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La Petite Fille aux Amulettes (2/3)

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Par &douard

Ce jour-là ressemble à tous les autres. Je reste avec mon casque anti-bruit au fond de la classe, à résoudre pour la millième fois le rubik’s cube triangulaire reçu à mon anniversaire. Les deux livres que je n’ai pas terminés traînent ouverts sous mon bureau. Je bouge mes pieds, encore et encore, en quête d’une position agréable. J’entends le bruit lointain des trousses rangées, des cahiers fermés, des manteaux enfilés. Je m’arrache aux coussins et me lève dès que la classe s’est vidée.

Si Monsieur Jisolfi me laisse le plus souvent tranquille avec des exercices, il ne déroge jamais aux quelques minutes de correction qui suivent la sonnerie. Alors que l’AESH emmène les autres élèves en récréation, il regarde mes cahiers, barre, surligne, réécrit et m’explique. Sa voix douce dans la classe vide est la meilleure passerelle que l’on m’ait jamais tendue vers l’apprentissage. Pour moi, il prend un temps qu’il n’a pas. Ça ne fait que quelques semaines qu’il est mon maître, mais il me répète déjà que je réalise de nombreux progrès.

J’enlève mon casque et le rejoins à son bureau. Il essuie ses lunettes rondes la tête baissée, me laissant une vue imprenable sur ses dernières touffes de cheveux noirs. Quand je m’assois en face de lui, il me sourit. Je lui tends mon cahier, mais il le repousse.

— Pas besoin pour aujourd’hui, Soen.

Je relève la tête, curieux. Son comportement inhabituel me questionne. Je pressens qu’il veut me dire quelque chose. Il se gratte le menton avant d’annoncer :

— Quelqu’un aimerait te dire quelque chose. Elle ne devrait pas tarder à arriver.

Puis mon maître embraye sur des questions sur le week-end écoulé. Je lui raconte les activités du foyer sans pouvoir retenir les battements de mon cœur. Qui vient me voir ? Pourquoi ? Enfin, on frappe à la porte pour mettre fin à cette attente insoutenable. Le sourire de Monsieur Jisolfi s’élargit encore lorsqu’il s’exclame :

— Entre, Aileen, on t’attendait.

Je tressaille à la découverte de cette silhouette à la fois familière et étrangère. Ses cheveux blonds, ses yeux noisette, ses taches de rousseur, son cardigan et sa jupe bleue me rappellent aussitôt le spectacle de Noël de l’année précédente. J’ai recroisé plusieurs fois Aileen depuis, furtivement dans les couloirs, mais je ne lui ai jamais parlé. Je n’étais même pas certain de son nom. Je sais seulement qu’elle est dans l’autre classe de CM2, qu’elle passe ses récréations à échanger des cartes de supermarché à côté des toilettes des filles. Je ne savais même pas qu’elle connaissait mon existence. Une nuée de questions me submerge alors qu’elle entre. Que veut-elle me dire ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi ici ?

Aileen s’assoit à côté de moi. Elle me jauge avec la curiosité de la découverte. Je réalise qu’elle n’a pas demandé à me voir, que cette rencontre a été orchestrée par Monsieur Jisolfi. J’entrevois une seule explication, mais trop surréaliste pour que je l’envisage vraiment. Mon enseignant ajoute :

— Je te laisse expliquer à Soen.

Aileen acquiesce, puis me dit :

— On va commencer à préparer le spectacle de Noël cette semaine.

Sa phrase meurt dans un murmure qui contraste avec son assurance scénique. Comme si je l’intimidais, moi aussi. Peut-être a-t-elle entendu les rumeurs qui se chuchotent à mon sujet. J’espère qu’elle ne les a pas crues avant de réaliser que si c’était le cas, elle ne m’aurait jamais adressé la parole. La voix d’Aileen se raffermit lorsqu’elle ajoute :

— Ça t’intéresserait d’y participer ?

