Les autres n’y prennent pas garde, mais mon émotion est palpable lorsque je gravis les gradins de la salle de spectacle. Rien à voir avec les planches miteuses de l’école primaire. Ici, le sol est couvert d’un tapis couleur nuit, avec des lumières à chaque rangée comme autant d’étoiles. J’ai l’impression que ma respiration ralentit, comme le jour du spectacle de Noël où j’ai vu Aileen pour la première fois. Sa lumière est aujourd’hui différente, mais toujours aussi brillante. Elle est solaire, salut chacun et chacune avec une aisance qui me déconcerte.
Je reconnais plusieurs des visages qu’elle m’a présentés le jour de la rentrée et celui d’une fille de ma classe. Les autres me sont inconnus. Nous sommes douze, avec une intervenante extérieure au lycée. Elle nous met en cercle et se présente en quelques mots. Sarah, comédienne. Je ne prête attention qu’à ces deux mots, un peu perturbé par ses mimiques et sa coiffure atypique. Ses barrettes rouges peinent à contenir des mèches multicolores. Quelques piercings, un t-shirt et un jean noirs complètent le tableau. Je n’ai pas le temps de l’observer plus : les jeux commencent déjà.
Nous nous transmettons une boule d’énergie, qui se transforme au gré de nos cris et gestes, nous poussant du cri au murmure, du silence aux rires. Puis Sarah nous fait marcher dans l’espace, nous étirer, nous placer dans des tableaux improvisés. J’arrête de trop réfléchir, conscient de ma chance. Je ne croyais pas retrouver un jour des moments aussi précieux. Je savoure les sourires que mes gestes et mes mots peuvent dessiner sur les visages qui m’entourent. Je m’ignorais ce pouvoir. Les exercices s’enchaînent dans une joyeuse cacophonie.
À un moment, Sarah nous demande de former des duos. Un garçon brun demande à Aileen avant que je puisse esquisser un geste. Je me retrouve avec Mia, une fille dont les couettes enfantines détonnent avec ses boutons d’acné. Nous devons faire des gestes en miroir l’un de l’autre, sans nous quitter des yeux. L’exercice est étrange, m’aurait semblé gênant dans un tout autre contexte. Mais le sourire de Mia le colore d’une tonalité chaleureuse. Elle s’esclaffe dès que j’esquisse un geste un peu plus ridicule. Alors je pousse, encore et encore, jusqu’à la faire craquer. Elle me transmet son rire et nous restons de longues secondes assis, les mains sur le ventre. C’est si bon.
*
— Soen, je vais faire une annonce à la fin. J’aimerais que tu restes jusqu’au bout.
La phrase de Sarah me trotte en tête pendant toute la séance. Mon esprit s’affaire à débaucher les hypothèses où se conjuguent l’irrationnel et le pessimisme. Le seul endroit où je n’ai pas à m’inquiéter dans ce lycée, c’est ici. Depuis six semaines, ces séances sont un refuge où mon absentéisme, mes mauvaises notes et mes embrouilles n’ont pas lieu d’être. Je crains d’autant plus qu’on l’attaque, qu’on m’arrache ce qui compte le plus pour moi. Qu’on me dise que je n’y ai pas ma place, que j’ai trop de travail à rattraper et de problèmes à résoudre pour perdre mon temps ici.
Ça m’empêche de profiter pleinement des exercices qui me font habituellement tant rire. Pendant les scènes d’improvisation, je me contente des prestations muettes, demeure en retrait. Mon anxiété croit lorsque Sarah nous fait asseoir sur les fauteuils du public. Je croise et décroise les mains, puisant mon courage dans la posture détendue d’Aileen, assise juste à côté de moi. Sarah s’installe sur le bord de la scène et commence :
— Je voulais vous proposer de mettre en place un projet pour la fin d’année. J’aimerais mettre en scène un petit spectacle que nous pourrions jouer dans les écoles primaires de la ville. Nous n’aurons que sept séances pour le créer. Cela demandera du temps en plus des horaires habituels. Ce n’est bien sûr pas obligatoire. Ceux et celles que ça intéresse peuvent venir me voir avant de partir. Bonne soirée tout le monde !
