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La Rue Rivoli

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Par &douard

Monsieur Jean Hautard était un petit homme avec une petite tête ronde et de minuscules yeux bleus qui semblaient toujours vous observer, il n’avait jamais eu de problèmes de vues, ah ça non ! Il avait le crâne dégarni même si quelques touffes de cheveux grises subsistaient au-dessus de ses oreilles rougies par le froid. Il portait la veste rigide verte que ses collègues lui avait offerte une dizaine d’années plus tôt quand il avait pris sa retraite, il la prenait toujours quand il sortait, ses autres vêtements s’étaient tous déchirés ou décolorés au fil des années. Il avait mis un petit nœud papillon, il n’avait jamais vraiment aimé les cravates, manquant de s’étouffer à chaque fois qu’il tentait de faire le nœud. Il venait d’enfiler une paire de chaussures noires qui avaient depuis bien longtemps perdu leur lustre originel ainsi que des petits gants de cuir noirs. Il chercha quelques secondes dans le grand coffre en dessous de l’escalier et finit par en tirer un petit chapeau brun. Il s’en couvrit et regarda le résultat dans le miroir qui l’avait installé bien longtemps auparavant derrière sa chambre en face de l’escalier.

Le résultat n’était à vrai dire pas très brillant, Mr Hautard ne vit en face de lui qu’un petit homme sans charme. L’habillement n’avait jamais vraiment été son fort, il remit en place le col de sa chemise, recoiffa ses quelques cheveux et se soumit à nouveau à l’épreuve du miroir. Cela irait, il n’avait de toute façon pas de quoi faire beaucoup mieux. Il alla dans sa grande cuisine prendre la petite boîte de macarons qu’il l’avait achetée la veille, il avait demandé à la caissière de l’emballer dans un joli ruban rose. Bien qu’il n’en mangeât jamais lui-même, il offrait toujours des boîtes de macarons emballées de rubans roses à ses amis ou sa famille, il ne saurait dire pourquoi, les macarons, une habitude, le ruban rose, une manie. Il leva le bras gauche et consulta sa montre dorée, il était dix-huit heures cinq.

Il avait promis à Mme Cécile Stradi d’être là pour dix-huit heures trente. Il allait une nouvelle fois passer le 24 décembre avec Mme Stradi, une amie qu’il s’était fait dans la salle d’attente avant ses séances de kiné. Elle avait perdu son mari d’un accident de la route dix ans auparavant ce qui l’avait fait plonger dans la dépression. Elle s’en était relevée mais portait toujours du noir et ne souriait jamais. Enfin peut-être qu’elle souriait mais il ne l’avait jamais vu. Il faut dire qu’il n’était pas très bon pour faire rire les gens. Il ne faisait plus d’humour depuis ses échecs répétés dans les cours de récréation. Enfin si, un peu à lui-même. Parfois, il lui arrivait de rire en son for intérieur, de se moquer des gens qu’ils croisaient, de leurs difformités et défauts, c’était lâche et mesquin mais si agréable. Parfois, il se moquait de lui-même, avec ce rire teinté d’amertume, du petit monsieur pathétique qu’il était devenu, ses rêves de grandeur, de ses idées de projets qui s’étaient, les uns après les autres, éteints. Mr Hautard enfila son manteau noir, beaucoup trop grand pour lui et ouvrit la grande porte de sa grande maison.

Un vent violent s’engouffra alors dans la pièce, dehors il neigeait. Il se saisit de sa canne qu’il avait laissée devant la porte et sortit dans la petite rue faiblement éclairée par des petits lampadaires tordus. Il posa quelques instants sa canne et la boîte de macarons sur le sol gelé, il chercha pendant presqu’une minute les clés dans sa poche, non c’était dans l’autre, il laissa échapper un juron qui, dans l’air froid de ce 24 décembre, se transforma en un petit nuage de buée. Ça y est, il l’avait, il chercha la petite clé dans le trousseau pleins de clés dont il avait, pour la plupart, oublié l’utilité.

C’était encore une de ses manies, toutes les clés qui lui passaient sous la main finissaient accrochées à ce trousseau les unes après les autres. Il finit par la trouver, elle avait une couleur un peu plus cuivré que les autres, il se mit sur la pointe des pieds, se maudissant, qu’est-ce qui lui était passé par la tête quand il avait demandé à mettre la serrure en hauteur. Il parvint à tourner la clé dans la serrure au bout du deuxième essai.

