Parmi toutes les créatures qui peuplent les Trois Pays, aucune n'est plus étrange que le héros.
Le génie des marais obéit à sa nature, le loup dévore les moutons, le marchand triche sur la pesée, le percepteur ment avec une conviction admirable. Tout cela est parfaitement prévisible.
Le héros, lui, naît souvent d'un concours de circonstances, d'un témoin peu fiable et d'un public crédule. Prenez un homme ordinaire. Frappez-le suffisamment fort sur la tête. Attendez vingt ans. Chantez son histoire dans quelques tavernes. Ajoutez deux ou trois détails flatteurs, retirez les passages embarrassants, puis recommencez l'opération dans le village voisin.
Vous obtiendrez bientôt un personnage légendaire.
Je l'ai constaté tout au long de mes voyages : les gens n'aiment pas la vérité. Ils la trouvent souvent mesquine, décevante ou mal habillée. Ils lui préfèrent une version plus présentable, mieux peignée et beaucoup plus courageuse.
À force d'être raconté, le boiteux devient danseur, le menteur devient stratège, le voleur devient justicier et l'imbécile finit parfois prophète.
L'homme dont il va être question aujourd'hui appartenait à cette dernière catégorie. À quelques nuances près.
J'ai entendu son histoire dans les vallons du pays Lectois. Une vieille femme la chantait en frappant sur un tambour si usé qu'il ressemblait davantage à un meuble qu'à un instrument de musique. Les enfants l'écoutaient bouche bée. Les adultes hochaient gravement la tête. Certains avaient même les yeux humides.
On leur racontait les exploits de Sire Fripouille. Un chevalier audacieux, un épéiste hors pair, un homme capable de défier les représentants du Parakoï en plein jour et de repartir sous les acclamations de la foule.
La chanson était fort belle. Le problème, c'est que j'ai connu Sire Fripouille. Et je peux vous assurer que les chansons lui ont rendu un immense service.
***
Oyez, oyez, braves compagnons,
Écoutez cette chanson !
Elle conte les exploits fameux
D'un chevalier fort valeureux !
Sire Fripouille !
Sire Fripouille !
Roi des filous,
Prince des andouilles !
En pays Lectois,
Dans les vallons et les bois,
Il ne passait pas inaperçu,
Vous-mêmes l'auriez reconnu.
Dans sa tunique rose-bonbon,
Il faisait sensation.
Entre ses cuisses,
Son cher Aloïs,
Un étalon noir impressionnant.
À son côté,
Sa chère Alizée,
Fine lame aux reflets d'argent.
Coquin, il paradait fier comme un coq,
Bons mots accompagnaient ses coups d'estoc,
Quand les premiers faisaient mouche,
Les seconds, eux, bonne touche.
Sire Fripouille !
Sire Fripouille !
Roi des filous,
Prince des andouilles !
Or un soir d'été parfumé,
Par le fumet d'un faisan rôti,
Notre héros fut tenté
Par un péché bien appétit.
Un cuisinier cria : « Au voleur ! »
Un tavernier brandit un balai !
Trois gardes, deux chiens et un procureur
Se lancèrent à ses souliers.
Sire Fripouille !
Sire Fripouille !
Roi des filous,
Prince des andouilles !
On le mena devant Justice,
Pour le pendre ou pire encore ;
Mais le destin, plein de malice,
Lui réservait un sort plus fort.
Car fendant la foule immense,
Aloïs surgit au galop !
Les badauds prirent leurs distances,
Les sergents tombèrent de trop.
D'un bond, Fripouille fut délivré,
D'un autre, il saisit Alizée ;
Trois moulinets, deux coups de pied,
Et ses ennemis furent couchés.
Sire Fripouille !
Sire Fripouille !
Roi des filous,
Prince des andouilles !
Le Premier Justicier vaincu
Lui remit son gant tout en or ;
Fripouille salua la rue,
Puis disparut vers le nord.
Et depuis lors, dans les tavernes,
Quand le vin délie les esprits,
On chante encore cette rengaine
À la gloire du hardi :
Sire Fripouille !
Sire Fripouille !
Roi des filous,
Prince des andouilles !
Il serait bon, à présent, que quelqu'un commette l'impolitesse de dire la vérité.
