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La Petite Fille aux Amulettes (1/3)

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Par &douard

Le givre a couvert les trottoirs d’une fine couche blanche. Mon éducatrice me tient la main sur toute la route de l’école pour m’empêcher de glisser. Elle me demande comment s’est passée la soirée précédente. Comme toujours, je lui réponds que tout va bien. Elle n’a pas besoin de moi pour savoir que Dimitri a à nouveau fugué ou que Léa et Asma se sont battues. Ses collègues le lui apprendront bien assez tôt. Je ne veux pas troubler la quiétude de cette froide matinée, où mon souffle s’est fait nuage de vapeur. Je savoure le crissement de la poudre glacée sous mes baskets, la paume moite qui tient la mienne.

Comme tous les matins, mon cœur se serre devant la grande porte en bois où s’engouffrent les enfants, salués par deux maîtresses. Le spectacle des embrassades entre mes camarades et leurs parents me noue le cœur d’un sentiment de jalousie honteuse. Je crains plus que tout les regards qu’ils me portent. À moi, l’enfant toujours accompagné d’adultes différents. L’enfant du foyer. Mon éducatrice me donne une petite tape sur l’épaule, marque d’affection maladroite, incapable de me faire oublier la chaleur des câlins de ma mère. Ma mère. Nos douces effusions entre deux épisodes de violence.

La progression dans le couloir jusqu’à ma salle de classe est infernale. Je déteste le bruit. Dans les cris naît l’écho d’un passé que je veux oublier. Mes oreilles bourdonnent tandis que j’avance, les mains crispées sur les bretelles de mon cartable. La chaleur des radiateurs, les dessins colorés accrochés au mur, l’odeur des produits ménagers, rien ne peut me distraire de ce calvaire. Rien, sauf peut-être le sourire de Monsieur Jisolfi. Le maître des CM2 me croise dans le couloir et me tend sa grande main pour un check discret. Ce geste passager me réchauffe le cœur. Un lien spécial s’est noué entre nous à force d’heures passées puni dans sa classe. J’espère de toute mon âme que je serai avec lui l’année prochaine.

Cet échange me donne le courage d’aller jusqu’au bout du couloir. Mon enseignante est accoudée à son bureau, le regard perdu dans le vague. Elle me salue distraitement, sans dire mon nom. Je crois qu’elle ne le connaît pas encore, elle n’est arrivée en remplacement qu’une semaine plus tôt. Ma prochaine colère devrait le lui faire retenir. Peut-être qu’elle aussi partira bientôt. Les adultes qui s’occupent de moi ont une fâcheuse tendance à disparaître. Arrêt maladie, congé maternité, burn-out, fin de contrat, fin de stage, démission. Autant d’excuses qui riment pour moi avec abandon. J’ai appris à ne plus compter que sur ceux qui restent, même lorsque j’essaie de les faire partir. Ils sont rares. Je crois qu’il faut plus que toute la bonne volonté du monde pour pouvoir me supporter.

J’avance entre les bureaux sans regarder personne. Je m’assois en silence derrière le mien, tout au fond. On l’a reculé entre de vieilles caisses de bois et la bibliothèque, où je peux me réfugier quand monte la colère. La chaise à côté de moi est vide, seulement occupée deux heures par semaine par une jeune AESH aux cheveux ondulés. La maîtresse nous distribue des feuilles à découper. Je n’ouvre même pas ma trousse, ça fait bien longtemps qu’on m’a retiré les ciseaux. Au lieu de ça, je malaxe avec nervosité mes balles anti-stress. On m’en a donné sept, de différentes tailles et couleurs. Comme si des objets pouvaient dissiper ma peur, ma tristesse et ma rage.

La matinée s’écoule avec la lenteur d’une feuille qui tombe à l’automne. Mon regard se perd dans la course interminable des aiguilles de l’horloge, mes doigts déchirent une nouvelle feuille de mon cahier. J’en fait des boules minuscules que je malaxe jusqu’à leur faire perdre toute consistance. Je les mélange avec de la colle pour en faire une pâte visqueuse, que j’appose à côté de dizaines d’autres dans mon casier. J’attends autant que je redoute la récréation, promesse d’une nouvelle errance solitaire. Peu avant la sonnerie, la maîtresse nous annonce soudain :

— Rangez vos affaires ! Mettez-vous deux par deux ! Nous allons en salle Delon !