Seuls Mia, Aileen, un garçon et deux autres filles restent. Le temps consacré aux examens, alternances et stages restreint le champ des possibles. Je n’ai pas à réfléchir longtemps : même si je ne le possédais pas, ce temps je le prendrais. Ce projet m’enthousiasme plus que n’importe quel autre. Je songe qu’il y a là l’occasion de jouer la pièce dont on m’a privé des années plus tôt. L’excitation est si grande qu’elle parvient, et c’est rare, à faire taire la petite voix du doute.
Quand les autres sont partis, Sarah nous dit :
— Je vais essayer de vous choisir une pièce pour la semaine prochaine. On répètera une demi-heure après chaque séance, mais vous devrez aussi travailler chez vous.
Aileen me jette un regard entendu. Je me demande déjà si je ne vais pas laisser mon texte chez elle. Je sens que je vais passer beaucoup de soirées dans l’appartement de ses parents. Je souris. Soudain, une inspiration me saisit. Elle a trop d’évidence pour que le garde secrète :
— Sarah !
— Oui ?
— J’ai une idée de pièce pour le spectacle. C’est pas trop long et ça va plaire aux enfants.
— C’est vrai ? Ça s’appelle comment ?
— La Petite Fille aux Amulettes.
*
La répétition terminée, je reste dans l’obscurité des coulisses, le cœur encore battant d’excitation. Ma scène avec Aileen me fait toujours cet effet-là. Le temps se suspend quand je la retrouve avec cette robe immaculée et ses pendentifs qui me rappellent la première fois que je l’ai vue. La scène attise sa lumière, qui me dévore comme une flamme ardente. Ses yeux plissés, ses lèvres rosées et la courbe de ses épaules dénudées nourrissent l’incendie.
Je ne veux pas que l’on voie que mon teint écarlate n’est pas dû qu’au théâtre. Que ma respiration ne se calme pas en descendant des planches. J’essaie de me concentrer sur les conseils que m’a donnés Sarah, mais en vain. Tout me ramène au visage d’Aileen, à sa voix, sa performance. Elle est sublime. Quand je suis près d’elle, tout me paraît possible. Elle me rend fou, et que la folie est douce. Je lève mes bras, où sont attachées deux grandes ailes bleues, et les balance comme si je volais. Je m’imagine porter Aileen sur mon dos et m’évader de cette terre. De laisser derrière tous les gens qui m’ont fait du mal, tous ceux sur qui j’ai déversés ma colère, le Soen que je ne veux plus être. D’abandonner la souffrance, les soucis, la peur, car investi d’une mission trop grande : ramener la fille que j’aime à sa place. Au milieu des étoiles.
J’attends aussi car je redoute la conversation à venir. N’y tenant plus, j’ai décidé que ce soir, je lui parlerai. Ça fait des jours que je me torture, entre détermination et doute, que j’hésite à dire à Aileen qu’elle compte pour moi plus que tout au monde. Que je ne l’aime pas seulement comme une amie. Une part de moi regrette d’en arriver là, mais tout garder pour moi est devenu insupportable. J’ai peur. J’ai l’impression que ma vie va prendre un tournant à l’instant où je dévoilerai mes sentiments. Je ne suis pas sûr de trouver les mots justes, je ne suis pas sûr qu’ils existent. Je n’ai jamais été bon pour parler de ce que je ressens.
Mia entre dans les coulisses, les sourcils froncés, me demande :
— Tout va bien ?
Je déglutis, puis acquiesce. Il faut que je rejoigne les autres, que je leur dise au revoir. Il n’y a plus de marche arrière. Mon cœur bat le tonnerre à chacun des pas jusqu’à l’extérieur. Aileen a déjà mis son casque, sorti son vélo. Sa respiration forme des nuages de buée dans l’air froid de novembre. J’aimerais me fondre dans cette nuée vaporeuse et sentir son souffle m’envelopper. J’aimerais être le guidon sur lequel elle pose sa main, le manteau qui l’enveloppe ou même le givre qu’elle écrase de ses bottines.
Je n’aurai que cinq minutes, le temps que nous marchions jusqu’à l’arrêt de bus, où elle me quittera à grands gestes du bras, avant de disparaître en quelques coups de pédale. Ce temps me paraît à la fois ridicule et vertigineux. Aileen se retourne. Elle rit. Je me retourne pour en chercher la cause, avant de réaliser que j’ai gardé mon costume. Mon manteau est toujours à l’intérieur, il fait froid. Je rougis comme un enfant pris en faute puis cours chercher mes affaires. Le temps m’échappe déjà.