Je sais que l'exercice déplaît. Les gens préfèrent les héros grands, beaux et courageux. Ils aiment les récits où les méchants sont fort laids et les chevaux toujours majestueux. Les chansons se vendent mieux ainsi.
Malheureusement pour la réputation de Sire Fripouille, j'ai eu le malheur de le connaître. Et je puis vous assurer que la chanson vient d'accomplir un travail remarquable.
Commençons par le commencement.
Sire Fripouille n'était point sire. À vrai dire, il n'était déjà pas chevalier. Il n'était même pas certain qu'il fût propriétaire de son propre pantalon.
Quant à sa célèbre tunique rose, dont les ménestrels parlent avec tant d'émotion, elle n'avait rien d'un choix vestimentaire audacieux. La pièce avait autrefois été rouge. Les pluies, la poussière, les taches de graisse et plusieurs années d'une guerre acharnée contre le savon l'avaient progressivement transformée en une couleur indécise qui évoquait davantage un jambon malade qu'une fleur printanière.
Son fidèle Aloïs n'était pas davantage l'étalon noir que célèbrent les chansons. C'était un petit cheval roux, court sur pattes, obstiné comme un percepteur et dont l'âge respectable se mesurait davantage au nombre de dents perdues qu'aux exploits accomplis.
Quant à Alizée… Les conteurs la décrivent comme une lame d'argent capable de fendre une armure d'un seul coup. Je l'ai vue de près. Elle peinait déjà à trancher une pomme mûre. Le principal talent de cette épée consistait à transmettre le tétanos à quiconque s'approchait trop près de sa pointe.
Voilà pour la légende. Venons-en maintenant aux faits.
Par une chaude soirée d'été, notre héros arriva dans une petite cité du pays Lectois avec deux possessions essentielles : une faim féroce et une bourse parfaitement vide. La seconde était d'ailleurs la cause directe de la première.
L'odeur d'une pintade rôtie flottait dans les rues. Sire Fripouille la suivit avec la détermination d'un pèlerin découvrant un sanctuaire. Il poussa la porte de l'auberge.
— Une table et votre meilleure volaille, lança-t-il avec assurance. Mon maître arrivera sous peu et réglera la note.
Le tavernier leva les yeux. Il observa les bottes trouées. La tunique douteuse. L'épée rouillée. Il conclut, avec un discernement admirable, qu'aucun homme possédant un maître fortuné ne pouvait présenter un aspect aussi misérable.
Le coup de pied qui suivit mit un terme à la négociation.
Sire Fripouille se retrouva dehors. Toujours sans dîner. Toujours sans argent. Nullement découragé. Il possédait cette qualité remarquable que l'on retrouve chez tous les grands imbéciles : l'obstination.
La plupart des hommes raisonnables auraient considéré cet échec comme un signe du destin. Pas Sire Fripouille, chez lui, l'entêtement était une vocation.
S'il ne pouvait entrer par la porte, il passerait par la fenêtre. S'il ne pouvait passer par la fenêtre, il tenterait la cheminée. Et si la cheminée se révélait inaccessible, il lui restait toujours la possibilité de commettre une sottise plus grande encore.
Il fit discrètement le tour de l'établissement. Le destin, qui protège parfois les ivrognes et les imbéciles, lui accorda une occasion. Le tavernier s'absenta quelques instants pour aller calmer une dispute dans la salle commune. Une servante traversa la cour avec une bassine de linge. Plus personne ne surveillait les cuisines.
Notre héros s'y glissa avec l'élégance d'un chat obèse. L'odeur de la volaille acheva de dissoudre les quelques scrupules qui lui restaient. Une magnifique pintade dorée reposait sur une table. Sire Fripouille la contempla avec émotion.
J'ai connu des hommes qui pleuraient devant la beauté d'un coucher de soleil. D'autres devant leur premier enfant. Sire Fripouille, lui, éprouvait des sentiments comparables devant une volaille bien cuite.
Il saisit son trésor et s'enfuit. Le plan aurait pu réussir. C'est souvent le cas des mauvais plans. Ils fonctionnent admirablement durant les premières minutes. Puis survient la réalité. Un marmiton le vit passer. Il hurla. Le tavernier hurla plus fort encore. La moitié de l'auberge se lança à sa poursuite.
