Contretemps premier
Le vent faisait danser les roseaux de l'étang. À cette heure matinale, ils se racontaient des secrets que seuls les poissons comprenaient. Plus haut sur la colline, un pommier tordu projetait son ombre sur une carriole bariolée dont les peintures écaillées résistaient encore vaillamment aux saisons.
À côté, une jument grise dormait debout.
Ses côtes saillaient sous sa robe blanchie par l'âge. Une oreille déchirée pendait mollement tandis qu'elle mâchonnait un chardon avec l'application d'un érudit déchiffrant un manuscrit compliqué. Depuis plusieurs années déjà, elle ne tirait plus la carriole. À vrai dire, elle ne tirait plus grand-chose. Marcelin la gardait pourtant.
« Elle a porté mes histoires plus loin que mes jambes », disait-il.
Et lorsqu'on lui faisait remarquer qu'une bête aussi vieille coûtait davantage qu'elle ne rapportait, il répondait invariablement :
« Les amis aussi. »
La maisonnée dominait la vallée. Une bâtisse modeste de pierre claire, coiffée d'un toit de chaume entretenu avec un soin presque maniaque. Un potager débordait de choux, de fèves et d'herbes aromatiques. Des abeilles bourdonnaient autour des lavandes. Un épouvantail vêtu d'un costume de saltimbanque saluait éternellement les nuages.
Assis sous l'auvent, Marcelin grattait une feuille de parchemin.
Son front ridé se plissait à chaque phrase. Une plume d'oie tournoyait entre ses doigts. De temps à autre, il la portait à ses lèvres, réfléchissait quelques instants avant de rayer la moitié de ce qu'il venait d'écrire.
— Tu fais encore cette tête-là.
Sans lever les yeux, Marcelin sourit.
— Quelle tête ?
— Celle des hommes qui viennent d'écrire une idée brillante et qui décident aussitôt de le supprimer.
Ilin déposa deux tasses fumantes sur la table.
Le vieil homme releva enfin le regard.
Les années avaient blanchi leurs cheveux à tous deux. Elles avaient aussi adouci bien des blessures. D'autres demeuraient visibles. Certaines ne guérissaient jamais complètement. Marcelin dit :
— Ce n'était pas brillant.
— Bien sûr que si.
— C'était prétentieux.
— Ce qui revient souvent au même.
Marcelin éclata de rire.
Devant lui s'empilaient des centaines de feuillets. Certains étaient soigneusement reliés. D'autres n'étaient que des liasses maintenues ensemble par une ficelle. On y trouvait des récits de brigands, des légendes de villages oubliés, des histoires de génies, de monstres, de héros et de parfaits imbéciles.
Une vie entière couchée sur du papier.
Ilin observa le sommet de la pile.
— Alors ? Tu as finalement trouvé un titre ?
Marcelin contempla les collines.
Au loin, les champs ondulaient sous la lumière du matin. Plus loin encore, derrière l'horizon, s'étendaient les Trois Pays. Des milliers de routes. Des milliers de visages. Des milliers d'histoires.
Il revit des palais et des masures. Des rois. Des mendiants. Des monstres. Des révolutionnaires. Des menteurs. Des saints. Des assassins. Et quelques personnes qu'il avait aimées.
— Je crois bien.
Ilin attendit.
Marcelin prit la première page et y traça lentement quelques mots.
Pérégrinations dans les Trois Pays
Il contempla son œuvre quelques secondes avant d'ajouter :
Recueillies par Marcelin le Saltimbanque.
Ilin hocha la tête.
— Voilà qui sonne bien.
— C'est surtout vrai.
— Depuis quand cela t'importe-t-il ?
Le vieil homme sourit. Dans l'étang, un poisson bondit hors de l'eau avant d'y disparaître aussitôt.
Marcelin observa les pages accumulées devant lui.
— Tu crois que quelqu'un les lira ?
Ilin prit le temps de réfléchir.
— Certains riront.
— Oui.
— D'autres diront que tu mens.
— Souvent à raison.
— Quelques-uns prétendront que tout cela n'est jamais arrivé.
— Ceux-là auront parfois raison aussi.
Ilin désigna les manuscrits du menton.
— Mais il y aura toujours quelqu'un pour tourner la page suivante.
Le regard de Marcelin s'attarda sur les collines, sur les routes qu'il ne parcourrait plus, sur les villes qu'il ne reverrait jamais, sur les amis qui n'étaient plus là pour contester ses souvenirs. Alors il trempa sa plume dans l'encrier et commença à écrire la première histoire.