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Le bonsoir d'un ami

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Il n'est guère difficile de vendre du pain à un affamé, ni de proposer un toit à celui que l'orage surprend. En revanche, persuader un voyageur de payer pour un danger qui ne s'est pas encore présenté relève d'un art plus subtil. Les assureurs en avaient fait leur métier ; certains y excellaient tant qu'on les aurait crus bénis du Parakoï, si leurs fortunes n'avaient pas eu une origine si peu divine.

Dans les Trois Pays, les routes étaient longues, les forêts épaisses et les bourgmestres bien occupés à percevoir les taxes pour s'inquiéter de savoir si les voyageurs arrivaient réellement à destination. Aussi les marchands se montraient-ils prudents. Ils engageaient des gardes, priaient le Parakoï, glissaient quelques pièces aux soldats rencontrés sur leur chemin et, lorsque leur conscience demeurait malgré tout inquiète, souscrivaient une assurance.

Le principe paraissait simple : vous confiiez une petite bourse à un homme bien mis, qui vous garantissait, la main sur le cœur, que votre convoi serait indemne. Si, par malheur, des brigands vous dévalisaient, l'assureur vous remboursait une partie de votre perte. À première vue, chacun y trouver son compte. À première vue seulement.

Car les assureurs les plus prospères avaient découvert depuis longtemps qu'il coûtait infiniment moins cher de connaître les brigands que d'indemniser leurs victimes. Les plus entreprenants allaient jusqu'à employer ces derniers. Pourquoi attendre qu'un malheur survînt, lorsqu'il était possible d'en organiser soi-même le calendrier ? Un convoi épargné ne rapportait qu'une modeste cotisation ; un convoi attaqué au bon moment engendrait une clientèle fidèle pour les décennies à venir.

Les honnêtes gens s'indigneraient peut-être d'un tel procédé. Les honnêtes gens ignorent toujours le prix de leur tranquillité.

Monsieur Gibert, lui, découvrait ce commerce avec un mélange d'effroi et d'admiration. Il avait longtemps vendu des contrats derrière un comptoir de Tesquieu, dans une échoppe si modeste que les araignées hésitaient à y tendre leurs toiles, faute d'espérer une clientèle suffisante. Les affaires ne prospéraient guère. Les marchands préféraient les grandes maisons d'assurance plus réputées... et surtout beaucoup mieux introduites dans certains milieux dont personne ne parlait jamais à voix haute.

Un confrère, entre deux verres d'un vin médiocre, avait fini par lui souffler le véritable secret de la profession.

— Vous cherchez à rassurer les gens, mon cher Gibert. C'est une erreur de débutant. Les clients ne paient jamais pour être rassurés ; ils paient lorsqu'ils ont peur.

Cette phrase l'avait poursuivi plusieurs nuits. Elle lui semblait profondément immorale mais surtout terriblement juste.

Quelques jours plus tard, le même confrère lui avait discrètement glissé un nom. Pas celui d'un marchand ni celui d'un banquier, encore moins celui d'un magistrat ; celui d'un brigand.

— Dites-lui que vous venez de ma part. Et surtout... ne discutez pas ses tarifs.

Monsieur Gibert avait ri, ce genre de rire qu'on réserve aux plaisanteries dont on n'est pas certain qu'elles en soient. Alors, il avait compris que son interlocuteur ne souriait pas. Pour la première fois de sa carrière, l'assureur avait quitté les quartiers commerçants, leurs devantures proprettes et leurs rues balayées chaque matin, afin de s'enfoncer dans les bas-fonds où les pavés avaient renoncé à toute ambition de respectabilité.

À mesure qu'il avançait, les maisons se tassaient les unes contre les autres comme des vieillards cherchant un peu de chaleur. Les enseignes perdaient leurs couleurs, les fenêtres leurs vitres et les habitants leurs bonnes manières. Ici, les tavernes n'avaient pas besoin d'afficher leur nom ; leur odeur suffisait à guider les habitués. Une vapeur mêlée de bière éventée, de graisse brûlée, de fumée humide et d'humanité mal lavée flottait au-dessus des ruelles.

