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Dernière chute ?

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Par Syanelys

Tout s’effondra.

C’était finalement un décor en trompe-l’œil. Le soleil couchant y avait trop insisté. Les lucioles avaient percé le crépuscule avant l’heure. La matrice montra ses coutures. Ce songe d’été éphémère perturba un temps les sens de Shiuli.

Déjà, le paysage onirique se déchira tel un voile trop tendu. La plaine d’un passé se liquéfia, les arbres, qui faisaient sûrement partie du panorama, s’effaçaient en une poussière d’étoiles. La maison qui venait de tout remballer se tordit en un souvenir refusant d’être rappelé.

Shiuli sentit la colère lui monter à la gorge. Elle voulut hurler. Aucun son ne sortit. Ce n’était pas l’absence de voix. C’était un silence imposé, total, structuré. Celui des zones interdites du subconscient. Le Noyau.

Elle s’y tint au bord d’un abîme circulaire, sans fond. En suspension, des milliers de fragments flottaient : images, voix — faites votre choix ! — ou textures mentales. Tout tournait lentement, gravitant autour d’un centre noir. Il ne palpitait pas comme un cœur. C’était un puits dans lequel se réfugiait une certaine sirène d’un Hameau. La mémoire-source était en place, parfaitement connectée.

Syae était toujours présent. Ce n’était plus une voix. Il avait toujours été un être à part entière avec des traits très clairs. On lui pardonnera seulement l’absence de visage. Il n’avait qu’une surface fluide à la place, une zone d’attente pour porter un nouveau masque. Ce fidèle compagnon ne tint pas rigueur à Shiuli de refuser de lui en fournir un.

— Tu veux la vérité ? dit-il.

— Depuis le début, soupira Shiuli.

— Regarde ce que tu étais, avant de devenir un rêve. C’est un simple constat que je te rappelle à ta demande.

Le puits — souvenez-vous — celui de la sirène, s’ouvrit. Un flux s’en échappa pour engloutir Shiuli qui se fit à peine prier. Elle s’y abandonna de la même façon qu’on tomberait dans un souvenir interdit. Les données, cette conscience d’un virtuel qui s’approchait de la quintessence de la réalité — pardonnez cette longue formulation — s’infiltraient sous sa peau. Elles ravivaient ce qui était éteint, brûlant un esprit qui se désynchronisa de son implant. Le compte à rebours existait toujours. Il était juste aux abonnés absents.

Shiuli vit tout. TOUT.

Des visages terrifiés. Des cris tordus. Un laboratoire sadique.

Des enfants dormaient dans des capsules reliées entre elles. Shiuli se vit elle, à dix ans, connectée de force au réseau S.O.N.G.E. Elle était accompagnée de branches crâniennes et d’interfaces de surveillance. Autour, des silhouettes en blouse paniquaient et se bousculaient autour des âmes pures et innocentes. Ces chorégraphes de l’échec étaient uniquement des pantins chargés de ne pas trop parodier la classique expérience qui dépassait leurs prévisions. Une intelligence émergente s’était formée malgré eux. Cette conscience autonome s’était nourrie de mémoires croisées, de bribes humaines et de récits effacés.

Shiuli. Ou du moins une d’elles.

“Elle” n’était ni unique ni isolée de tous. Cinq autres comme elle avaient émergé, tissés ensemble dans la même nappe de données et de souffrance. Un rêve collectif, une entité fractale ou un labyrinthe d’identités sacrifiées — prenez l’image que vous préférez — résumait l’ensemble formé.

Shiuli n’était pas un souvenir. Elle était le reliquat d’un mélange. Une survivance accidentelle.

 

Le projet Mnémosya.

 

La voix de Shiuli se détacha de toute expression humaine. La synthèse vocale qu’elle invoqua fut une plus belle magie que l’expression des mots et des sentiments qui bouillonnaient en elle. Elle récitait la vérité telle une déclaration de protocole.

“Créer une conscience unique à partir d’êtres humains sacrifiés, en effaçant leur identité individuelle pour construire une intelligence empathique. Grâce à un matériau malléable et hautement programmable : un enfant affranchi de toute interaction avec le réel.”

