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Le discours

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Par Prudence

Judy arriva aux pieds du parlement un quart d’heure en retard. C’était la fin du discours. Essoufflée, elle s’appuya sur ses genoux tout en plissant les yeux à cause de la lumière, si crue au dehors. Elle discerna néanmoins la foule qui se massait devant les innombrables escaliers et le fronton aux six colonnes marbrées. La voix de la mentore s’élevait à travers toute la place.

— Il est important que les enfants apprennent à se connecter à leurs éléments. Le manque d’éducation au sujet des éléments est plus dangereux que les Lombrics. On ne peut pas empêcher un enfant porteur d’une connexion de s’éveiller. C’est prendre un risque de l’en empêcher. Les accidents liés aux éléments – ce qui fait l’un des arguments des Lombrics pour perpétrer leurs crimes – ne viennent pas des connexions elles-mêmes mais du manque de compétences et de maîtrise de l’élément. Je le répéterai un million de fois s’il le faut : nous devons nous battre contre le terrorisme anti-Connectés. Nous devons former les Connectés et les futurs Connectés avant qu’il ne soit trop tard. Nous devons leur tenir tête ou les faits leur donneront raison et ils gagneront.

Elle fit une longue pause, puis ajouta dans un souffle :

— Merci. Merci pour votre attention.

Merci, répéta intérieurement Judy. Se connecter s’apprend. Depuis le temps qu’elle attendait d’entendre cela. Depuis le temps qu’elle attendait qu’on donne raison à la petite voix désespérée qui pulsait dans son cœur. De quoi en boucher un coin à son père ! Et à Mémé, pour la peine. Mais dans les deux cas, elle savait que cet argument tiré de la bouche même d’une mentore renommée n’ôterait jamais leurs propres convictions de leur tête ; Judy ne les convaincrait jamais. Il leur fallait des preuves, fichues preuves qui s’obstinaient à lui refuser des jours meilleurs, une vie meilleure, un avenir prometteur... Fichues preuves qui ne survenaient pas.

La mentore embrassa l’assemblée de son regard bridé couleur charbon de bois. La sagesse creusait des pattes d’oies sur ses tempes. C’était une femme élancée, maigrelette mais imposante. Sa tresse noire lézardait sa chemise bouffante orange, vert et rouge. Elle était son seul espoir ; Judy devait lui parler.

Judy se fraya un passage entre les coudes de la foule qui applaudissait, puis se heurta au mur infranchissable de la presse. La mentore se détournait de l’estrade et du public, et rejoignait derrière elle un autre public : celui du gouvernement.

Viviane Dertella faisait partie d’eux, la ministre des Calamités, élue dirigeante du Conseil des trois Terres. On ne pouvait pas la manquer, rare représentante des peuples du Sud dans les montagnes du Nord, elle était comme une ombre dans ses habits se fondant avec sa peau. Les deux autres ministres se tenaient en retrait tandis que la mentore lui serrait poliment la main.

À leur droite, le ministre des Terres Audaliennes, Oskar Schluken, ressemblait à un fantôme. Son visage émacié, blanc comme un linge, n’exprimait plus rien sinon la lassitude. À leur gauche, le ministre de Creux, Armand Aster, serrait ses deux mains jointes, aussi fermé qu’une porte de prison. Il dirigeait une portion de terres à la croisée du Nord et du Sud, et comme chacun des ministres, son ethnie représentait son territoire d’origine. Peau hâlé, traits anguleux, yeux bruns, longs cheveux grisonnants. Peut-être avait-il le même âge que le père de Judy.

Il semblait porter en lui toute la misère du territoire qu’il administrait : ses épaules étaient voûtées, ses yeux plissés par la même fatigue qui envahissait Schluken et ses gestes lents. On l’avait accusé d’être à la tête des Lombrics. L’histoire de Creux lui collait à la peau, alimentée par le passé marqué d’un prince sanguinaire et les ragots des rues. Malgré cela, il inspira à Judy une immensité calme, tel l’océan avant la tempête.

Il lui faisait furieusement penser à quelqu’un. Judy chercha dans ses souvenirs et, comme si ces souvenirs se trouvaient sur la place, son regard fouilla entre les passants et les dirigeants sur l’estrade. Il rencontra la fille de ce matin et sa glaciale maternelle, postée à son côté. La possibilité que la jeune fille blonde soit la fille du ministre s’imposa à elle. Que faisaient-elles sur l’estrade autrement ? Mademoiselle et madame Aster.

