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Première chute

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Par Syanelys

Elle se réveilla en basculant.

Ce n’était pas une chute du corps, ni un sursaut provoqué par le vide, mais une glissade intérieure : un pan d’elle-même s’était effondré dans l’obscurité. Il ne restait qu’un rêve, fuyant, haletant qui battait en retraite.

Quand elle ouvrit les yeux, le monde l’accueillit avec une netteté indécente : un plafond blanc, lisse, d’une précision clinique, sans la moindre irrégularité. L’image paraissait figée, conçue. Elle comprit aussitôt que cet endroit n’avait rien de naturel. Quelqu’un l’avait construit. Pensé. Programmé.

L’air, trop pur pour être honnête, trahissait un filtrage méthodique. Une odeur d’ozone flottait en surface, exhalée par des conduits hors de vue. Rien ne bougeait, pas même une vibration. Rien, sauf ce battement, irrégulier, profond, qui résonnait dans son crâne.

Était-ce son cœur ? Ou autre chose, niché plus profondément ?

Clignant des yeux, une fois, deux fois, trois, elle ne parvenait toujours pas à apprivoiser l’éclat du plafond. Des chiffres verts s’affichèrent sur sa rétine en hologrammes projetés depuis l’intérieur d’elle-même. Ils n’étaient pas là pour la rassurer. Ils déroulaient un diagnostic sur ce qui la concernait.


14:12:26 – Surcharge onirique. Intégrité mémoire : 68 %.

Protocole de stabilisation en cours.


Ces informations sensorielles furent bientôt accompagnées d’un bourdonnement qui vibra contre sa tempe droite. Par réflexe, ses mains glissèrent jusqu’à la source du signal. Ses doigts frôlèrent un implant familier. Elle ne savait plus à quoi il servait, mais il avait toujours été là : une excroissance de soi, oubliée jusqu’à ce qu’elle gêne.

 Avec une lenteur évanescente, décision fut prise de se relever. Ses mains crispées s’appuyèrent sur un sol étrangement lisse, qui refusa tout ancrage. Du verre froid et transparent, à peine texturé, tel un miroir exempt d'imperfections, rencontra des paumes hésitantes. Il lui fallut plusieurs essais pour retrouver un semblant d’équilibre. Son corps, engourdi, ne répondait qu’à moitié. Plus faible qu’elle ne l’aurait cru. 

 Lorsqu’elle parvint à se lever, ses yeux accrochèrent enfin ce détail étrange : une écriture fine, presque effacée, gravée sur le mur face à elle. L’inscription semblait librement dériver dans l’espace, captée uniquement par un certain angle de lumière. Cette note subtile avait certainement été conçue pour n’être vue qu’en cas d’éveil.

 Elle s’en approcha à pas prudents, manquant de glisser à plusieurs reprises sur cette surface traîtresse. Chaque pas résonnait sans écho. En arrivant dans le bon axe de lecture du message, elle comprit qu’il n’était pas là par hasard.

 

“Ne fais pas confiance à ce que tu te rappelles.”

 

Ces mots imprimés en elle déclenchèrent une onde intérieure. Une intonation peu coutumière s’éleva, logée quelque part entre sa mémoire et son inconscient. Elle connaissait cette voix. C’était une certitude. Un rêve, sans doute. Ou une expérience vécue comme un rêve. Peut-être l’un dans l’autre.

— Réveille-toi. Ce monde est un souvenir emprunté.

 La phrase l'ébranla profondément. Sa stabilité, durement retrouvée, se dissipa aussitôt. Elle chancela. Le craquement sec de ses articulations accompagna sa perte d’équilibre. Chaque geste, fragmenté, évoquait une marionnette ranimée trop vite. Quelque chose dans ce malaise réveilla le souvenir diffus d’une ancienne période de rééducation. Son corps n’était pas seulement rouillé : il avait été altéré.

