Aujourd’hui je suis tapie dans les hautes herbes des marécages et j’attends devant une maison sur pilotis, la seule dans le paysage. Le delta de Roche-Lieu, la source des Esprits, le lien entre nos deux mondes. Tu sais ça, Eau, tu sais tout ce que je fais. Tu es certainement en train de m’épier, invisible, comme j’épie cette femme depuis des mois.
Je ne suis pas là pour vous rendre la ténébrume, car je ne la possède pas encore. Ni une part ni l’autre.
Mon frère possédait l’intégralité de la lumière et il en est mort. Posséder toute la ténébrume est mortel ; elle tue non seulement la connexion mais aussi l’étincelle de vie. Et pourtant, isoler la ténébrume dans un seul corps est le seul moyen de vous la rendre…
Elle s’est divisée entre Léonce et moi – parce que nous étions là. Naturellement, un parasite a besoin d’un hôte vivant pour prospérer.
Nous aurions pu la rendre tant qu’il était encore temps. Nous ne l’avons pas fait. Nous étions jeunes et nous ne voulions pas mourir. À présent je meurs d’envie de mourir, je suis trop vieille pour vivre.
Il faudrait rassembler les deux parties de la ténébrume devant la source.
Deux êtres humains, un corps, un mort, votre bien retrouvé.
Tu sais déjà tout cela.
Laisse-moi changer d’interlocuteur. Je ne t’oublierai pas. Rappelle-toi que je fais tout cela pour toi. J’aimerais simplement parler à ceux qui ne savent pas. À toi, cher Lecteur, car si j’écris c’est que tu me liras. Je veux te transmettre la vérité. Ma vérité.