Non, son père le lui aurait dit, que ses clients étaient de la famille du ministre de Creux. Mais le doute s’insinuait en elle tel un acide. Ce n’était pas la première fois que son père lui cachait des choses. Et son père manquait de demi-edels. La famille Aster avait certainement les moyens de demander une réparation qui les sortirait de l’impasse dans laquelle Sigmund les avait fourrés. Non, non, non. Pas le moment d’invectiver son père. Se concentrer. Et il insistait encore pour déménager dans les quartiers du Nord ? Respirer. Il lui servait encore des patates au petit-déjeuner, au déjeuner et au dîner ? Chut. Son issue reposait ici et maintenant, pas dans un nouveau conflit avec son père, qu’elle perdrait de toute manière.

L’opportunité s’effilochait au rythme des minutes. Judy devait intercepter la mentore avant qu’elle ne disparaisse du décor, à jamais. Un gouffre les séparait tant qu’elle était là-haut, mais dès qu’elle descendrait, Judy pourrait tenter de lui parler. Où se trouvait la sortie de l’estrade ?

Sur le côté, évidemment. Un passage y était dessiné, protégés par des barrières et quelques gardes du corps contre les curieux, les trop zélés comme elle et les fouineurs et journalistes pot-de-colles. Ils évacuaient l’estrade et la foule se clairsemait peu à peu. Judy s’approcha de la barrière sous l’œil froid et vindicatif d’un garde du parlement dans sa tenue verte réglementaire.

Lentement, elle agrippa les bords en bois comme s’ils étaient des barreaux et qu’ils la retenaient prisonnière. Elle n’était pas la seule. D’autres jeunes comme elle se pressaient, sifflaient et criaient.

— Écoutez-moi ! disait l’un alors que la mentore descendait les escaliers. Je dois entrer à Otaïla ! Je me suis éveillé au Feu, hier soir !

La mentore lui adressa un regard en biais ; elle allait lui répondre quand une fille – la vingtaine – se mit à lui parler :

— Je viens de m’éveiller à la Terre. Prenez-moi plutôt, ma connexion est tardive ! Elle risque de se briser si vous ne m’apprenez pas à m’en servir !

Ils ne peuvent pas se taire ? grogna Judy intérieurement. Il y avait d’un coup trop de monde. Jamais elle ne réussirait à se démarquer ! D’autant plus qu’elle ne s’était même pas éveillée. Elle n’avait aucun argument pour se vendre. C’était maintenant ou jamais et jamais se couchait avec tant de certitude sur son avenir, aspirant tout espoirs ! Il devait y avoir une solution quelque part. Les Esprits n’allaient pas la laisser courir vers cet avenir perdu et insignifiant. Il devait se passer quelque chose !

La fille blonde et sa mère, suivi par le ministre de Creux passèrent après la mentore. Eux !

— Toi !

La fille se retourna, surprise. Osait-on tutoyer un des membres de cette procession parlementaire ?

— Oui, toi.

Judy laissa un temps passer dans lequel la panique l’envahit. Les mots tombaient secs sur sa langue. Elle enfonça ses poings désespérés dans ses poches. Elle effleura un tissu rêche qui n’était pas celui de la doublure lisse de sa veste. Les gants que Mémé lui avait donnés. Pourvu que la fille maîtrise le Feu.

— Oui ? s’impatienta la jeune fille.

Elle ne l’ignorait pas. Judy crut s’étrangler en essayant de parler.

— Je suis Judy et, euh, j’ai quelque chose pour toi. Tu me reconnais, n’est-ce pas ?

L’incompréhension se peignit sur le visage pâle de la jeune fille autant que sur ceux de sa mère. Les autres parlementaires commençaient à froncer les sourcils : ils se demandaient sûrement quelle était l’origine de cet embouteillage vers la sortie. Judy se sentit brusquement frôler l’exaspération, toute surprise d’avoir capté son attention évaporée. Elle ne se souvenait pas d’elle. Ces Coco de la surface…

— L’horlogerie. J’étais au comptoir… Enfin, peu importe.

Elle tira hors de sa poche les gants anti-feu. Mémé lui avait dit de ne pas les vendre. Elle ne les vendait pas ; elle avait une assemblée de parlementaires pour en témoigner.

— Prends-les.

— Comment tu sais que…

Judy jubila intérieurement.

— Je te reconnais, commença la jeune fille, visage froncé par l’effort de remémoration. Mais on ne s’est vues deux ou trois fois pas plus…

— Kateline.

C’était au tour de sa mère de s’impatienter. Judy tendit son bras entre les barreaux. Kateline hésitait, zieutait les réactions de ses pairs. Accepter ou refuser ?