Elle se rappelait l’effrayante dissociation entre l’intention et le mouvement, ce moment précis où l’esprit ordonnait, mais où la chair refusait, inerte. Une désynchronisation partielle, voire totale. Par ailleurs, elle ne voyait pas son reflet. Les murs ne le renvoyaient pas. Aucune surface ne confirmait qu’elle existait encore dans une forme humaine complète. Aucune porte ne brisait la continuité clinique du mur blanc, aussi lisse que le plafond.

Elle leva la main vers le seul repère tangible qu’elle avait : l’inscription. Ses doigts la traversèrent sans résistance. Pas d’hologramme. Une couche mémoire projetée qui fut reconnue aussitôt. Un enregistrement d’environnement figé et stocké dans sa conscience. Il n’était pas réel, encore moins présent.

Ce fut son cerveau qui refusa à son tour cette réalité. Une migraine s’enroula en spirale, étranglant son crâne. Elle connaissait cette sensation. C’était celle d’un déni neurologique, une défense contre une donnée injectée qui n’aurait jamais dû émerger. Un rêve contaminé.

Cette salle n’était pas une pièce. C’était une mise en scène. Quelqu’un, ou quelque chose, avait installé ce décor.

Mais dans quel but ? Un bruit métallique fendit le silence pour répondre à la place de sa pensée.

Elle se retourna brusquement. Une section du mur s’était effacée en une page numérique qu’on tournerait. Un couloir venait d’apparaître. Baigné d’une lumière grise, presque éteinte. Un couloir sans fin ou sans début.

Un appel à l’aide ? Une réponse ? Elle ne se souvenait pas d’avoir formulé de demande. Pourtant, quelqu’un avait entendu. S’éloignant lentement de la phrase gravée, elle choisit la fuite plutôt que la réflexion.

Son implant clignota brutalement, envoyant une alerte sonore.

 

Alerte : Trame onirique instable.

Vous êtes en infraction de niveau 5. Traceur activé.

Déconnexion impossible. Reconnexion forcée dans 26:06.

 

Pour ne pas perdre pied, elle se parla à voix basse. Un réflexe de survie. Elle avait besoin d’entendre sa propre voix, de s’appuyer sur ce pilier fiable. Une chose à laquelle elle pouvait simplement croire parce qu’elle venait d’elle.

— Qui m’a piégée ici ?

La réponse suivante ne tarda pas. Elle surgit, sans transition, infiltrant sa pensée, tel un souvenir longtemps verrouillé qu’on aurait forcé à s’ouvrir. 

— Tu t’es piégée toute seule, Shiuli. Tu as voulu savoir ce qu’il ne fallait pas rêver.

Le prénom la frappa en plein cœur. Shiuli.

Elle ne s’en souvenait pas. Pas consciemment tout du moins. Ce nom, cette voix, ces deux phrases, tout avait été soufflé depuis l’intérieur une fois de plus, sans traverser sa volonté.

Shiuli se mit à haleter, ses poumons comprimés par l’onde brutale de sa migraine. Les vertiges se multiplièrent, déstabilisant sa perception du sol, de l’espace, d’elle-même. Le couloir face à elle respira pour l’imiter en pulsant. Deux battements lumineux, irréguliers, issus d’un cœur artificiel.

Puis, la lumière s’éteignit. Le noir avala la seule issue visible. À travers l’obscurité, quelque chose se forma. Une silhouette phosphorescente. Pas réellement un corps après réflexion, plutôt une ligne de contours lumineux à peine définie. Assez précise pour évoquer une forme humaine, mais trop floue pour être nommée, l’apparition demeurait immobile. Aucune respiration saccadée ne l’agitait à la différence de la sienne. Elle non plus n’appartenait pas à sa réalité : simple bug visuel dans un rêve occupé à fabriquer son propre décor.

— Tu m’as volé… Souviens-toi.

Le chuchotement était grinçant. Il n’émanait ni de sa pensée ni de cette voix familière logée en elle. Il venait d’ailleurs. D’un point précis, localisé juste devant elle dans cette forme lumineuse. Shiuli distingua une bouche, des lèvres à peine formées, articulant ces mots dans une image vaporeuse.