En se retournant il aperçut sur la maison d’en face le petit panneau abîmé et décoloré à peine lisible : « Rue Rivoli », il habitait juste au croisement avec la rue principale, sa maison portait d’ailleurs le numéro 1, un petit panneau carré bleu avec le chiffre écrit en blanc. Comme c’était ironique que sa maison porte le premier numéro, lui qui n’avait jamais été le premier nulle part. Il se mit à marcher doucement en s’appuyant sur sa canne, la rue Rivoli était en pente, il avait au fil des ans de plus en plus de mal à la remonter, Cécile habitait l’une des toutes dernières maisons, après il y avait une petite place où était plantée la petite église abandonnée depuis que l’on en avait construit une nouvelle trente ans plus tôt à l’autre bout de la ville.

Au bout de quelques mètres seulement, il soufflait déjà bruyamment, son nez coulait, il s’essuya le front. Il avait froid mais il suait à grosses gouttes, son corps n’avait assurément plus toute sa tête. Non-sens ! C’était un non-sens, les gens riraient bien s’ils savaient ce qui se passait dans sa tête. Jean s’était toujours demandé si les autres gens pensaient comme lui des choses absurdes qu’ils refusaient de révéler aux autres. Il valait peut-être mieux que les gens fassent ainsi, sans quoi le monde serait encore plus absurde que ce qu’il était vraiment, si c’était possible. Jean avait toujours trouvé le monde absurde, les gens hypocrites, se dédisant sans cesse dans l’espoir de progresser dans l’estime des autres, entreprise qui semblait vouée à l’échec. Quand ils sont seuls, les gens pensent avoir tort, le monde a pour eux forcément raison. Mais pourquoi ne serait-ce pas l’inverse ?

Mr Hautard vit au loin un grand homme aux cheveux noirs et gras, Stéphane, son ancien collègue de bureau, il avait d’abord été son maître de stage puis il avait été embauché par l’entreprise peu après. Il était une des rares personnes à qui il s’était attaché, peut-être y voyait-il une meilleure version de lui-même. Stéphane était le collègue idéal ; serviable, poli, c’est lui qui avait initié le cadeau commun quand il avait pris sa retraite. Il lui fit un petit signe de la main mais il n’eût rien en retour, Stéphane continua son chemin sans esquisser un geste, ignorant complétement son ancien collègue. Mr Hautard s’arrêta de marcher, interdit. Pas un bonjour, pas un mouvement de la main. Une vieille citation qu’il avait dû lire taguée sur un mur lui revint à l’esprit : à la fin, tu ne te rappelleras pas les mots de tes ennemis mais le silence de tes amis. Jean se remit finalement en route, un peu plus vieilli encore. Quelle société étrange où l’on n’a pas le droit de rouler à 55 au lieu de 50 en ville mais où l’on peut ignorer les gens. Il se mit à neiger des petits flocons mais il ne faisait pas assez froid et la neige fondait au contact du sol.

Les poètes et auteurs parlaient de « grand manteau blanc » ou ce genre d’inepties. A vrai dire, la neige a demie-fondue formait une bouillie infâme sur les trottoirs et un petit bruit du succion résonnait à chacun de ses pas. La neige fondue avait percé dans son vieux manteau sur le côté droit et un peu d’eau froide se retrouva au contact de sa peau. Jean frissonna et resserra son écharpe dans l’espoir d’imperméabiliser son manteau. Il arriva au croisement avec le boulevard Maupassant, l’un des plus grands de la ville, la rue était pleine de gens affairés qui couraient plus qu’ils ne marchaient sans se dire bonjour. Il traversa le passage piéton, ses pieds crissant sur le sel déposé par la municipalité le matin-même. Un cycliste déboula alors toute vitesse devant lui, le frôlant. Surpris, Mr Hautard fit un pas en arrière et perdit l’équilibre. Il réussit à tomber en avant et se retrouva le nez dans la neige froide du trottoir. Il attendit quelques secondes, sonné, personne ne vint le relever. Au milieu de cette foule, il était seul. Il finit avec grand peine par réussir à se relever et il reprit sa route en grelottant.