Je rejoins Aileen le souffle court. Le trottoir glisse, nous ralentissons. J’essaie de rassembler mon courage, mais j’ignore comment aborder le sujet que j’ai trop repoussé. Comme souvent, elle me devance :
— C’est quand ton conseil de discipline ?
Sa question sonne comme une claque, un rappel à la réalité. Je ne suis pas un oiseau. La magie ne dépasse pas les murs du théâtre, et même Aileen ne peut me garder de mes trop nombreuses erreurs. J’ai tenté de les ignorer pourtant. J’ai fait comme si leurs provocations répétées ne m’atteignaient pas. Mais quand ils ont insulté ma mère, le volcan est entré en éruption. La fragile barrière qui me retenait du côté de la normalité et du progrès s’est effondrée. J’ai frappé, mordu, griffé, jusqu’à être ceinturé, tenu. Je savais ce que je risquais, mais que peut la raison quand la rage se déchaîne ?
— Dans une semaine, je murmure. Au retour du stage.
Je tente de garder une voix ferme, mais intérieurement, je suis au bord des larmes. L’imminence de cette potentielle fin. Ça me rappelle pourquoi je dois absolument lui parler ce soir. Après, il sera peut-être trop tard.
— Dis-leur que tu regrettes. Explique-leur pourquoi tu t’es énervé.
Je secoue la tête.
— Ils peuvent pas comprendre.
— Parle-leur de tes projets. De la pièce. Ils doivent savoir que c’est important.
Aileen parle, parle encore. D’une voix passionnée, elle m’offre des arguments. Ensemble, nous élaborons une stratégie de défense. Elle m’explique qu’elle parlera aux délégués, pour qu’ils aillent dans mon sens, qu’elle ira voir ma professeure principale. À l’écouter, je me prends à croire à une seconde chance. Peut-être qu’on ne m’exclura pas cette fois. Je n’avais jamais eu une si brillante avocate. Sans ma capuche, je ne pourrais lui cacher les larmes qui affleurent sur mes joues.
Le temps s’écoule trop vite, comme toujours avec elle. La silhouette de l’abribus se profile déjà. Et je ne sais toujours pas comment m’y prendre. Je sèche mes joues, puis, à défaut d’autre inspiration, je lance soudain :
— Pourquoi tu fais tout ça pour moi ?
— Quoi ?
— Depuis la rentrée. Je veux dire… Tout. Les rattrapages, le théâtre, tes amis, les soirées….
— Bah parce que je t’aime bien.
Je maudis ce dernier mot, me prend à rêver d’un ailleurs où elle reprononcerait cette phrase sans lui. Et en même temps, je suis touché de l’entendre exprimer une affection que je ne suis pas sûr de mériter.
— Tu te souviens de la fois où j’ai fait une crise d’angoisse à l’école ?
J’acquiesce. Comment pourrais-je oublier ?
— J’étais vraiment pas bien à ce moment-là. J’avais quitté ma famille un an plus tôt, et je repensais beaucoup à ça. Ta présence, puis ton cadeau…. Tu m’as beaucoup aidée ce soir-là. Et tous les autres aussi. Le jeudi soir, je pouvais rire, jouer. Arrêter un peu de penser à…
Sa voix meurt. Aileen s’arrête de marcher. Je retiens mon souffle, frappé de plein fouet par ses mots qui suggèrent tant de peine. Est-il possible qu’une aussi belle personne ait autant souffert ? Je suis soufflé d’apprendre qu’elle est placée, comme moi. J’ai toujours cru qu’Eva et Jean étaient ses parents de sang.
Elle reprend :
— On a tous des périodes difficiles. Je sais que tu vas t’en sortir. T’es gentil, t’es drôle, t’es talentueux. Tout le monde ne le voit pas, mais t’es comme un hérisson. À l’extérieur ça pique, mais à l’intérieur, c’est tout doux.