Mon inspiration se bloque et je sens la chaleur me monter au visage. Si Monsieur Jisolfi n’avait pas été là, j’aurais cru à une mauvaise plaisanterie, prétexte à de nouvelles moqueries. L’idée qui m’est proposée me fascine autant qu’elle m’étonne. Monter sur scène quand on déteste prendre la parole, quand on craint le bruit et la lumière, quelle idée absurde ! Et en même temps… Je me souviens de la douce euphorie ressentie un an plus tôt au moment du spectacle. Le frisson des rideaux tirés, la solennité du silence des premières secondes, la lenteur de l’instant. J’essaie d’imaginer les autres élèves m’applaudir au moment des saluts, mais cette image m’échappe. Trop irrationnelle.

— La première répétition est ce soir, ajoute Monsieur Jisolfi. Puis ce sera toutes les semaines à la même heure. Trois fois par semaine avant la représentation.

Je demeure muet, autant à court d’enthousiasme que d’excuses. Ce soir, c’est jeux de société au foyer. Même si je n’y participerai pas, je n’ai pas envie de rater les parties de Time Bomb des grands. Puis je me souviens de la vitre cassée en début de semaine : la soirée sera sans doute annulée. Dois-je préférer l’ennui d’une nouvelle soirée solitaire à la peur d’un saut dans l’inconnu ? Mon enseignant insiste :

— J’ai appelé ton éducateur, il peut venir te chercher après. Alors, Soen, qu’en dis-tu ?

Tout est déjà organisé. Je ne peux m’empêcher de penser que je suis pris dans un guet-apens. Une fois de plus, on a tout décidé à ma place. Ça m’énerve, et j’ai soudain envie de répondre non, puis de descendre les escaliers d’un pas rageur. Colère irrationnelle. Mais Aileen me devance en ajoutant :

— Ça serait trop bien que tu sois là.

Je la regarde avec stupéfaction, craignant la moquerie. L’expression de ses yeux n’a pas changé. Elle est sérieuse. Sa gentillesse me désarme. Sans trop réaliser à quoi je m’engage, je dis oui.

*

Monsieur Jisolfi nous demande de former un cercle, qui me rappelle les jeux du centre aéré. Il y a Aileen, une fille de sa classe, et trois CM1 dont je découvre les visages. Mon cœur bat la chamade alors qu’il donne les consignes. Je n’écoute que distraitement et suis éliminé le premier à chaque partie. Puis nous devons arpenter la salle de musique en changeant d’allure dès qu’il tape des mains. Ce deuxième jeu m’amuse assez pour que j’oublie un peu mon angoisse. Le troisième exercice consiste à s’arrêter pour saluer les autres participants avec différentes émotions. Un garçon me dit que je joue bien la peur. Puis un autre jeu, et un autre. La séance se termine sans que je l’aie senti passer. Je sors soulagé dans l’air venteux de cette fin d’automne. Ce n’était donc que ça le théâtre ?

Les semaines suivantes, nous jouons encore. Je m’amuse plus que ne l’aurais imaginé. Les séances du jeudi deviennent un repère rassurant, agréable. Quand je m’ennuie en classe, je me prends à imaginer quel sera le contenu du prochain cours. Le temps passant, je m’inquiète cependant du spectacle qui approche. Monsieur Jisolfi ne nous a toujours pas dit ce que nous ferions. Il ne reste plus que quatre semaines.

Ce jeudi-là, nous avons passé l’après-midi à créer des bougies parfumées destinées aux tables de Noël. J’en ai fait trois : une a déjà été offerte à Monsieur Jisolfi. J’en garde deux dans mon sac pour les donner au foyer. Je ne sais pas encore à qui. J’y réfléchis intensément alors que je marche vers la salle de musique. Puis j’oublie les bougies avec mon cartable quand commence la séance. Nous faisons quelques exercices, puis Monsieur Jisolfi annonce :

— On va en Delon, on va lire la pièce ensemble.