Elle fit un pas vers l’apparition. À cette distance, c’était plus qu’une trace visuelle : une présence déphasée, une image rémanente issue d’un autre espace, peut-être d’une autre mémoire.

La silhouette remua. Ce n’était pas un déplacement.

Cette entité glissa, sans friction, libre du sol, libre des murs, une projection ignorante des lois physiques. Un calque mal aligné. Une image qui n’avait rien à faire là, et qui pourtant persistait.

Un réflexe fit reculer Shiuli d’un bond, et son dos heurta un mur qu’elle n’avait pas perçu si proche. L’impact la ramena violemment à la matérialité du lieu. Elle se retourna, posa une main contre la surface froide : le mur était bien là, solide. Puis ses yeux cherchèrent à nouveau la silhouette.

Disparue. Évaporée au même titre qu’un souvenir mal classé. C’est alors que son implant vibra sous un tressaillement agressif. Le compte à rebours se contracta, brutalement accéléré.


13:02

 

Son rythme cardiaque s’emballa. Ses alertes sensorielles se superposèrent, brouillées, trop saturées. Autour d’elle, les chiffres verts en surimpression se déposèrent pour donner l’impulsion d’un top départ. Elle n’avait pas le temps de comprendre.

Elle devait courir. Et, vite. Ses jambes répondirent sans une hésitation. 

C’est alors que la silhouette réapparut. Cette émanation avait gagné autant en densité qu’en netteté. Ses contours s’affinaient en continu. Elle tentait de stabiliser sa présence dans cet espace. Shiuli n’attendit pas de voir le résultat de cette nouvelle création mnésique.

Shiuli bondit en avant, le souffle déjà court, et fut frappée par un détail absurde. Elle entendait ses pas désormais. Un bruit audible et répété pour permettre le claquement de ses pieds nus sur le verre. Son corps, en dépit du chaos intérieur, continuait d’obéir à la course. Ce n’était pas une fuite raisonnée. C’était une injonction viscérale.

Une seule pensée la traversait, impérieuse, tendue dans chaque nerf : ne pas se retourner. Ce scénario, elle le reconnaissait. Cette scène, elle l’avait déjà traversée, peut-être rêvée, peut-être écrite sans jamais la lire.

Orphée quittant les enfers, le cœur pris entre l’espoir et l’interdit. Mais, ici, l’Eurydice qu’elle fuyait n’était pas aimée. Elle était haïe, redoutée. Et, poser les yeux sur l’ombre, c’était lui donner une place. L’inviter à exister pleinement. Non. Shiuli n’allait pas croiser ce regard.

La lumière se joignit à sa course. Le couloir s’éveilla à son passage : chaque panneau au plafond s’allumait dans son sillage, comme si sa vitesse activait la mémoire du lieu. Sur les murs, des inscriptions apparaissaient à mesure qu’elle passait. Ces lignes gravées ou projetées, à mi-chemin entre archives et avertissements, se succédaient sans une once de cohérence.

 

“Faerya, 7 ans, souvenir d’incendie — bloqué”

 

“Projet Mnémosya : Séquence 47 échouée”

 

“NE PAS CROISER LE REGARD DE LA HAUTE INSTANCE”

 

Cet enchaînement de procédures incita Shiuli à s’imaginer ailleurs. Elle se retrouva alors assise, dans un environnement familier, celui qu’elle croyait avoir quitté depuis une éternité. Des évocations de son bureau, de ses écrans et de capteurs disposés autour d’elle semblaient projetées par à-coups par la lumière pulsante du couloir. Tout ce qu’elle voyait provenait d’une réalité qu’elle pensait oubliée.

Elle revoyait ces lignes de commande, ces alertes surgies sans prévenir ou ces protocoles qu’elle savait interpréter. Les images murales lui permirent de revoir ses doigts courir sur le clavier, méthodiques. Son écran principal affichait ses lignes de code, ses vérifications des réponses système ou sa façon d’appliquer la réaction appropriée.

Dans cet écho parfaitement reconstruit, elle accéda, sans filtre, à un fragment bien précis de sa mémoire. Un souvenir non volé, non partagé. Le sien. Shiuli embrassa la réminiscence de sa vie d’avant. Une main mentale fut tendue pour en capturer le relief et le souvenir imminent la laissa faire.