Ces mots me touchent au plus profond de mon être. Je ne peux plus cacher mes larmes. Je renifle. Elle me donne un mouchoir. J’éternue. Puis elle m’offre une courte étreinte. Ses moufles effleurent mon dos, son menton se pose sur mon épaule et ses joues caressent mon cou. Elle m’enveloppe d’une tendresse et d’une chaleur réconfortante. Elle vient combler le vide de tous les câlins que je n’ai pas eus.
Le tout ne dure qu’une poignée de secondes. Je reste étourdi, comme à la sortie d’un bain brûlant. Au loin, je vois mon bus partir sans moi. À cet instant, ça n’a aucune importance. Je parle à Aileen, elle me répond. Elle me parle de son parcours de placement, de son premier foyer d’urgence, de l’assistante sociale, de la juge, de son frère qu’elle ne voit plus, de son année au CNED pour phobie scolaire, de sa psy, de l’amour d’Eva et Jean. Elle dévoile une fragilité qui ne fait qu’accroître mon admiration pour la personne qu’elle est devenue.
Je lui pose des questions, encore et encore. Je veux que nos échanges de ce soir ne s’arrêtent jamais. Je ne sais combien de temps ils durent. Autour de nous, rien ne change. Les lumières blafardes des fenêtres sont les seuls signes de vie d’une ville engourdie par l’hiver. Les volets des maisons sont fermés, les trottoirs désertés et la moitié des lampadaires éteints. Parfois, une pensée intrusive s’immisce dans l’instant présent : Émeline m’attend, il est tard, je dois laisser Aileen partir. Mais lorsque je ne pose plus de questions, c’est à son tour de le faire. Nous parlons de films, de musique, de sport, de tout, de rien. Je comprends qu’elle aime autant ce moment que moi.
La sonnerie lointaine du clocher de l’église me fait brusquement réaliser que nous sommes restés une heure dehors. J’offre un sourire faussement contrit à Aileen, qui me propose :
— Je te ramène en vélo ?
C’est interdit, dangereux à travers les rues verglacées. J’accepte. Aileen se positionne les mains sur le guidon, penchée en avant pour me laisser l’arrière de la selle. Je m’assois doucement derrière elle, m’accroche à sa taille. Elle démarre. La capuche de son manteau de fourrure me chatouille le menton, le vent siffle dans mes oreilles et je peine à trouver un appui confortable pour m’asseoir, mais j’y songe à peine. Je suis trop heureux de me tenir accroché à elle, à fondre au milieu de la ville endormie. J’ai l’impression d’être dans la scène de fin d’Amélie Poulain. Sauf que moi, je n’ai pas su dire ce que je ressentais. Et malgré sa beauté, cette soirée me laisse le goût amer d’une conversation inachevée.
*
Le téléphone sonne. Je me réveille en claquant des dents. J’ai beau me frotter les mains et les épaules, mon corps refuse de se réchauffer. Mes muscles engourdis protestent contre l’effort que je leur impose après une nuit trop courte. Mon lit m’attire autant qu’il me répugne. Je finis par poser la main sur mon front : il est brûlant. Je jure en resserrant ma couette autour de mon torse. La sonnerie retentit à nouveau. Aileen. Je déverrouille : 14 : 54. J’ai manqué une nouvelle journée d’école. Et brusquement, je me souviens : c’est aujourd’hui. Le jour du premier spectacle, devant des classes de CE1.
Je ne décroche pas, conscient que je ne pourrais pas sortir dans mon état. Je m’apprête à écrire un message d’excuse pour me recoucher quand elle m’appelle à nouveau, une troisième fois. Je cède.
— Allo, Soen !
— Je suis malade.
— Je sais, Émeline m’a dit. Faut que tu viennes quand même.
— Impossible, je…
— Écoute, j’ai invité Monsieur Jisolfi à venir nous voir. Il m’a dit qu’il sera là. Alors prends un doliprane, habille-toi chaudement et rejoins-nous le plus vite possible.
Elle raccroche. Son appel me laisse le souffle coupé, une fois de plus. Que puis-je face à de tels arguments ? Péniblement, je m’arrache à mes draps, enfile des chaussettes, un polaire, un manteau et des chaussures. Je prends un doliprane dans la chambre d’Émeline, partie en courses. Le sang me bat aux tempes, mes jambes flageolent, mais je sors sur le chemin de terre qui mène au village. Un bus passe dans vingt minutes, je devrais l’avoir en marchant vite.