Monsieur Gibert regretta aussitôt d'avoir ciré ses bottes. Elles ressortiraient d'ici plus pauvres que lui. Il s'arrêta devant une auberge dont la porte tenait davantage du défi à la gravité que de l'ouvrage d'un menuisier consciencieux. Des éclats de voix, des rires, des injures et le fracas d'une chaise qu'on brisait avec enthousiasme s'échappaient jusque dans la rue. Il consulta une dernière fois le billet chiffonné que son confrère lui avait remis.

L'adresse était la bonne. Il inspira profondément. L'odeur qui emplit ses poumons lui fit aussitôt regretter son inspiration. D'un geste machinal, il essuya les perles de sueur qui commençaient déjà à naître sous sa perruque.

Il poussa la porte et comprit immédiatement que, dans cet établissement, les clients entraient avec leur bourse... mais qu'il n'était nullement garanti qu'ils ressortissent avec les deux.

Chaque table disputait à sa voisine le privilège d'être la plus bruyante. Les chopes s'entrechoquaient comme des épées, les jurons jaillissaient avec la régularité d'un métronome et quelque part, dans un coin que la fumée refusait obstinément de révéler, un musicien torturait une vielle à roue avec une conviction qui dépassait largement son talent.

Monsieur Gibert hésita sur le seuil. Il lui sembla que tous les regards se tournaient vers lui. Ce n'était heureusement qu'une illusion. Les clients avaient bien d'autres préoccupations que celle d'observer un petit homme vêtu proprement pour fréquenter pareille maison. Deux joueurs s'insultaient copieusement autour d'un jeu de dés ; un marin essayait de convaincre une serveuse que la poésie ouvrait davantage de cœurs que les pièces d'argent ; trois mercenaires débattaient avec une rare mauvaise foi pour déterminer lequel d'entre eux avait fui le plus héroïquement une bataille perdue d'avance.

Le tenancier leva à peine les yeux.

— Si c'est pour manger, restez. Si c'est pour vous plaindre, sortez.

La philosophie des aubergistes tient souvent en deux phrases. C'est ce qui fait leur grandeur. Gibert s'avança d'un pas prudent. Les planches grinçaient sous ses bottes. Il regrettait déjà d'être venu. Son confrère lui avait indiqué une table.

Vous ne pourrez pas le manquer.

Pour une fois, l'homme n'avait pas exagéré. Au fond de la salle, près de l'âtre, un colosse occupait à lui seul un banc conçu pour quatre personnes. Le gaillard avait les épaules si larges qu'on aurait pu y dresser une tente. Une barbe rousse, plus broussailleuse qu'une haie laissée plusieurs printemps sans jardinier, descendait jusqu'à sa poitrine. Une vieille balafre lui fendait la joue gauche sans parvenir à enlaidir un visage qui avait été sculpté à coups de marteau plutôt qu'au burin.

Il riait. Non… Il tonnait. Ses éclats de voix faisaient vibrer les vitres graisseuses de l'auberge. Autour de lui, plusieurs hommes buvaient, jouaient aux cartes ou entretenaient leurs armes. Aucun ne paraissait inquiet. Les plus dangereux sont souvent ceux qui n'ont plus besoin de prouver qu'ils le sont.

Gibert sentit sa gorge se serrer. Était-ce vraiment à cet individu qu'il devait proposer un partenariat commercial ? L’expression lui paraissait soudain d'une indécence absolue.

Le colosse leva finalement les yeux. Il observa quelques instants la silhouette malingre qui s'approchait de lui. Un immense sourire fendit sa barbe.

— Ah !

Toute la salle entendit ce simple « Ah ».

— V'là donc le p'tit marchand d'promesses !

Quelques rires éclatèrent. Gibert s'immobilisa.

— Monsieur... je...

— Approchez-vous donc.

Le brigand désigna le banc d'un geste si ample qu'il manqua d'assommer un voisin avec son coude.

— Debout, vous m'donnez mal au dos.

Gibert obéit. Il grimpa sur le banc comme on monte sur l'échafaud.

Le géant l'observa quelques secondes. Longtemps. Très longtemps. Au point que l'assureur se demanda s'il ne venait pas d'oublier de respirer. Le brigand éclata d'un nouveau rire.