Fripouille courait vite. La pintade moins. Elle glissait entre ses bras graisseux, menaçant à tout instant de rejoindre le sol.
La poursuite traversa deux rues, une place et un marché où trois étals furent renversés dans une confusion mémorable.
La légende affirme que plusieurs dizaines de gardes participèrent à sa capture. La vérité est plus modeste. Quatre hommes suffirent. Le premier le plaqua contre un mur, le second récupéra la pintade, le troisième lui administra une gifle et le quatrième estima nécessaire d'en ajouter une autre.
Ainsi prit fin la grande cavale de Sire Fripouille.
Vous admettrez que cela sonne un peu moins héroïque que la chanson. On le traîna jusqu'à la place du bourg. La foule se rassembla rapidement. Les foules adorent assister aux malheurs d'autrui. C'est même l'un des rares loisirs véritablement universels.
Pendant ce temps, le fameux Aloïs, ce destrier noir dont parlent les ménestrels, se tenait à bonne distance. Il mâchait une botte de foin abandonnée. Je tiens à préciser qu'à aucun moment il ne manifesta l'intention de sauver son maître, à aucun moment non plus il ne chargea les gardes. Pour être parfaitement exact, il ne leva même pas la tête. Son implication dans cette aventure fut essentiellement digestive.
Fripouille, lui, commençait à comprendre que la situation prenait une tournure regrettable. La légende raconte qu'on le conduisit devant un Premier Justicier du Parakoï.
La légende exagère.
Les Premiers Justiciers traquent les détenteurs de Dons, les complots, les génies et les menaces capables d'ébranler les Trois Pays. Ils ne consacrent généralement pas leurs journées à poursuivre des voleurs de volaille.
Les hommes qui entouraient Fripouille étaient de simples gardes municipaux. Certains portaient encore des traces de soupe sur leur uniforme. L'un d'eux boitait légèrement. Un autre semblait surtout contrarié d'avoir interrompu son repas. Ce détail ne rend pas la chanson très glorieuse, j'en conviens.
On poussa notre malheureux au centre de la place. Les huées s'élevèrent aussitôt. Une vieille lui lança un navet. Un enfant lui cracha dessus. Un homme, probablement par esprit de solidarité avec la pintade, lui adressa une bordée d'insultes particulièrement inventive. Fripouille répondit par quelques jurons qui n'améliorèrent pas sa situation.
Au milieu de la place fumait déjà le châtiment réservé aux voleurs. Une grande marmite, pleine d'eau bouillante. Je sais ce que vous pensez. Moi aussi, j'aurais préféré le duel héroïque. La réalité est souvent moins élégante.
On lui saisit le bras. Il se débattit. Peu.
Les liens étaient solides et le courage de Fripouille avait toujours eu tendance à diminuer à proximité des souffrances véritables.
Quand sa main plongea dans l'eau frémissante, il poussa un hurlement que plusieurs habitants affirmèrent avoir entendu jusqu'aux collines voisines. Je soupçonne là encore une légère exagération. Mais le cri fut remarquable.
Les gardes maintinrent le supplice jusqu'à ce que la peau rougisse, cloque et se déchire. Alors seulement ils le relâchèrent.
Point de combat. Point d'évasion. Point de cavalcade triomphante.
On lui rendit son épée rouillée. On lui rendit son cheval fatigué. On lui ordonna de quitter la cité.
Et comme il n'avait toujours pas mangé, on lui rendit même la faim.
Sire Fripouille reprit la route sous les moqueries.
Aloïs trottinait derrière lui. Le héros des chansons boitait. Le conquérant des légendes reniflait. Le grand chevalier songeait surtout à trouver son prochain repas. Pourtant, les années passèrent. Les conteurs travaillèrent. Les souvenirs s'émoussèrent. Les mensonges fleurirent. La marmite devint un duel. Les gardes devinrent des Justiciers. La fuite se transforma en victoire. Et la main brûlée en trophée. Car voyez-vous, les hommes aiment les héros. Ils les préfèrent toujours à la vérité.
Point de gant en or, donc. Mais un nouveau trophée. Sa main ébouillantée, toute rose car brûlée, était désormais assortie à sa tunique délavée.