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Contretemps deuxième

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Marcelin posa sa plume. Un instant, seul le chant des grillons monta du jardin. Le soleil déclinait derrière la colline et transformait l'étang en une immense pièce d'or battu. La vieille jument dormait toujours sous le pommier. Rien au monde ne troublait son repos, pas même la fin d'un chapitre.

Ilin relut les dernières lignes.

— Tu es dur avec lui.

— Avec Fripouille ?

— Oui.

Marcelin haussa les épaules.

— Il l'était déjà suffisamment avec lui-même.

Un sourire passa sur le visage d'Ilin.

— Tout de même. À te lire, on dirait qu'il n'était qu'un imbécile.

— Il l'était.

— Pourtant tu l'as écrit.

— Justement.

Ilin leva les yeux de la page.

— Pourquoi raconter son histoire alors ?

Le vieux saltimbanque prit quelques secondes avant de répondre.

— Parce qu'on ne raconte jamais l'histoire des imbéciles.

— On raconte pourtant celle des héros.

— Voilà précisément le problème.

Le vent fit bruisser les feuilles du potager. Marcelin observa un instant les rangées de fèves qui ondulaient sous la lumière du soir.

— Sais-tu pourquoi les chansons parlent encore de Fripouille ?

— Parce qu'elles sont amusantes.

— Non.

— Parce qu'elles sont faciles à retenir.

— Non plus.

Ilin soupira.

— Alors éclaire ma lanterne.

Marcelin sourit.

— Parce que les gens ont besoin d'espérer.

Ilin fronça les sourcils.

— Espérer quoi ?

— Que l'un des leurs puisse devenir quelqu'un.

Au loin, une grenouille coassa. Marcelin poursuivit :

— Fripouille était un vaurien. Pas un prince. Pas un grand capitaine. Pas un sage. Juste un pauvre diable qui passait davantage de temps à chercher son dîner qu'à méditer sur le sens de l'existence.

— Voilà qui le rend assez proche de la majorité des hommes.

— Exactement.

Marcelin désigna le manuscrit.

— Si les conteurs l'ont transformé en héros, ce n'est pas pour lui rendre hommage.

— Pour qui alors ?

— Pour ceux qui les écoutent.

Ilin resta pensif.

— Tu veux dire que les légendes parlent davantage de ceux qui les racontent que de ceux qu'elles racontent ?

— Toujours.

Le vieil homme se renversa sur sa chaise.

— Les puissants veulent des rois invincibles. Les soldats veulent des guerriers courageux. Les amoureux veulent des passions éternelles. Les miséreux, eux, veulent croire qu'un pauvre hère peut ridiculiser les puissants.

— Même si cela n'est jamais arrivé.

— Surtout si cela n'est jamais arrivé.

Ilin éclata de rire.

— Voilà une vision bien sombre du monde.

— Au contraire.

Marcelin contempla les derniers reflets du soleil sur l'étang.

— Je trouve cela réconfortant.

— Réconfortant ?

— Oui.

Sa voix s'adoucit.

— Les humains savent très bien que leurs vies sont ordinaires. Ils savent qu'ils mourront sans laisser de statues derrière eux. Pourtant ils continuent à inventer des histoires où les petites gens deviennent immenses.

Il désigna une nouvelle fois le manuscrit.

— Je crois qu'il y a une beauté singulière là-dedans.

Ilin referma doucement les pages.

— Et toi ?

— Moi quoi ?

— Pourquoi tiens-tu tant à raconter la vérité ?

Le regard de Marcelin se perdit vers les collines. Cette fois, il réfléchit longtemps.

— Je ne raconte pas la vérité.

— Ah bon ?

— Non.

Un sourire fatigué étira ses lèvres.

— Je raconte simplement un mensonge un peu plus honnête que les autres.

Ilin secoua la tête.

— Voilà bien une phrase de saltimbanque.

— Voilà bien un compliment.

Le soir tombait désormais sur la maisonnée. Dans le jardin, la vieille jument poussa un soupir si profond qu'on aurait cru entendre un soufflet de forge. Les deux hommes éclatèrent de rire. Marcelin reprit sa plume, car les histoires, vraies ou non, avaient la mauvaise habitude de réclamer une suite.

***

La nuit avait achevé sa conquête. Les collines n'étaient plus que de vastes silhouettes assoupies sous un manteau d'encre. Quelques étoiles perçaient déjà entre les branches du vieux pommier. Dans le potager, les rangées de fèves avaient disparu sous l'obscurité ; seules les fleurs blanches des haricots retenaient encore un peu de lumière.