— Nom d'une chèvre asthmatique... j'comprends pourquoi Léon m'a parlé d'vous.

— Vous connaissez monsieur Léon ?

— Si j'le connais ?

Le colosse vida sa chope d'une traite.

— J'lui ai cassé deux côtes l'année passée.

Il fronça les sourcils.

— Ou bien était-ce son frère… Bah ! Ça n'a guère d'importance ; dans cette famille, ils avaient tous la même tête.

Il frappa joyeusement la table.

— Tavernier ! Une pinte ! Et une autre pour mon ami !

Gibert leva aussitôt les mains.

— Je ne bois pas.

Le brigand le fixa, sincèrement étonné.

— Vraiment ?

— Jamais.

Le colosse demeura pensif.

— Voilà qui est inquiétant.

— Pourquoi donc ?

— Les hommes sobres disent souvent la vérité. Et dans mon métier ça finit rarement bien.

Il éclata encore d'un rire formidable. Même Gibert, malgré sa peur, ne put retenir un sourire nerveux. Le géant tendit alors sa main. Elle était énorme, crevassée, épaisse comme une pelle.

— Bon. Maint'nant qu'on sait qu'vous êtes vivant… Parlons affaires. Descendez de là.

Le tavernier arriva, posa les deux chopes avec une délicatesse toute relative et repartit sans un mot. Une partie de la bière déborda aussitôt sur la table. Le colosse contempla la mousse qui s'étalait entre eux.

— Vous voyez ?

Il y plongea son index.

— Voilà la différence entre vous et moi.

Gibert cligna des yeux.

— Je vous demande pardon ?

— Cette bière.

Il dessina un cercle humide du bout du doigt.

— Vous, vous verriez une perte.

Il lécha la mousse.

— Moi, j'vois une occasion d'essuyer la table.

Il éclata d'un rire si sonore qu'un joueur de cartes, trois tables plus loin, sursauta au point d'abattre son jeu.

— Vous autres, les marchands, vous comptez les pièces. Nous, on compte les occasions.

Il se pencha soudain vers Gibert.

— Alors... quelle occasion vous amène ?

L'assureur déglutit. Il avait préparé un discours. Une entrée en matière distinguée, quelques formules de politesse, une présentation de sa société, des perspectives de collaboration durable… Tout cela lui parut soudain aussi ridicule qu'un parapluie dans une tempête.

— Je... je souhaiterais... solliciter vos services.

Le brigand haussa un sourcil.

— Ah.

Il tira une longue bouffée de sa pipe avant d'ajouter :

— Voilà une phrase qu'on n'entend pas tous les jours.

Il observa Gibert quelques secondes.

— Vous êtes nouveau.

Ce n'était pas une question.

— Oui.

— Ça s'voit.

— À quoi donc ?

Le colosse sourit.

— Vous dites encore vos services.

Il secoua la tête.

— Ceux qui nous connaissent disent un coup de main.

Nouvelle bouffée.

— Ceux qui nous connaissent très bien disent seulement combien ?

Quelques brigands des tables voisines laissèrent échapper un rire discret. L'assureur sentit ses oreilles rougir.

— Pardonnez-moi... je...

— N'vous excusez jamais.

Le colosse leva un doigt énorme.

— Les excuses donnent l'impression qu'on regrette.

Il prit sa chope.

— Dans les affaires, faut jamais regretter.

Il but une longue gorgée.

— Sinon on finit honnête.

Cette fois, même Gibert esquissa un sourire. Le géant avait cette faculté déconcertante de transformer les énormités en vérités provisoires. Il posa sa chope.

— Bon.

Il frappa la table d'une main qui fit vibrer toute la vaisselle.

— Dites-moi donc qui vous voulez détrousser.

Le silence se fit naturellement autour d'eux, non parce que les clients avaient cessé leurs conversations, parce que plusieurs oreilles s'étaient discrètement rapprochées. Les brigands adorent les histoires. Surtout lorsqu'ils en deviennent les héros. Gibert baissa instinctivement la voix.

— Il s'agit d'un convoi.

— Sans blague.

— Qui quittera Tesquieu dans trois jours.

— Continuez.

— Une seule voiture.

Le colosse acquiesça.

