte du bureau. Désert. Son père n’était pas là. Un courant de panique remonta le long de son dos. Demi-tour, pas de bruit. Elle commençait à croire au message de cette foutue braise.

Cependant, un tiroir de son bureau gisait par terre dans lequel traînait un chiffon. Son père avait pour habitude d’envelopper à l’intérieur les objets qu’il réparait, et accrochait une étiquette annotée au nom de son propriétaire. L’étiquette avait été arrachée. Judy l’approcha de la fenêtre, traversée par quelques rayons de lune.

Jeanne Aster.

Judy recula. Vite, il fallait sortir d’ici. Si son père n’était plus là, c’était que la ou les personnes qui avaient pris l’objet de son tiroir l’avaient emporté lui aussi. Les Lombrics te traquent. Et si c’étaient eux ? Pourquoi ne s’en prenaient-ils pas directement au ministre et sa famille ? Son père et elle n’avaient rien à voir avec leurs histoires.

Quoique. Elle ne savait pas ce que mijotait son père derrière son dos, faisant mine – pour ne pas attirer les soupçons – de lire des magazines sur les baleines. Où était-il à présent ? Lui avait-on fait du mal ? Pourtant, il était déconnecté : les Lombrics n’avaient rien à lui reprocher. Et si… ils l’avaient tué ? Un sanglot se forma dans sa gorge, mais elle le ravala dans les tréfonds d’elle-même.

Judy ouvrit la porte et l’arrêta avant qu’elle ne cogne le carillon. Il n’y avait pas âme qui vive dans la galerie et cela était inquiétant. La première idée qui lui vint fut de s’enfuir – comme lui suggérait si gentiment Mémé (où se trouvait-elle d’ailleurs ?) – au Montaport, la gare des montgolfières d’Edel. Elle prendrait le premier dirigeable et… ensuite ? Elle ne connaissait personne, à moins que… Sigmund Mauser ? Il avait dit qu’il partirait demain matin à Roche-Lieu, une ville parmi d’autres sur la pointe audalienne, au bord de l’océan. Peut-être savait-il de quel objet il s’agissait, lui qui travaillait au plus près du Conseil des trois Terres et des ministres. Peut-être pourrait-elle le convaincre de faire ouvrir une enquête afin de retrouver son père.

Elle courait, à moitié marchait, sens aux aguets, les muscles tendus comme des arcs et les galeries défilaient dans la marge de son champ de vision.

À l’embouchure d’une autre ruelle qui n’était en fait qu’une sorte d’alcôve-impasse, une ombre passa devant elle. Judy se figea. Un coup à l’arrière de son crâne l’assomma d’une douleur comme elle n’en avait jamais connue et sa vision s’obscurcit. Elle se rattrapa au mur avant de s’écrouler. Deux prises froides bloquèrent ses bras dans son dos et la forcèrent à s’agenouiller avant qu’elle n’ait eu le temps de réagir.

— Au secours !

Mais son cri se perdit dans un gargouillement quand une main gantée la saisit par la gorge et la plaqua au mur. Elle cracha en désespoir de cause mais son assaillant portait une cagoule. Il dut sourire ou bien grimacer car ses paupières sous ses yeux se plissèrent. L’un de ses orbites était rempli par un globe blanc.

Judy regretta amèrement. Regetta d’y avoir cru et de ne pas avoir cru ceux qui avaient raison.

Commentaires

forum Fond et forme exigeant
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.