Ilin était rentré. La lampe brillait derrière la fenêtre, douce lueur dorée qui transformait la maisonnée en refuge contre l'immensité du monde.

Marcelin, lui, demeurait dehors. La vieillesse avait cela de particulier qu'elle rendait les nuits plus précieuses. Lorsqu'on avait vécu suffisamment longtemps, on apprenait à regarder les choses que l'on avait traversées mille fois sans les voir. Le vent dans les saules, la plainte lointaine d'une chouette, le frisson des roseaux, les reflets mouvants des étoiles à la surface de l'eau.

L'étang semblait plus vaste à la nuit tombée. Marcelin s'appuya sur sa canne et s'approcha de la berge. La lune dessinait un sentier d'argent sur l'eau noire. Le vieil homme contempla son reflet : une barbe blanche, des rides profondes et des yeux fatigués. Le visage d'un homme qui avait trop marché.

— Je te reconnais à peine, mon vieux.

Son double lui rendit son sourire. La surface se troubla, à peine : une ride minuscule parcourut l’eau, une hésitation si légère qu’elle aurait pu passer pour un jeu de lumière. Marcelin fronça les sourcils. Son reflet vacilla.

Durant une seconde, peut-être moins, il lui sembla apercevoir une autre silhouette derrière la sienne. Une forme indistincte, grande, immobile et observatrice. Alors l'étang redevint parfaitement lisse.

Marcelin resta quelques instants sans bouger.

— Voilà qui est nouveau.

Le vent répondit en couchant les roseaux. Au loin, la porte de la maison grinça.

— Tu parles aux poissons maintenant ?

Ilin descendait le sentier une lanterne à la main.

— Il faut bien quelqu'un d'intelligent avec qui converser.

— Alors pourquoi viennent-ils tous me voir ensuite ?

Marcelin ricana. Ilin s'arrêta près de lui. Tous deux contemplèrent l'étang.

— Tu ne rentres pas ?

— Dans un instant.

— Tu dis toujours cela.

— Et j'ai toujours raison.

Le plus jeune secoua la tête.

— Tu écris trop.

— Je n'écris pas assez.

— Tes yeux te font souffrir.

— Ils ont attendu soixante ans pour se plaindre. Je trouve cela plutôt poli.

Ilin demeura silencieux un moment. Sa voix, lorsqu'il reprit, était plus douce.

— Tu oublies davantage qu'avant.

Marcelin ne répondit pas tout de suite. Quelque part dans les ténèbres, une grenouille plongea.

— Tout le monde oublie davantage qu'avant.

— Pas au même rythme.

Le vieil homme suivit du regard les cercles qui s'élargissaient à la surface de l'eau.

Il pensa à des visages dont les contours s'effaçaient déjà, à des voix qu'il ne parvenait plus à retrouver, à des routes qu'il avait empruntées cent fois et dont il ne savait plus dire le nom.

Il pensa surtout à ceux qui étaient partis avant lui. Les morts emportaient avec eux la part des souvenirs que personne d'autre ne possédait. Chaque disparition rétrécissait le monde.

— C'est pour cela que tu écris ?

— Non.

— Menteur.

— Un peu.

La lumière de la lanterne tremblait sous la brise.

— J'écris parce que les histoires sont plus têtues que les hommes.

— Tu en es certain ?

— Non.

Marcelin contempla les étoiles qui commençaient à se multiplier au-dessus de la colline.

— Mais j'aimerais bien.

Ilin posa une main sur son épaule.

— Viens dormir.

— Encore un moment.

— Tu vas finir par attraper froid.

— À mon âge, c'est plutôt le froid qui risque de m'attraper.

Le rire d'Ilin résonna dans la nuit. Il remonta vers la maison. Marcelin demeura seul.

Longtemps. L'étang reposait sous les étoiles. Paisible. Pourtant, tandis qu'il s'éloignait à son tour, il percevait derrière lui un léger clapotis. Ni celui d'un poisson, ni celui du vent, comme si l'eau venait de bouger.

Le vieil homme ne se retourna pas. Il avait rencontré assez d'étrangetés au cours de sa vie pour savoir qu'il existait des mystères qui préféraient être observés du coin de l'œil. Il regagna lentement sa table.

Une autre histoire l'attendait, celle d'une jeune femme qui avait découvert, bien trop tard, que les héros accomplissent souvent leurs plus grands exploits loin du regard des autres.

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