— C'est les meilleures.

— À destination de Myr.

— Belle route. Beaucoup d'arbres. Peu d'soldats.

Il semblait déjà visualiser l'itinéraire comme un paysan imagine son champ.

— Le bourgmestre accompagnera personnellement le transport.

Le sourire du brigand s'élargit.

— Ah… Ça devient intéressant.

— Avec son chef de garnison.

— Hum...

— Et cinq hommes d'armes.

Le colosse resta silencieux. Il regarda le plafond quelques instants et se gratta la barbe.

— Sept hommes...

Il fit tourner sa chope.

— Ça fait beaucoup d'familles à prévenir.

Gibert pâlit.

— Je... je préférerais éviter toute effusion de sang.

Le géant éclata d'un rire qui fit taire jusqu'au musicien.

— Ah ! Vous êtes délicieux !

Il essuya une larme au coin de l'œil.

— Voilà qu'il voudrait un brigandage... sans brigands.

Toute l'auberge se mit à rire. Le colosse reprit son souffle. Puis, retrouvant un sérieux inattendu, il posa ses deux avant-bras sur la table.

— Écoutez-moi bien, monsieur l'assureur.

Sa voix s'était faite plus basse.

— Les routes sont comme les mers. On peut promettre d'appareiller. Jamais d'arriver.

Il tapota la table de son index.

— Nous, on attaque. Eux, ils résistent. Après, c'est la Justice qui compte les morts.

Il laissa quelques secondes de silence. Son sourire revint.

— Mais rassurez-vous… On essaiera d'faire ça proprement.

Le colosse se renversa contre le dossier de son banc, qui protesta aussitôt dans un craquement sinistre. Les meubles des tavernes ont ceci de commun avec les promesses des puissants, ils semblent solides jusqu'au jour où l'on décide enfin de s'appuyer dessus. Il croisa les bras.

— Alors... voyons c'que vous vendez exactement.

Gibert, heureux de retrouver un terrain qui lui était familier, redressa instinctivement le buste.

— Je ne vends pas...

Il hésita.

— Je protège les voyageurs.

Le brigand demeura silencieux, il pencha lentement la tête.

— Ah bon ?

Il contempla sa chope comme si elle venait de lui révéler un secret.

— Et moi qui croyais qu'vous vendiez du papier.

Quelques éclats de rire fusèrent autour d'eux. Gibert sentit le rouge lui monter aux joues.

— Les contrats sont indispensables.

— Certainement.

Le colosse acquiesça gravement.

— Et les serrures aussi.

Il marqua une pause.

— Surtout lorsqu'on connaît l'fabricant des clefs.

Cette fois, même les hommes des tables voisines cessèrent de rire. La plaisanterie touchait une vérité que beaucoup préféraient ne pas entendre formulée. Le brigand approcha son énorme visage de celui de l'assureur.

— Dites-moi, mon bon monsieur… Lorsque vous promettez qu'un convoi arrivera à bon port… Qui protège vos promesses ?

Gibert ouvrit la bouche. La referma. Il n'avait jamais songé à cette question. Le colosse, satisfait de son embarras, reprit tranquillement :

— Personne. Parce que, voyez-vous, une promesse n'est jamais qu'un pari fait avec l'avenir. Et l'avenir est un joueur qui triche.

Il vida sa chope avant de poursuivre.

— Nous autres, brigands, avons au moins cette honnêteté : nous annonçons d'emblée que nous allons vous voler. Vous, les assureurs… Vous prétendez empêcher qu'on vous vole.

Il leva un doigt.

— C'est beaucoup plus ambitieux.

Un silence amusé suivit cette remarque. Le colosse éclata de rire.

— M'enfin… Ne prenez pas cet air-là. Nous travaillons dans la même branche.

Gibert fronça les sourcils.

— Je ne crois pas.

— Si.

Le géant désigna la salle d'un large geste.

— Regardez autour d'vous. Les soldats vendent leur épée. Les médecins vendent quelques années d'plus. Les conteurs vendent des rêves. Vous...

Il posa son index sur la poitrine de Gibert.

— Vous vendez l'absence d'un malheur.

Il désigna ensuite sa propre barbe.