Nouveau flash.

Shiuli connaissait très bien la Haute Instance. Elle avait travaillé sous son regard invisible pendant des années, au Centre de Neurosurveillance de Lumisa. Là-bas, elle s’était spécialisée dans une discipline obscure et redoutée : la récupération des rêves effacés lors de lavages mnésiques illégaux. Archiviste du sommeil, on l’appelait.

Elle manipulait la technologie S.O.N.G.E. — Stases Oniriques de Narrations Génératrices d’Expériences — un réseau neuronal capable de figer un rêve à l’instant exact de sa cristallisation dans l’esprit. Elle en traçait les cartographies mentales, reconstruisait des scènes issues de mémoires dissoutes, réactivait les bribes d’identités perdues. Rien n’était innocent dans son expertise.

Ces rêves, une fois stabilisés, étaient monétisés, vendus ou échangés. Dans ce monde, la mémoire extraite n’était plus un sanctuaire personnel. Elle était devenue ressource qui n’avait rien d’une propriété privée. Ceux qui gouvernaient cette matière brute pouvaient prétendre au pouvoir dans toute société humaine. 

Pour cela, la Haute Instance supervisait et intervenait rarement. En principe, elle se contentait d’observer les anomalies. Dans le cas présent, elle poursuivait Shiuli.

Fin du flash.

La lumière s’éteignit brutalement à la manière d’un rêve qu’on refermait sans le comprendre. Dans son champ visuel, une alerte muette se mit à clignoter. Des lettres vertes s’affolèrent au sein de ses yeux.

 

EMPREINTE CÉRÉBRALE DÉCELÉE


DISTORSION ACTIVE DANS LE COULOIR

 

Shiuli sentit son cœur rater plusieurs battements successifs. La Haute Instance n'était plus spectatrice. Elle venait de la repérer sans effort.

Shiuli accéléra. Elle prit le premier tournant sans ralentir. Toujours sans se retourner, elle manqua de glisser à plusieurs occasions. Elle se rattrapa toujours de justesse sans demander son reste. Derrière elle, le couloir se refermait lentement, telle une blessure en train de se cicatriser, digérant sa présence.

Une porte blanche fut finalement atteinte. Le logo du S.O.N.G.E. était plaqué dessus. Ce sigle bleuté s’affichait avec une netteté affective. Juste au-dessous, quelque chose dissonait. Des lettres, maladroites, peintes de la main d’une enfant. En rouge.

 

« Sortie (mais pas pour toi, là) »

 

Shiuli plaqua sa paume contre le lecteur intégré à la paroi. Rien. Pas le moindre déclic. Pas le moindre signe d’une reconnaissance. Alors, elle frappa, à s’en meurtrir les phalanges, sur cette porte d’apparence solide. Mais ce n’était que du vide, maquillé de consistance.

Aucune douleur ne remonta par ses nerfs. Ses poings auraient pu être faits d’air, l’issue de secours de rêve. Elle s’acharna malgré tout, comme si l’effort physique pouvait soudain rendre l’obstacle concret. Le passage demeura scellé et inflexible. La porte la jugeait, fermée avec une logique qu’elle ne possédait pas.

Quelque chose en elle, une frustration à vif ou un pressentiment plus sombre, l’incita à détourner les yeux. Juste sur le côté. Et, elle fut là.

La silhouette. Toujours moins floue, un peu moins immobile. Cette fois, la forme ressemblait humainement à quelqu’un. Le doute n’était plus possible.

Shiuli regardait son propre visage.

Le flash de lumière qui la sépara de son reflet incomplet effaça son sésame de sortie. Les murs se dissipèrent dans l’illusion numérique. Le sol — quel sol ? — n'était plus. Shiuli sentit l’effet d’une chute, bien trop réelle cette fois-ci.

Le vide l’accueillait à bras ouvert. Elle s’y était jetée sans savoir si le choix venait d’elle ou du rêve.

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