Les yeux de mes camarades pétillent, me transmettent leur impatience dévorante. Je me mords les lèvres en réalisant que les jeux vont disparaître pour une préparation à la scène que je redoute au plus haut point. Je réussis à me calmer quand je regarde Monsieur Jisolfi, Aileen et les autres. Avec eux, ça ne peut que bien se passer. Les couloirs vides cèdent aux planches poussiéreuses de la plus vieille salle de l’école. L’odeur d’humidité et la vision des rideaux décolorés m’émeuvent. Je peux revoir Aileen recevoir ses colliers comme si c’était la veille. Je peine à réaliser que je vais monter sur scène. Ce n’est qu’une première répétition, mais j’ai la sensation d’affronter le plus grand défi de mon existence. Monsieur Jisolfi nous tend à chacun une photocopie, puis explique :

— On va jouer l’histoire d’un garçon qui cherche le père Noël. Il va traverser tout le Pôle Nord pour le rejoindre. Il veut savoir pourquoi ses parents ne lui ont jamais offert de cadeaux.

Monsieur Jisolfi continue d’expliquer l’histoire, mais je ne l’écoute plus. J’ai vu le visage d’Aileen se figer, ses mains se crisper. Elle s’écarte du cercle d’un geste raide, s’assoit sur la vieille chaise au pied de la scène. Elle hyperventile exactement de la même façon que Néo, l’un des petits du foyer. Alors, comme j’ai vu les éducateurs le faire, je m’agenouille doucement près d’elle. Je prends ses mains froides dans les miennes et je lui parle.

— Tu es en sécurité. On est là. Respire doucement.

Je répète ces trois phrases en boucle, sans réfléchir. Je cache mon inquiétude lorsque ses doigts serrent les miens, et lorsque je vois la sueur sur son front. Heureusement, la respiration d’Aileen se calme peu à peu. Son agitation cède au silence. Autour de moi, les autres enfants restent médusés. Je m’aperçois que Monsieur Jisolfi s’est agenouillé à côté d’Aileen. Quand elle revient, il se lève, pose sa main sur mon épaule et me murmure :

— Merci. Merci infiniment.

Ces mots ont la douceur du miel. Je n’ai pourtant pas l’impression d’avoir fait beaucoup. Aileen pleure, s’excuse. Monsieur Jisolfi lui dit que ce n’est rien. Ses larmes me tordent le cœur. Je ne veux pas qu’elle soit triste. Alors je vais jusqu’à mon sac. Je prends une bougie parfumée et je la lui apporte. Je rougis lorsque les autres me regardent : je n’ai pas l’habitude d’offrir des cadeaux. Surtout avec autant de monde autour. Aileen me lance un regard qui fait oublier tout le reste. Je me sens…

Comme le matin de mon premier départ en colonie de vacances, lorsque le soleil levant avait paré la cime des montagnes d’une auréole orangée. Comme l’après-midi où Mattéo, mon meilleur ami de maternelle, m’avait donné un petit père noël en chocolat fait par sa maman. Comme le soir où je croyais encore ma famille unie, alors que nous poussions des cris de joie après une victoire de l’équipe de France. Comme la nuit où une étoile filante était apparue par ma fenêtre, pour soulager l’attente de mes insomnies.

Apaisé. Je suis parfaitement à ma place. Au bon endroit. Au bon moment.

*

Le bonheur est une chose fragile. Prêt à s’effondrer en un instant.

Dès ma convocation dans le bureau du chef de service, je devine qu’il se trame quelque chose de grave. Il n’a pris le temps de me recevoir que pour mon arrivée au foyer et une violente bagarre avec un autre garçon. J’ai pourtant fait assez de bêtises pour mériter de le revoir. Ce n’est pas de ça dont il s’agit aujourd’hui, j’en suis certain. Je le devine à la mine attristée de l’éducatrice qui me l’a annoncé, à l’air désolé de la maîtresse de maison, qui m’accompagne jusqu’au bureau du chef de service. Mon angoisse grandit à chaque marche d’escalier. J’étouffe lorsque nous arrivons à l’étage. Je n’ai heureusement qu’à faire dix pas, puis m’asseoir sur la chaise que l’on me tend.

L’uniforme impeccable de Monsieur Decker détonne dans cette pièce couverte de photos et de dessins d’enfants. Il se gratte le crâne nerveusement, tapote son genou de l’autre main. Son comportement confirme mes pressentiments. Après quelques phrases doucereuses, destinées à alléger ce qui va suivre, le couperet tombe :

— Ton placement se termine le 14 décembre. On t’a trouvé une place dans un foyer à deux heures d’ici. Tu pars dans une semaine. Tu vas changer d’école.  

