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Deuxième chute

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Par Syanelys

1?:?2:?? – Surcharge onirique.

Intégrité mémoire : 59 %. Protocole de stabilisation ???

 

 Shiuli tombait

 Une chute sans fin, où le sens même de la vitesse avait été brouillé. « Longtemps » devint un éclair. « Lentement », une brise à peine sensible. L’éternité d’un rêve lui parut aussi fugace qu’un cauchemar sur le point d’être oublié. Elle ne dormait pas. Elle tombait éveillée, mais ailleurs. Sa trajectoire ne visait plus un point bas depuis un point haut, plutôt un éloignement de soi, un départ depuis une autre version d’elle-même. 

Impact. 

Le verre ne se brisa pas. Le choc fut doux, presque attentionné. Shiuli ne s’écrasa pas, elle fut reposée. Quelque chose avait choisi avec soin l’endroit où la placer. Un sol moelleux, chaud sous la peau, avait effacé la froideur du verre inexistant pour lui garantir une sensation d’enveloppement. 

Le monde autour d’elle avait changé. Une lumière ambrée enveloppait l’espace, lui donnant des allures de tableau vivant. Sous ses mains, de l’herbe. Elle la voyait, elle la sentait. Elle était là. Une plaine immense, vraie ou feinte, venait d’écraser les couloirs numériques torturés dont elle s’était extraite. Le vent léger effleurait sa peau. Était-il réel ? 

Au-dessus d’elle, le ciel trop proche, les lucioles ralenties, flottaient à l’image d’erreurs de rendu. Il y avait dans leur mouvement quelque chose d’inquiétant. Un bug lumineux. Elles n’avaient rien à faire là. Rien à faire dans un ciel aussi parfait.

Un rêve éveillé ?

Shiuli effleura son implant, son contact familier rassurant son esprit, éveillé et précis, dans une communion silencieuse entre son corps et sa conscience. Avec lui, elle saurait dissocier toute réalité d’illusions oniriques. Il n’émettait aucune alerte ni compte à rebours. La sensation de paix intérieure fut même plaisante à savourer. Ce moment de sérénité, artificiel ou non, était une offrande à prendre sans se soucier de son prix à payer.

Elle se redressa facilement et rapidement. Ses vêtements étaient différents. Une observation dont elle ne se souciait guère dans sa prison numérique. La robe claire qu’elle portait répondait à ses goûts. Shiuli ignora cependant où et quand elle avait pu l’obtenir. En tout cas, elle la reconnaissait. Tout comme les alentours qui lui apparurent fortement familiers.

L’herbe qui caressait ses pieds apportait son lot de nostalgie. Elle était déjà venue dans ce coin de nature. Ce paradis verdoyant, en plus de ne pas lui être inconnu, était mémorisé en un sanctuaire égoïste dans lequel elle seule pouvait évoluer. Sauf que là, bon gré mal gré, elle devait le partager. Le murmure de l’herbe, tout près, céda la place à une silhouette qui s’avançait vers elle.

Pas l’ombre ayant volé son visage. Une forme plus petite, celle d’une fillette. Shiuli ne contrôla plus son corps en la voyant marcher vers elle. Son cœur fut paré pour finir en implosion.

Cette fillette avait sept ans. Sa peau chocolat contrastait à peine avec sa longue chevelure sombre qui retombait en cascade. Ses petites noisettes dévoilaient un regard vaste qui plongea Shiuli dans un souvenir enfoui. L’ourson, serré contre la petite dans ses bras, ainsi que le visage qu’elle distingua clairement, lui étaient étrangement familiers.

— Faerya ? souffla Shiuli, sans vraiment savoir pourquoi ce nom s’imposa à ses lèvres.

La fillette hocha la tête. Elle plaqua sa peluche d’une main contre sa poitrine. L’autre main, légère et assurée, se tendit vers une maison lointaine, posée seule dans le paysage. Ses vitres étaient noires d’un sommeil sans rêve. Ce simple détail suffît à bouleverser Shiuli. Elle ignorait pourquoi, mais la vision de cette façade muette la déstabilisa profondément. Quelque chose, en elle, reconnut ce silence.

— Tu ne devrais pas être ici, dit Faerya.

— Je suis… tombée ?

La fillette secoua la tête.

— Non, répond l’enfant. Tu as été déposée. Parce que tu t’es souvenu. C’est interdit, ça.

Shiuli se dirigea vers Faerya, les yeux perdus dans une hypnose sans nom. Chaque pas qu’elle posait sur l’herbe en faisait vibrer les brins, les pliant doucement sous son passage. Cette herbe, devenue plus terne, l’informa que son rêve devenait plus dense. La maison au loin s’approchait, elle aussi, de la fillette.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Shiuli.

— Le premier souvenir. Celui qui a tout déclenché.

La maison s’invita dans la discussion. Sa bouche de porte s’ouvrit. Une lumière pourpre s’en échappa. Dans son halo, une forme humanoïde l’attendait, dos tourné. Il paraissait parler à quelqu’un, ou à lui-même, selon l’angle d’observation de cette scène offerte. Shiuli tenta quelques pas. Elle ne réalisa pas qu’elle ne pouvait plus se déplacer. La bâtisse onirique lui épargnait gracieusement l’effort. 

Elle n’entendit pas un homme, ni un garçon. Shiuli entendit sa propre voix.

— Je suis prête à oublier, s’il le faut. Mais ne me rêvez plus.

Tout autour d’elle se figea, suspendu dans une pause intemporelle. Les couleurs tremblaient, les contours vacillaient. Le rêve hésitait à avancer. Puis, tout se rembobina.

L’homme, ou ce qu’il représentait, fut aspiré dans la maison. Faerya suivit, happée sans un mot, sans résistance. L’ourson aussi, tant qu’à faire !

Une main glacée se posa sur l’épaule de Shiuli. Le contact net n’était pas une présence oppressante, mais un toucher bien réel. Quelque chose qu’elle n’avait plus ressenti depuis… depuis son réveil ? Le second ? Ou sa première chute ?

— Shiuli. Tu viens de retrouver ta mémoire. Il faut la rendre. Prépare-toi à la perdre.

Elle se retourna lentement. Pas de surprise, car elle savait déjà. La voix de Syae était parfaitement audible. “Syae” était forcément le propriétaire de cette voix. Il ne l’avait jamais abandonnée, en rêve comme en réalité. Syae était… là. Oui, cela suffisait à Shiuli pour lui accorder sans hésiter une confiance absolue.

Syae venait l’avertir. Ses injonctions n’étaient pas des vœux à réaliser. C’était un ordre à effectuer pour s’assurer de ne pas sombrer dans une mémoire altérée. Mais laquelle ?

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