La rue était illuminée par des petits feux de la taille d’un poing ; ils flottaient, poussés par les courants d’air ou au gré des passants, qui s’en servaient pour s’éclairer dans les ruelles désertes. En ce moment, ils dégageaient une lumière jaune, mais lorsque viendrait le soir, ils se teinteraient de bleu. La couleur s’accordait bien avec le sentiment glacial qui régnait la nuit sur les galeries.
Judy sauta par-dessus une flaque, creusée par la formation de stalagmites. Le plafond était constellé de stalactites, collées les unes aux autres tels les fanons des baleines. Elle se glissa dans le courant des va-et-vient des artisans et des clients, des murmures et les cris des plus marchands d’entre eux pour attirer l’attention sur leurs produits.
D’ailleurs, l’une des voix articulait son nom.
— Hé, Blyton !
Judy se retourna.
— Aaah, dit Mémé, une cigarette entre l’index et le majeur. Ça fait plaisir de te voir. C’est quoi cette tronche d’enterrement ? Tu t’es levée du pied gauche, ce matin ?
Mémé lui fit un clin d’œil derrière sa masse de cheveux gris tarabiscotés. La fumée qui l’enveloppait avait une odeur âcre d’encens. Des herbes aux propriétés aussi douteuses que leur odeur. Peut-être répréhensibles de mois prison, mais ici, aux Doigts de fée, l’illégalité faisait souvent la norme.
— Mmm, fit Judy en s’arrêtant devant son étal surchargé d’armures anti-feu.
— Quoi ? Ne me dis pas que tu es gauchère. Du pied droit, alors ?
Judy souleva une paire de gants fait d’une matière qui ressemblait à du cuir et dit sans conviction :
— Non, c’est pire qu’une histoire de pieds, Mémé.
— Arrête de m’appeler Mémé, ça me vieillit.
— Excusez-moi Mélaine.
Mais ce cuir-là ne prenait pas feu. Il permettait aux Connectés du Feu débutants de ne pas se brûler lors de leurs expérimentations.
— Tu les veux ?
— Malheureusement, je ne maîtrise pas le Feu. Ça me sera complètement inutile.
Elle les reposa, trop sèchement à son goût. Avant de suspendre son geste et de les reprendre, les glissant dans un pan de sa veste. Ne savait-on jamais…
— Dis-moi ce qui te taraude, ma grande ?
Ma grande. Combien de fois lui avait-elle dit de ne plus l’appeler comme ça ? Pour la peine, elle continuerait de l’appeler Mémé ; une excuse pour combler le vide que lui laissait la grand-mère qu’elle n’avait jamais eue… Elle chassa de ses pensées le nuage noir de manque qui voulait l’assaillir.
— On déménage dans un mois, dit-elle.
Mémé se poussa derrière son stand et tapota la place à côté d’elle sur le banc.
— Viens t’asseoir, j’ai quelque chose à te montrer.
Qu’est-ce qu’elle lui réservait cette fois ? Après le Grand Manuel des sacs à prout, elle allait lui offrir le coussin péteur dernier cri ? Ce ne serait pas surprenant de sa part, malgré ses soixante-cinq ans, de faire ce genre de blague.
Toutefois quand Mémé ouvrit un vieux recueil de contes, elle resta sans voix. Où se trouvait la supercherie ?
— Y en a pas.
— Mémé, tu es insupportable quand tu te mets à faire semblant de lire dans ma tête. N’espère même pas lire une nouvelle fois un avenir désastreux dans la paume de mes mains.
— J’adore ça mais pas aujourd’hui malheureusement. Je suis sérieuse aujourd’hui, Judy. Voilà ce que j’ai dégoté au centre-ville, hier matin. Ça en jette, hein ?
Contes et légendes d’Océotanie.
— Il y a la légende des Clastfov ? demanda Judy, pleine d’espoir.
C’était l’histoire des premiers Connectés. Judy n’attendait que de pouvoir la lire pour, à son tour, trouver le chemin de l’éveil.
— Judy, tu me prends pour qui ? Je l’ai acheté pour ça !
Judy lui prit le livre des mains.
— Quelle page ?
— Dix.
Où Léna et Yeird Clastfov renversèrent le prince des sangs.
Il était une fois trois grands dirigeants. Le premier était un roi, à la tête du royaume d’Audal. Il possédait le Nord du continent : les Terres Audaliennes. Le deuxième administrait l’empire des Calamités du Sud-Ouest – des Terres puissantes mais souvent sujettes aux catastrophes naturelles. Le troisième était une principauté dirigée par le prince Claudius. On appelait son territoire les Terres de Creux, recouvert par les montagnes et de larges cratères herbeux. Son territoire était petit et sa grande ambition était de conquérir le reste de l’Océotanie, par la violence et la haine.
Le prince de Creux devint le prince des sangs. Il déclara la guerre aux Calamités et aux Terres Audaliennes. Malgré la petitesse de son territoire, son armée était gigantesque, si bien que les peuples pacifiques du Nord et du Sud-Est, même alliés, eurent du mal à le combattre.
Léna et Yeird, deux guerriers frères et sœurs des Calamités, voyant la perte de l’empire imminente, partirent en quête des Esprits primitifs. On dit que les Esprits, entendant leur histoire, leur firent don d’un pouvoir : celui de donner à l’humanité la capacité de se connecter à leur élément complémentaire et de léguer ensuite cette capacité à leur descendant.