*

*

J’ai les entrailles nouées au moment de passer sous le portail de briques du lycée Victor Hugo. Je traverse un couloir humain d’adolescents en jeans, sweats à capuches, et casquettes. Certains s’étreignent, heureux de se retrouver après deux mois de grandes vacances. D’autres discutent, découvrent, rencontrent. D’autres encore se tiennent isolés, les yeux rivés sur leurs smartphones où les vidéos courtes défilent pour les distraire de l’angoisse de la rentrée. À moi, il faudrait bien plus pour dissiper la peur qui m’agite depuis plusieurs semaines.

Le simple fait de pénétrer dans cette cour au sol bétonné est un petit miracle. Si l’on m’avait dit six mois plus tôt que j’entrerais un jour en CAP, je ne l’aurais pas cru. De foyer en foyer, de fugue en fugue, de conseil de discipline en conseil de discipline, les dernières années ont été un chaos dont je croyais ne jamais venir à bout. L’école n’était plus pour moi, je ne m’étais pas non plus inscrit à la mission locale. Pourtant, à l’âge où la majorité des jeunes passent leur bac, je suis bien ici. Et je le dois à une personne.

Émeline. Lorsque j’ai été placé dans son refuge animalier, je pensais ne pas y rester longtemps. Vivre à la campagne, loin de la ville et de ses innombrables tentations me semblait une torture. Devoir m’occuper de chevaux, chats et chiens recueillis après de mauvais traitements, une humiliation. Alors j’ai fait ce que je savais faire de mieux. Crier, insulter, attaquer, fuguer, voler même. Pourtant, Émeline n’a jamais lâché. Elle s’est accrochée à moi comme une sangsue, m’offrant toujours la même disponibilité, la même écoute et les mêmes sourires. Elle n’a jamais cessé de m’encourager, de me valoriser, mais aussi de se montrer ferme à chacun de mes écarts. Lors de chaque visite de ma référente, elle n’a cessé de vanter mes progrès. En fin de compte, elle m’a offert ce que j’ai trop rarement connu. Un soutien inconditionnel.

Il a fallu six mois pour que je retrouve l’envie de penser mon futur. Lorsque je me suis senti prêt, elle a remué ciel et terre pour me trouver des stages. CV, lettre de motivation, réinscription au collège pour avoir des conventions, entretiens. Trois jours en garage, une semaine en boulangerie, puis une semaine en restauration. Et une autre. Une autre encore. J’aime ça. Le café d’arrivée, la préparation des tables dans la salle vide, le rythme effréné des commandes, le sourire des clients qui reçoivent leur assiette, les pourboires, les conversations entre collègues la nuit tombée. Autant de moments simples, humains, qui m’ont donné goût à ce métier. On m’a proposé un contrat d’apprentissage, j’ai été m’inscrire avec Émeline et me voilà ici, en terrain inconnu.

L’humidité des pluies de la veille s’évapore sous le chaud soleil de septembre, dégageant une odeur agréable. La cour est encore vide, seulement tachée d’excréments de pigeon. Les élèves se massent près des panneaux de bois adossés à la salle des profs. Les listes de classe. Je n’y vais même pas, peu m’importe quels inconnus émailleront mon quotidien ici : je ne connais personne. Je ne veux me lier avec personne. L’autre a trop rimé avec moquerie, conflit, mensonge. Je ne veux plus prendre de risques. Alors je m’assois seul sur un banc, derrière les buts du city. Un coup d’œil sur mon smartphone m’apprend qu’il est huit heures et demie. Plus que trente minutes avant le premier cours. Tout juste le temps d’un épisode de SNK.

Alors que je swipe vers Crunchyroll, un bruit léger retient mon attention. Le claquement étouffé d’une semelle, de bottine sans doute, s’approche vers moi. Je lève les yeux et me fige. Mon pouce reste scotché sur l’écran, ma main gauche ballante sur l’écran et mon visage doit arborer une expression de complète stupéfaction. Aileen. Elle me regarde. Elle aussi m’a reconnu. Elle me sourit.