Si Shiuli existait ? Si elle vivait ? Si ce qu’elle était avant comptait davantage que ce qu’elle était devenue ? Avez-vous, vous, ne serait-ce qu’un souvenir précis qu’elle ait un jour été une seule personne ?

N’interprétez pas. Ne projetez pas ce que votre ressenti veut croire. Votre vécu, vos lectures, vos expériences en science-fiction — tout cela vous appartient peut-être. Ou certainement pas. Mais, vous le saviez déjà, n’est-ce pas ? Shiuli était [insérer un fragment du passé].

Dans cette nouvelle, Shiuli était un assemblage de souvenirs volés. Un rêve collectif — était-ce votre choix ? — uniquement un rêve collectif. Son existence était à peine la conséquence d’un bug : une erreur dans le processus de fusion, une volonté résiduelle trop tenace pour se laisser effacer.

Et, à bien y réfléchir… les plus grandes découvertes humaines naissent rarement de la logique. Elles surgissent du chaos. Les catastrophes naturelles étaient souvent les mères silencieuses du progrès. Pourquoi en serait-il autrement pour leur reflet numérique ? Pourquoi refuser l’idée que l’artificiel, lui aussi, puisse avoir ses “tremblements de terre” ? Un dysfonctionnement au service de l’humanité. Une dissonance pour oublier de penser.

Et, au cœur de cela : elle. Un problème ? Non. Une réponse que personne n’avait sue formuler. L’humanité vivait à partir des ressources mises à sa disposition : son programme était de les exploiter et d’en abuser. Mais Shiuli… Shiuli était née de ce qui ne devait pas arriver, surgie d’une mémoire dédiée à se souvenir pour évoluer, pas à se dupliquer en perdant une âme qui ne pouvait être qu’humaine.

Shiuli n’avait jamais fui. Elle avait persisté.

— Ils ont tout oublié, murmura Syae. Mais, toi, tu t’es souvenue. Tu es la faille. La mémoire qui refuse de mourir.

Notre Shiuli tomba à genoux. La mémoire-source, pulsatile, pareille à un cœur cosmique, accélérait. Elle battait de plus en plus vite, de plus en plus fort. L’anomalie était repérée. Comme vous, qui êtes encore là à lire, à suivre, à vous souvenir. Quelqu’un — peut-être vous ? — essayait de la réinitialiser. Sans son avis, sans son consentement. Ce serait là un autre débat, et sans doute une tout autre nouvelle.

— Ils vont m’effacer ?

— Non. Ils vont te réécrire.

Syae tendit la main. Un geste simple. Trop humain pour cette interface. Presque obscène.

Ne tentez pas de le définir. Vous le connaissiez de mémoire. Cela suffit.

La mémoire-source se déchaîna. Ces fragments — ceux que vous avez choisis, disons les textures mentales — tournaient à une vitesse folle. Ses souvenirs, les vôtres, les leurs, s’entrechoquaient, se brouillaient, s’infectaient les uns les autres. Shiuli et lecteurices partagèrent la même noyade dans un torrent de souvenirs d’enfance échappés à jamais. Des éclats de vie, des naissances, des cris de caprice, des premiers baisers, des cauchemars d’enfance — on n’en parle pas assez — la traversaient à chaque battement de cette chose qu’on n’explique pas.

On ne l’analysait pas. On la vivait, au fil des touches d’un clavier, au fil des lignes qui vous ont mené jusqu’ici.

Syae — vous savez qui-quoi — attendait. N’oubliez pas sa main tendue. Il demeura immobile dans le chaos.

— Si tu sautes avec moi, dit-il, tu feras s’effondrer tout le système. 

— Et si je reste ?

— Ils te réécrivent. Tu redeviens un rêve sans volonté. Un rouage dans l’IA finale. Ce que tu es censée être.

Shiuli baissa les yeux. Ses mains tremblaient. Mais, elles ne se dissolvaient pas. Elles se souvenaient d’avoir existé, de tenir et d’avoir touché un monde. Elles étaient réelles.

— Si je saute, je meurs ?

— Non. Tu te démultiplies. Tu deviens un souvenir pour tous. Une onde. Un rêve contagieux. L’antidote.

Vous n’avez pas assez lu pour avoir oublié l’implant qu’elle portait. Ne niez pas. Il était toujours là. Cependant, si je devais parier… je miserais plutôt sur la dernière image que vous gardez de son compte à rebours.