*
Lorsque je grimpe sur les marches de la scène, mon corps est parcouru de tremblements incontrôlables. Le doliprane m’a fait du bien, mais de grosses gouttes de sueur coulent sur mon visage. Mon pas mal assuré me donne l’impression d’être un spectre, pas un oiseau. Je me dévoile aux yeux des enfants dans toute ma vulnérabilité. J’espère qu’Aileen saura effacer cette apparition pathétique, que les regards se tourneront vers elle. Je ne veux pas gâcher son spectacle, elle qui brille tant sur scène, pas décevoir les attentes de Sarah et des autres de la troupe. Alors je donne tout.
Les répliques et les mimiques s’enchaînent avec fluidité. Je les ai répétées des dizaines de fois avec Aileen, je n’ai même plus besoin d’y réfléchir. Les rires des enfants à chaque blague ajoutent au texte une ponctuation satisfaisante. À chaque réaction du public, je donne un peu plus de moi-même, j’exagère mes gags, pour en obtenir une nouvelle. Encore et encore. Ce dialogue de la scène aux gradins est une drogue qui m’apaise et me dynamise. Bientôt, je ne pense plus à la fièvre.
Quand Aileen pose la dernière branche de mon nid, je sors de ma poche la perle d’onyx empruntée à une amie d’Émeline et la montre à tous les enfants. J’entends des murmures émerveillés, qui me réchauffent le cœur. Aileen s’approche, ploie légèrement le cou. Je lui enfile le pendentif avec toute la cérémonie que ce geste mérite. Je suis Arthur retirant Excalibur, Roland sonnant l’olifant, Moïse ouvrant la mer Rouge, Mandela levant le poing. L’espace d’un instant, je me sens aussi brillant que la pierre précieuse que je donne.
Je me perds dans son visage, dans ses pupilles teintées d’or par la lumière des projecteurs. Je savoure le tintement de l’onyx contre les autres pierres sur sa poitrine. Je brûle de la tenir dans mes bras, de l’embrasser, et le regard qu’elle me lance alimente ce brasier. Mécaniquement, mon corps suit malheureusement les gestes qu’il a mille fois répétés : une dernière envolée sur l’avant de la scène, et une échappée vers les coulisses. J’ai l’impression qu’on m’arrache à une partie de moi-même.
Mia me félicite avant d’entrer sur scène. Les autres me congratulent de gestes d’affection qui m’attendrissent. J’observe la scène du chat, la dernière, par l’interstice entre les rideaux. Je me réjouis de voir combien Mia et Aileen font réagir le public. Leur duo est harmonieux, leurs répliques fluides. Quand elles prononcent ensemble la dernière réplique, j’applaudis à tout rompre, comme si j’étais dans le public. J’en oublie presque que je dois revenir sur scène pour un dernier salut. Sarah me prend la main pour m’y conduire. Nous saluons ensemble sous les applaudissements. Au premier rang, une petite crie en battant des mains. Tous ces sourires braqués vers moi… C’est si bon.
Les lumières se rallument, les enfants quittent la salle, classe par classe. Je reprends conscience des frissonnements, mon crâne me fait mal. Les félicitations de Sarah et des autres acteurs se perdent dans un bourdonnement. Je descends vers les coulisses, pour reprendre mes esprits dans les toilettes. Je n’y arriverai jamais, car un homme m’attend derrière le rideau.
Monsieur Jisolfi a perdu ses derniers cheveux, et de nouvelles rides sillonnent son front. Son sourire n’a lui pas changé, et me fait oublier les sept années qui me séparent de la dernière fois que je l’ai vu. Un triste vendredi de départ, où il m’avait offert un lutin en chocolat. Je m’arrête face à lui, sans même répondre à son salut, tant sa présence me bouleverse. Aileen m’avait prévenu pourtant, mais rien ne peut préparer à de telles retrouvailles. Je songe que sans cet homme, rien de ce que je vis aujourd’hui ne pourrait exister. Je lui dois tant.
— C’est un plaisir de te revoir, Soen. Tu es toujours aussi drôle, et ton jeu est d’une justesse ! Quand tu es entré sur scène, tu semblais si mal que j’avais envie d’appeler un médecin !
Je n’ose lui répondre que ce n’est pas mon jeu qui a permis cette impression : il semble si fier de moi.