Son corps a changé, son visage s’est affiné, mais rien ne me plaît davantage que ce que je retrouve à l’identique. Ses yeux qui me font penser au nutella sur les crêpes de la Chandeleur, ses lèvres plissées dans un rire retenu qui me transmettent leur sourire, ses cheveux plus fins que du sable, laissés libres de toute attache. Je demeure coi. Je l’ai revue tant de fois après mon départ de l’école primaire. Dans mes rêves, mes hallucinations liées au LSD même. Jamais elle n’était si réelle. C’est la première fois qu’elle est vraiment là. Et elle me parle :

— Salut, Soen ! Comment tu vas ?

— Bien et toi ?

Ces retrouvailles méritaient une meilleure réponse, mais j’ai la gorge trop nouée pour lui offrir plus de trois mots. Je peine à croire que ce qui arrive est vrai. Je me mords les lèvres pour ne pas perdre la face, et retenir les larmes qui affleurent au bord de mes cils. Je me concentre sur ce qu’elle me dit pour ne pas trop réfléchir, ne pas trop ressentir. Ce n’est pas le moment de me noyer dans un raz-de-marée d’émotions.

— Tu rentres en quoi ?

— CAP restauration.

Je m’en veux, je ne suis même pas capable de faire une phrase. Ma voix est un peu cassée, comme si je n’avais pas bu depuis des heures. J’ai à la fois envie de disparaître sous terre et de me lever pour me tenir plus près d’elle. Pour savoir si elle sent toujours ce parfum de violette que ses parents lui mettaient enfant. Pour être plus proche de son regard, pour sentir son souffle sur ma peau, pour pouvoir poser ma main sur son épaule et… J’interrompt le fil de mes pensées, un peu honteux d’en perdre le contrôle, pour me concentrer sur sa voix :

— Ah, c’est chouette ! Moi je suis en terminale. Viens, je vais te présenter mes potes.

Puis elle se retourne, m’invite à la suivre de la main. Je me lève, la suis d’une démarche maladroite. Mes genoux s’entrechoquent, ma respiration ralentit. Elle me fait pénétrer dans un cercle d’adolescents rieurs, me donne leurs noms, me présente. Elle dit des mots que je n’oublierai jamais :

— C’est Soen. On faisait du théâtre en primaire ensemble. Il est super drôle.

*

Jeudi matin. 8h. Pas la sonnerie d’un réveil que j’ai déjà cassé deux fois en trois semaines. Pas la voix d’Émeline, occupée à conduire les autres enfants à l’école. Non, une musique. J’viens d’l’incendie de Keny Arkama. J’adore cette chanson, écoutée rageusement des centaines de fois dans mes écouteurs. Elle est dédiée à un seul contact sur mon téléphone : Aileen. Je décroche, la tête lourde, la langue encore pâteuse.

— Gars, réveille-toi, ils vont fermer la grille dans vingt minutes !

Je maugrée une phrase incompréhensible, que je n’ai pas conscientisée moi-même. Je ne sais qu’une chose : mon lit m’appelle après tant d’heures d’insomnie. J’ai déjà manqué plusieurs jours d’école, un de plus ne changera rien. Elle insiste :

— Les inscriptions pour le théâtre, c’est ce midi ! Faut que tu sois-là !

Ces mots frappent fort. Si ma raison était une cible, elle aurait envoyé sa fléchette en plein milieu. Je me rappelle les séances de CM2, Monsieur Jisolfi, les journées d’attente fiévreuses qui précédaient le jeudi soir. Je crois que rien ne m’a jamais rendu aussi intensément heureux. J’ai la vague sensation que je ne peux pas manquer cette chance. Tout de façon, comme Émeline m’a dit, faut que j’essaie. Ça coûte rien. Et puis y aura Aileen.