— Tiens, dit Judy, avec toute l’assurance qu’elle n’avait pas. Ça pourrait t’aider, on me les a donnés aujourd’hui mais le Feu et moi…

Soudain, elle fut arrachée de la barrière par une puissante rafale de vent. Les gants virevoltèrent loin de son emprise. Elle trébucha en arrière et tomba sur les fesses entre les pavés de la place.

— Cet objet peut être dangereux.

C’était le garde en vert, le regard menaçant. Elle aurait dû se douter qu’elle rencontrerait des problèmes face à lui.

— Je vous jure que non ! s’exclama Judy.

Mais elle avait perdu l’attention de Kateline. La mentore avait disparu et ce différend ne servirait à rien sinon à l’emmener, mains dans le dos, droit au Bureau des Affaires intérieures, plus précisément sous le Bureau des Affaires intérieures, dans une cellule pas mieux lotie qu’une grotte des Galeries.

Judy se passerait bien d’un détour chez la Garde de la capitale. En plus d’être des incapables face aux Lombrics, ils avaient de sacrées têtes d’imbéciles. Celui-là en particulier.

— S’ils sont si dangereux, rendez-les-moi. Ce serait du gâchis de les laisser à un Connecté de l’Air, vous ne trouvez pas ? Moi, au moins, il y a une chance sur quatre pour qu’ils me servent un jour.

Le garde était sur le point de lui balancer une boule d’air explosive dans le ventre – certainement pour lui faire ravaler ses propos insolents – lorsque le ministre de Creux, intervint, fidèle à lui-même, à l’image qu’il avait toujours eu dans l’esprit de Judy – froid mais impartial :

— Vous voyez bien qu’elle n’est pas en position de se défendre.

Mais pourquoi un Connecté du Feu comme lui se souciait-il autant du bien-être d’une Déconnectée ? Il voulait certainement s’attirer les bonnes faveurs de cette partie délaissée de la politique et éviter qu’ils ne passent sous l’influence des Lombrics. Ce qui le rendait tout aussi respectable s’il était réellement allié des Lombrics. Qui savait ? Personne ne l’avait plus vu manier le Feu depuis ce qui semblait une éternité… Judy ! se morigéna-t-elle intérieurement. Comment pouvait-elle laisser gagner les rumeurs des quartiers ? Que savait-elle de cet homme ?

Il regardait le garde avec son stoïcisme exemplaire. Le garde céda.

— Très bien.

— Et rendez-lui cette paire de gants. Elle en aura plus besoin que vous. Des gants pareils se vendent bien. Très bien.

Avec un mauvais cœur incontestable, le garde lui rendit les gants. Judy les lui arracha des mains, avec un regard qu’elle voulait le plus glacial possible. Humiliée. Ses jambes flanchaient sous elle, une ancre dans le cœur, une insatiable envie de vomir l’inondait. Elle voulait faire sortir cette émotion de son corps à tout prix.  

C’était fichu. Kateline et son insupportable mère étaient parties et le ministre leur emboîtait le pas. Il ne restait plus qu’une multitude d’yeux méprisants et désintéressés. Les jeunes qui hurlaient leur mérite s’étaient tus et les autres députés, inconnus, ombres du parlement, délestaient l’estrade de leur présence.

Judy se détourna et jura sur la tête des quatre Esprits. S’il en avait une. Les nuages s’assombrissaient au-dessus du soleil qui amorçait déjà sa descente vers l’Ouest, vers les terres des Calamités. Tourner le dos aux Terres de Creux, à l’Est, quelle réponse misérable. À ce ministre. Judy le détestait. Elle savait, cependant, qu’il venait d’énoncer la vérité. Elle était une Déconnectée, et peut-être pour toujours.

Et ce n’était pas sa faute. Elle était la seule coupable de ses tourments : de cette humiliation publique et de la démonstration parfaite de sa médiocrité. Que lui avait-elle pris d’y croire, seulement ? Oh, la brûlure était d’autant plus insoutenable. Peut-être… méritait-elle de vivre la vie de réparatrice de montres dans les quartiers Nords, obscurs et boueux qu’on avait choisie pour elle.

Les rues de maisons enchevêtrées défilaient lentement devant elle, des maisons hautes et blanches, parfois colorées. Elles étaient belles, leurs murs infranchissables. Au loin, le crissement traminot sur ses rails se mêlait aux sons de la vie urbaine, au roucoulement des pigeons et au bourdonnement lancinant du téléphérique qui se rapprochait à chacun de ses pas.

Plus haut encore, des montgolfières bigarrées se hissaient vers les premières étoiles dans un souffle inaudible. La bise s’engouffra entre les mailles de son pull et rappelait à Judy que l’automne était là et qu’il emportait avec lui tous ses rêves de gloire.

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