Un coup d’œil à sa montre lui apprit qu’il n’avait plus que cinq minutes avant l’heure fixée pour arriver chez Madame Stradi. Il haussa, autant que ses capacités le lui permettaient, le pas. Ce qui n’était pas grand-chose. Il croisa une vieille dame assise sur un banc qui toussait sans pouvoir s’arrêter, assis à sa gauche une femme plus jeune, peut-être sa fille, semblait pensive, lui glissant de temps à autre un petit : « Ça va ? » qui ne semblait pas demander de réponse. A droite une grande grille peinte d’un vert délavé ouvrait sur le jardin public, à l’entrée il y avait un manège de chevaux qui tournait à vide, animé d’une musique nasillarde. Parfois, Jean aimait s’asseoir sur un banc regarder les enfants jouer à la balle ou sucer leurs boules de glace, mais aujourd’hui il n’avait pas le temps et il s’arracha à sa contemplation pour reprendre son chemin. Il se décala de quelques pas sur la gauche pour éviter un clochard édenté qui aurait pu lui faire perdre quelques secondes de son temps. Bien qu’il soit habitué à ce genre de manœuvres, cela lui serrait le cœur, il ne devrait pas y avoir de clochards le jour de Noël. Un peu plus loin, un stand à base de planches de bois avait été installé, deux femmes y hélaient les passants : « Des marrons grillés, pas cher ! Des marrons grillés ! ». L’odeur chaude vint lui chatouiller les narines, peut-être que quelques marrons pourraient faire plaisir à Cécile… Mais un homme arriva en sens inverse et monopolisa l’attention des vendeuses, Jean renonça à attendre et repartit après cette énième pause.

Peu à peu l’odeur disparut et il se retrouva à nouveau face aux odeurs habituelles d’une rue de ville. De l’autre côté de la rue un homme était penché sur le trottoir, semblant chercher quelque chose, un autre homme proposa son aire mais il refusa. Mr Hautard sourit, il lui arrivait à lui aussi souvent de perdre des petits objets comme des pièces et de les rechercher en sachant bien qu’il ne les retrouverait pas. Il en était de même quand il était dans sa maison, quand il perdait quelque chose il retournait ses affaires, ne retrouvait rien et perdait d’autres affaires en plus dans l’aventure. C’était stupide mais c’était ainsi, une de ses choses simples de la vie qui ne changent pas. Il n’avait plus qu’une centaine de mètres à parcourir, quand il se vit arrêter par une grosse main gantée de gris. « Monsieur, vous ne voulez pas un chocolat chaud ? Ils sont gratuits. » Un gros moustachu lui mit un petit gobelet de plastique dans la main et s’en alla distribuer ses chocolats chauds à d’autres passants. Jean tenta un petit signe de gratitude mais il passa certainement inaperçu. Il but doucement, gorgée par gorgée tout en marchant, il n’avait jamais rien bu d’aussi agréable de toute sa vie que ce chocolat chaud constitué d’eau brûlante et de poudre de chocolat premier prix.

Il n’avait plus qu’une cinquantaine de mètres à parcourir, la poubelle était de l’autre côté de la rue, il lança un coup d’œil derrière lui, personne ne le regardait, bien. Le gobelet de plastique vint se déposer sans un bruit sur la neige au terme de sa chute à côté des traces de pas de Mr Hautard. Soudain, des enceintes disposées çà et là dans la rue commencèrent à diffuser des chansons de Noël, elles n’étaient pas très belles, le son grésillait mais elles eurent au moins le mérite de mettre Jean de bonne humeur. Pour un peu il se serait pris à fredonner un air. Elle n’était pas si mal que ça l’ambiance de la rue Rivoli. Tout à coup, un projectile glacé lui heurta violemment la joue. Un mauvais garçon s’enfuit en riant, Jean jura. Il sortit son mouchoir carré et s’essuya le visage, un peu de neige était arrivée dans ses oreilles et une douleur persistante commença à se faire sentir. Elle ne se calma qu’après une ou deux longues minutes à grimacer. Il parcourut les quelques mètres restants en regardant sa montre tous les dix pas, il avait seulement dix minutes de retard. C’était raisonnable après un tel parcours du combattant. Il monta les trois marches et appuya sur la sonnette pour annoncer sa présence. Quelques pas se firent entendre et la porte s’ouvrit rapidement. Cécile apparut sur le perron, elle avait mis une robe rose, Jean ne l’avait jamais vue habillée ainsi auparavant. Surpris, il voulut lui dire bonjour mais seuls quelques sons bafouillés acceptèrent de sortir de sa bouche.

« Bonjour Jean. Tu vas bien ?

- Oui, la rue Rivoli est toujours sympathique à traverser, on m’a donné un chocolat chaud. »

Le silence se fit quelques instants, Jean n’avait jamais été très doué pour dire bonjour, il finit cependant par prendre son courage à deux mains pour briser le silence :

« Joyeux Noël Cécile. »

Les traits de son amie s’adoucirent et ses lèvres se détendirent doucement pour former un sourire timide. La nuit commençait à tomber et au milieu des réverbères timides ce visage radieux éclaira un court instant la nuit.

« Joyeux Noël Jean. »

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