Je crois que j’aurais décroché dès les premiers jours si elle n’était pas là. L’arrogance des professeurs, l’angoisse des interrogations, l’écho des conversations dans les couloirs, les cris dans la cour, l’oppressante file d’attente à la cantine et aux sorties : il y a tant de choses que je ne supporte pas au lycée. Je l’ai vue à presque chaque intercours, et elle m’a appelé tous les soirs où j’étais absent. Contrairement à beaucoup d’adultes, elle comprend ce que je lui dis et sait trouver les mots justes pour m’apaiser et m’aiguiller. Elle m’a fait rencontrer tous ses potes, m’a emmené au badminton, au ping-pong, en salle de yoga, m’a invité à sa soirée d’anniversaire dans deux semaines. Je ne sais pas trop ce que j’ai fait pour mériter cette étoile, je constate seulement sa brillance dans une nuit que j’espère éphémère. Elle me parle de théâtre, de sorties, de voyage, de futur. Avec elle, je me prends vraiment à rêver d’une nouvelle aurore.

Et puis il y a autre chose. Ce cœur qui bat à tout rompre dès que je devine sa silhouette qui m’attend sous le portail. Ces entrailles qui se tordent lorsque je me couche et rumine nos conversations. Ces pensées qui s’affolent. Ces images que j’imagine. Ce visage qui ne me quitte plus. Je suis sorti avec des filles. J’en ai embrassées. On a fait l’amour. Il fallait l’avoir fait. Mais je n’ai jamais ressenti ça. Jamais avec autant d’intensité. Ce qui m’habite me fait peur. C’est une force trop grande pour que je la garde seul. Mais je n’ai pas envie de la partager. J’ai peur. J’ai honte d’avoir peur. Je n’ai pas envie qu’elle pense que je la vois autrement qu’une amie. Je redoute que ça, elle ne le comprenne pas. Qu’elle me repousse. Ça ne fait même pas trois semaines qu’on s’est retrouvés, je me sens bête, naïf. Je voudrais me contrôler, mais il y a bien plus longtemps que je ne contrôle plus rien. Alors j’écris. Des phrases insensées, dans les notes de mon téléphone. Aussitôt écrites, aussitôt refermées. Je ne les ouvre plus, comme si les enfermer pouvait les faire taire. Je sais que ça ne suffira pas, mais pour l’instant je cache et j’espère que ça suffira.

L’écho de sa voix m’accompagne dans tous les gestes qui suivent, du petit-déjeuner sommaire à la course jusqu’à l’arrêt de bus. Je sprinte dans les rues jusqu’au lycée, pénètre sous le portail juste avant la fermeture. Je ne reprends mon souffle qu’assis au fond du cours d’italien. Je ne sais même plus pourquoi j’étudie cette langue. J’éponge mon front avec la manche de mon sweat, peine à reprendre un souffle régulier dans la pièce surchauffée. J’enlève chaque vêtement jusqu’à n’être plus qu’en t-shirt. Il fait si chaud. Je ne sais pas comment je vais tenir deux heures. Ma tête est lourde, la voix de la professeure me berce. Je croise les coudes contre mon cahier. Je m’endors.

Quand je me réveille, la salle de classe est vide. J’entends seulement le bruit de mes camarades qui s’en vont dans le couloir. Lorsque je me redresse, la prof d’italien vient s’asseoir près de moi. Elle m’examine comme un médecin et murmure :

— Monsieur Tanio, je suis inquiète pour vous. Les premières semaines sont importantes. Vous prenez du retard dans toutes les matières. Je sais que vous revenez de loin. Accrochez-vous. Vous êtes capable.

Je ne réponds rien, ignorant si je dois lui en vouloir ou être touché par sa sollicitude. Elle me tend une pochette avec des polycopiés. Des rattrapages. Je souffle et les range à la va-vite dans un classeur. Elle revient à son bureau. Je m’en vais.

Aileen m’attend en bas du Bâtiment C, proche des pommiers, comme d’habitude. Par la vitre, je vois une classe de seconde en plein TP de chimie. Quand je lui répète ce que m’a dit la prof, elle répond seulement :

— On les fera ensemble demain à 17h. Le cours de théâtre est seulement à 18h.

18h. Demain. Déjà ! Une vieille excitation se rappelle à moi. J’ai tellement hâte d’y être.

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