Je lève la tête, surpris d’apprendre que la pièce de Noël est aujourd’hui. On a dû l’annoncer quand j’étais malade, la semaine précédente. Je suis aussi ravi d’y assister que soulagé d’échapper à la cour. C’est ma première année dans cette école, mais je sais qu’elle est préparée et attendue depuis deux mois. C’est Monsieur Jisolfi qui a choisi les élèves, préparé les scènes avec eux. Ça ne peut qu’être bien. Pendant que nous nous dirigeons vers la salle de spectacle, située au rez-de-chaussée, je me demande à quoi ça va ressembler. Aux films que nous montrent les éducateurs certains soirs ? Aux père Noël entourés de sapins et cadeaux de polystyrène qui se multiplient dans la ville ? Aux étranges comédiens aux cheveux multicolores qui sont intervenus dans mon ancienne école ? Cette incertitude m’excite. Mon cœur palpite presque aussi fort que pour les visites médiatisées avec ma famille.

Je me mords les lèvres quand nous pénétrons dans la salle Delon. Nous arrivons parmi les derniers, les bavardages des adultes et enfants ont déjà envahi la pièce dans un vacarme difficilement soutenable. Je tente de dompter ma respiration à grand peine tandis qu’un goût métallique naît sous mes dents. Heureusement, l’agitation retombe lorsque les lumières s’éteignent. Trois coups résonnent et les rideaux s’ouvrent. Ma respiration se calme, l’étau de ma mâchoire se desserre alors que je contemple la scène.

Le décor est simple. Un mur de cartons, deux sapins avec des flocons étoilés et un drap blanc pour couvrir les vieilles lattes de bois. Une fille aux cheveux blonds est assise au milieu, recroquevillée contre ses genoux. Je ne la reconnais pas. J’ai l’impression de ne l’avoir jamais vue à l’école. Soudain, les enceintes installées au pied de la scène diffusent une musique douce, un air qui siffle comme le vent par une fenêtre entrouverte. Et doucement, les membres de la fille s’animent. Sa nuque se déroule, ses épaules s’écartent, ses genoux se déplient. Son corps et son visage se dévoilent.

Je suis frappé par l’expression figée de ses yeux noisette. Ils contemplent quelque chose que je ne vois pas, qui semble flotter entre le public et elle. Un rêve. Un ailleurs immatériel. Je ne sais pas. Je ne peux m’empêcher d’être troublé par l’émotion qu’elle dégage, pris de l’envie de voir ce qu’elle a vu, de ressentir ce qu’elle ressent. De comprendre son mystère. Je suis si fasciné que je n’écoute même pas ce qu’elle dit.

Je connais déjà cette histoire, racontée par un livre aux grosses pages cartonnées dans la bibliothèque de la classe de Monsieur Jisolfi. C’est celle d’une petite fille au grand cœur, qui aide différents animaux à traverser l’hiver. En retour, le renard lui offre un éclat d’aventurine, la grenouille un cristal d’améthyste, l’oiseau une perle d’onyx, et le chat un œil de tigre. Je retiens mon souffle à chaque fois que l’un d’eux enfile un nouveau collier au-dessus de son cardigan de laine. Les pierres tintent les unes contre les autres dès que la fille se déplace. Cette musique aux notes incertaines, doublée à la contemplation de leurs couleurs, m’apaise. Je me sens bien, comme allongé sur un matelas moelleux sous une large couette, la fois où ma mère m’avait amené à l’hôtel.

Mon cœur se serre lorsque le chat disparaît dans les coulisses. Je n’ai pas envie que le spectacle se termine. Que le temps reprenne son cours. Que le vacarme du public reprenne. Je me suis senti si bien. Ces craintes sont balayées par le grand final. Les quatre animaux reviennent sur scène, ils entourent la fille en levant les bras tandis que les applaudissements résonnent. Les enceintes diffusent une musique de Noël. Enseignants et enfants se lèvent pour féliciter les comédiens. Je les suis pour ne pas perdre la scène de vue. Monsieur Jisolfi prend le micro pour donner le mot de la fin. Mon attention reste focalisée sur les colliers de la petite fille, j’ai l’impression d’entendre encore l’écho du tintement des pierres précieuses.

Puis tout s’enchaîne. Les rideaux se ferment, les lumières se rallument, mes camarades quittent la salle pour profiter de quelques minutes de récréation. Je ne suis pas leur masse étourdissante, je veux rester encore quelques secondes dans cette salle. La sensation qui m’anime me rappelle celle qui avait suivi un spectacle de magie dans le centre aéré où j’allais plus petit. Ou du feu d’artifice du dernier 14 juillet. Je voudrais être transporté dans mon lit, seul, pour pouvoir fermer les yeux et fixer à jamais ces images dans mon esprit. Je ne veux pas oublier la petite fille aux amulettes.

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