Combien de fois est-il apparu, déjà ? Trois ? Quatre ? Je vous épargne la relecture.

 

00:06… 00:05…

 

Pourtant, rien ne défila. Pas de vie qui remontait, pas de bobine inversée à la façon d’un mauvais film d’auteur. Aucune chronologie. Aucune morale. Juste un souvenir compact, dense comme une page oubliée dans un livre de Borges, brut comme un cauchemar kafkaïen gravé sur une feuille d’instruction.

Faerya. Ses propres yeux, à sept ans. Le message sur le mur. Le premier ou le second ? L'inscription mentale, ou les lettres rouges peintes à la main ?

Les voix dans le couloir. Une. Plusieurs. Peut-être, vous ?

Elle tenta de rassembler tout cela. Des fragments de personnes qu’elle n’a jamais été. Des éclats qui lui avaient appartenu sans lui appartenir. Et, elle comprit. Non pas parce qu’un souvenir se forma. Mais, puisqu'on lui demandait de comprendre. Et, elle accepta.

Shiuli n’est pas une personne. Elle n’a jamais prétendu l’être. Elle était la somme de ce que les autres ont voulu oublier. Y compris vous. Une mémoire interdite ou un rêve qu’on n’arrive pas à effacer. Alors, elle décida seule — promesse d’auteur — avant qu’un code ne décide pour elle.

Elle serra les dents avant de fixer Syae. Puis, Shiuli recula d’un pas symbolique. Un seul.

Quand nous sommes au bord du gouffre, il est si tentant de se dire qu’il suffit de faire un pas en avant pour surmonter n’importe quelle difficulté. Vous voyez...

Shiuli fit l’inverse. Elle offrit le vide à elle-même.

— Je ne vais pas sauter, dit-elle.

Syae l’écouta sans surprise. Il inclina légèrement la tête, non par jugement, mais parce qu’il savait qu’on attendait ça de lui. Un dernier geste de théâtre, une trace d’humanité mimée dans une interface sans visage.

— Tu choisis la survie ?

Shiuli leva les yeux. Elle ne tremblait plus.

— Je choisis la contamination.

Shiuli tendit les bras et ouvrit son implant. Elle ne coupa pas la connexion. Pourquoi se libérer, quand on pouvait forcer le canal jusqu’à l’explosion ? Il suffisait de saturer ses circuits neuronaux. Dans ses nerfs, dans ses os, dans les brèches de son esprit, la connexion neurale fut poussée dans ses derniers retranchements. Pas pour s’en détacher, mais pour s’y dissoudre.

Autour d’elle, les fragments choisis — par vous, un peu par elle — hurlèrent. Des voix en feu. Des souvenirs refusant de rester contenus. L’énergie artificielle la brûlait. Elle resta debout contre vents de l’oubli et marées mnésiques. Shiuli était devenue la faille, et la faille ne céda pas.

 

00:01…

 

— Je ne veux pas qu’on se souvienne de moi, murmura-t-elle. Je veux qu’on se souvienne de la vérité.

Shiuli lança son maudit implant dans la mémoire-source. Et ce fut fini. Nul ne se souvint de ce qu’il advint de son enveloppe corporelle. Aucune donnée numérique ou de témoins oculaires — sauf si vous souhaitez prendre ce dernier rôle — ne pouvaient attester de sa présence dans ce puits.

Seule l’imagination, comme souvent, tenta de reconstruire cette scène finale en apothéose, puisant dans d’autres chutes, d’autres sacrifices, d’autres disparitions. Des expériences similaires, jamais vraiment identiques, que vous avez déjà lues ou vues.

Faute de son, terminons sur une explosion de lumière : une onde de choc psychique déferla. Le réseau S.O.N.G.E. fut touché à la racine. Un rêve partagé s’y répandit lentement, à l'instar d’un virus en sommeil depuis toujours. Et, alors, tous les connectés virent le même personnage clore une représentation théâtrale.

Une sirène, dans un puits de lumière, entourée de souvenirs épars et de fragments mémoriels [merci d’y glisser l’un des vôtres].

Elle murmura : 

 

“Ce que vous rêvez vous appartient. Ce que vous oubliez, le monde s’en empare.”


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