Ce pouvoir fut appelé la Lumière.
De retour, retrouvant leur patrie à feu et à sang, ils donnèrent les connexions aux survivants de l’empire des Calamités et du royaume d’Audal puis s’envolèrent quelques mois plus tard, emportant avec eux les secrets de la Lumière. Yeird mourut au combat et laissa une veuve et trois enfants, son héroïsme comme seule consolation, et Léna disparut dans la montagne à tout jamais.
L’empire des Calamités et le royaume Audalien sauvèrent leurs terres. Le prince des sangs fut soumis et la principauté tomba aux mains de son fils avec qui les Calamités et le royaume Audalien formulèrent un serment de non-agression lié par leur connexion aux Esprits. S’il décidait à nouveau d’envahir un territoire qui n’était pas le sien, la principauté deviendrait province du royaume et de l’empire.
Les trois Terres aujourd’hui ont sensiblement les mêmes frontières et si empire, principauté et royaume n’existent plus, les Terres ont chacune gardé leur nom.
Les connexions étaient donc nées d’une guerre ? Judy avait déjà entendu la légende mais comment admettre qu’une partie de la population avait été privée de ce fabuleux don ?
— Mémé, dit-elle lentement, est-ce qu’on peut savoir si l’on fait partie des Connectés ou des Déconnectés ? J’ai bientôt seize ans. Si je dois m’éveiller, c’est maintenant, sinon ce sera trop tard… et je deviendrai Déconnectée sans l’avoir jamais su.
— Il existe des légendes…
Judy connaissait les légendes. Ce qu’elle voulait savoir, c’était ce qui était vrai.
— Oui, le monocle d’Aulone.
Qui permettait de voir, selon les dires de son inventeur – Aulone, un scientifique barjot – les flux élémentaires, c’est-à-dire, les Esprits et les connexions qui reliaient les humains à eux. Et ainsi de voir si, oui ou non, elle était connectée, à défaut de connaître son arbre généalogique qui n’allait pas plus loin que sa défunte mère – Valeria Blyton – et son père mutique. Parfois, elle essayait d’imaginer sa mère à partir de son propre reflet. Elle devait avoir la même peau mate, les mêmes yeux noirs, la même mâchoire anguleuse disgracieuse… En fait, tout ce qui n’était pas de son père devait forcément venir de sa mère, non ?
— Mais comme tu l’as dit, ce ne sont que des légendes, soupira Judy. Elles ne doivent même plus exister aujourd’hui, si elles ont existé un jour, bien entendu.
Elle referma le livre et le posa sur l’étal. Elle pointa Mémé du doigt qui jetait un coup d’œil discret à sa montre à gousset, attachée par une chaînette métallique à sa veste élimée. C’était une invention de son père. Ce n’était pas une montre avec un cadran circulaire et des aiguilles mais un petit instrument oblong qui donnait l’heure avec des chiffres inscrits sur des fines lamelles qui défilaient à chaque minute, poussé par le feuillet suivant. Son père n’avait jamais voulu présenter son prototype au Cabinet des Inventions.
— Toi, tu es connectée au Feu. Apprends-moi à m’éveiller, ce ne doit pas être si compliqué !
— Judy, je te l’ai déjà dit, personne ne peut t’apprendre à t’éveiller. Ça viendra à toi comme une évidence, le jour où l’Esprit qui est connecté à toi te trouvera. Et pour cela, tu dois t’ouvrir à lui. C’est ça, s’éveiller.
Mémé était tellement prévisible. Toujours des radotages, rien qui ne puisse l’aider vraiment. S’ouvrir ? C’était facile à dire quand on avait déjà tout réussi.
— Dis-moi, si je te prends les gants que tu voulais me filer – j’imagine que tu fais une promo et donc que je peux te les acheter – tu penses que je pourrais les vendre moi-même à quel prix, avec un chouya de persuasion ?
— Pas d’argent avec moi : tu peux prendre les gants. En revanche, interdiction de les revendre. Tu veux combien ?
— Un aller pour le centre-ville. J’ai loupé Sigmund Mauser alors je n’ai plus vraiment le choix que de trouver de l’argent quelque part. Tu m’excuseras ?
Mémé eut un rire.
— Tu ne changeras jamais. Ton père devrait s’arracher les cheveux d’avoir une fille aussi têtue !
— Je me fiche bien qu’il n’approuve pas mon idée de devenir Maître élémentaire. Lui, tout ce qui l’inquiète c’est que je devienne réparatrice de montres !
Mémé se mit à rire franchement et longuement.
— Mais quoi ?
— Tiens va, quatre demi-edels. Je préfère te voir Connectée désargentée qu’horlogère des banlieues Nord. Avec ta dextérité et ta rapidité hors norme, même un fou ne te filerait pas sa montre, aux risques de ne plus pouvoir lire l’heure pendant un siècle.
— Haha, excellent, marmonna Judy en s’éloignant. Je te rembourserai un jour.
Puis après un instant de suspens :
— Le jour où tu me diras à quel point je suis une Connectée prometteuse.
Et elle s’engagea dans le vaste dédale de tunnel jusqu’à la sortie Est. La plus courte mais la plus étroite jusqu’au téléphérique. Elle crut entendre Mémé lui répondre :
— Je te le dirai le jour où tu me le prouveras.
Mais je vais te le prouver. J’y cours même.
Elle serra dans sa poche les demi-edels de son aller sans retour vers la liberté.