— Je suis heureux d’avoir cru en toi. Tu as toujours eu tellement de lumière.
Je me mordille la lèvre, peu habitué à de tels compliments. Puis je réponds :
— Merci. Merci infiniment.
*
Nous sortons de l’école Jules Ferry de nuit. Le spectacle que nous avons joué devant les CM2 s’est terminé un peu avant 17h, et leurs maîtresses nous ont invités à prendre un goûter avec elles. Elles ont proposé à Sarah de venir faire des ateliers théâtre avec leurs élèves. Ça a été un beau moment, où nous avons tous savouré la fin de nos représentations. Nous avons joué la même pièce devant quatre écoles, et chaque spectacle était pourtant unique. Cette fois, je me suis senti apaisé tout au long de ma scène. Plus de menace d’exclusion du lycée, et mes semaines en restaurant se passent de mieux en mieux. La semaine dernière, j’ai eu de nombreux pourboires. Noël approche, les clients se sentent d’humeur généreuse.
Les parents de Mia proposent de me reconduire en voiture, mais je refuse. La marche avec Aileen jusqu’à l’abribus m’est bien trop précieuse. Il y en a pour quinze minutes, que je veux savourer une à une comme si c’était la dernière. C’est vendredi soir. C’est les vacances. Nous ne nous reverrons plus pendant deux semaines, peut-être trois avec le stage. Une éternité. Je redoute un peu les fêtes, où je serais chez la sœur d’Émeline. Si j’adore Émeline, sa famille n’est pas encore la mienne. Les animaux du refuge me manqueront, le théâtre aussi, mais Aileen surtout.
Nous avançons en silence sur le trottoir enneigé, les pneus de son vélo roulent dans un doux froissement. Des illuminations de rennes, cloches et étoiles sont suspendues au-dessus des rues, de sapins sont accrochés à chaque lampadaire. Les petits commerces du centre-ville accueillent une agitation inhabituelle, des files d’attente qui débordent sur la rue. Des dizaines de piétons se croisent, en quête de leurs derniers cadeaux, de grands sacs à la main. Ils s’arrêtent pour discuter, s’étonner de retrouver la neige en décembre. Je reconnais quelques visages familiers, que je salue de loin.
Nous nous arrêtons devant quelques boutiques. Aileen admire les vieux meubles de l’antiquaire, les peintures de la galerie d’art et les dernières sorties de la librairie. Je m’intéresse aux bûches pâtissières, aux menus des restaurants et aux jeux de société dont les boîtes fascinantes me font regretter de n’avoir pas pris d’argent. L’agitation retombe lorsque nous arrivons dans les quartiers résidentiels. Aileen m’explique qui elle va voir le 25, puis au Nouvel-An. Elle me montre les photos des aquarelles qu’elle prépare depuis plusieurs semaines pour les offrir. Inconsciemment, puis volontairement, je ralentis le pas. Je voudrais ne jamais arriver.
Malheureusement l’abribus est bien là, avec sa silhouette synonyme de séparation. Aileen allume ses phares, enfile son casque, réajuste ses gants. Son grand manteau blanc lui donne une allure royale. Nous parlons encore un peu, les minutes filent trop vite. Il n’en reste bientôt plus que deux. Je murmure d’une voix un peu étouffée :
— Je voulais te donner quelque chose.
Les yeux d’Aileen s’écarquillent. Je savoure mon effet de surprise en sortant mon cadeau. Je pose dans sa main le petit écrin noir acheté la veille. Elle l’ouvre vite, dévoile la perle d’onyx qu’elle a portée seulement une heure plus tôt. Je la sens émue, et comble maladroitement le silence :
— Elle te va si bien.
— Merci, Soen. Je…. C’est très beau.
Aileen entrouvre ses bras, et je m’y engouffre comme Ali-Baba dans sa caverne. Elle sent le chocolat chaud et le pain d’épices. Soudain, elle me prend la main, y entrelace ses doigts. Sa peau douce paraît brûlante à cause du froid. Je m’écarte doucement, mais elle ne me lâche pas. Je sens qu’elle veut me dire quelque chose et je crains qu’elle n’ose pas. Mais Aileen n’a jamais manqué de courage et elle me demande enfin :
— Je peux t’embrasser ?
C’est tellement plus simple comme ça.