— Moi, j'le fabrique. Alors forcément… Nous sommes collègues.

L'assureur ne sut s'il devait rire ou s'indigner. Il choisit une troisième voie, beaucoup plus prudente. Il sortit une petite bourse de cuir. Le bruit des pièces attira instantanément l'attention du colosse. Les yeux du brigand brillèrent avec un éclat que seuls l'or et une bonne bière sont capables de provoquer.

— Ah ! Nous parlons enfin une langue que je comprends.

Il ne tendit pourtant pas la main. Au contraire, il repoussa doucement la bourse vers Gibert.

— Gardez-la.

L'assureur demeura interdit.

— Je croyais...

— Vous croyiez mal.

Le colosse prit un air offensé.

— Nous n'sommes pas des voleurs.

Toute l'auberge éclata d'un rire tonitruant. Il attendit que le vacarme retombe avant de préciser :

— Pas avant d'avoir conclu l'marché.

Cette précision rassura tout le monde.

— Expliquez-moi d'abord votre affaire. Si elle m'plaît… Alors seulement nous parlerons d'argent.

Il joignit les mains sur la table, comme un notaire s'apprêtant à rédiger un testament.

— Voyons donc ce convoi qui mérite qu'un honnête assureur franchisse les portes d'un honnête établissement comme le mien...

Pour la première fois depuis qu'il avait pénétré dans l'auberge, Monsieur Gibert sentit que la négociation pouvait réellement commencer. Il défit le lacet d'une sacoche de cuir soigneusement entretenue. Il en tira un rouleau de parchemin, une plume et un petit encrier de voyage. Le brigand leva aussitôt une main.

— Rangez-moi ça.

— Pardon ?

— Les papiers.

Il les désigna d'un signe du menton.

— Ici, les contrats s'écrivent dans les têtes.

Il tapota sa tempe.

— Et parfois...

Il frappa doucement le pommeau de son coutelas.

— ...dans la chair.

Gibert ravala sa salive. Il remballa précipitamment ses documents. Le colosse approuva d'un hochement de tête.

— Bien. Vous apprenez vite.

Il tira un petit couteau de sa ceinture. L'assureur blêmit. Le brigand se contenta de découper un morceau de saucisson avant de poursuivre :

— Récapitulons. Qui voyage ?

— Le bourgmestre de Tesquieu.

— Hum.

— Il rejoint Myr.

— Continuez.

— Il transporte un coffret.

Le colosse mâchonnait distraitement.

— Qu'y a-t-il dedans ?

— Une rivière d'opales.

Le couteau s'immobilisa. Même les deux hommes qui jouaient aux dés derrière eux cessèrent un instant leur partie.

— Une rivière...

— D'opales.

Gibert acquiesça.

— Offerte par les joailliers du Nord. Une pièce unique.

Le colosse se gratta lentement la barbe.

— Voilà qui explique votre visite.

Il reprit une bouchée.

— Combien d'hommes ?

— Le bourgmestre.

— Ça, j'avais compris.

— Son chef de garnison.

— Hum.

— Cinq soldats.

Le brigand compta sur ses doigts.

— Huit.

— Sept.

— Huit.

— Non...

Le colosse leva un doigt.

— Vous oubliez toujours quelqu'un.

Gibert arqua un sourcil.

— Qui donc ?

Le brigand se désigna avec un immense sourire.

— Moi.

Quelques rires fusèrent dans la salle.

— Si j'suis présent… Ça fait huit gars dans l'histoire.

Le petit assureur ne put s'empêcher de sourire. Le géant reprit aussitôt son sérieux.

— Les soldats… Expérimentés ?

— Ce sont ceux du bourgmestre.

— Donc...

Il fit claquer sa langue.

— Deux savent tenir une épée. Les autres savent surtout porter un uniforme.

Il hocha lentement la tête.

— Faisable. Très faisable.

— Maintenant… Le plus important.

Gibert se pencha.

— Le collier ?

Le brigand éclata de rire.

— Les hommes !

Il frappa la table.

— Toujours les hommes ! Le collier, c'est du travail. Les soldats, c'est des complications. Le bourgmestre, c'est un témoin. Chaque être vivant ajoute une variable. Et j'ai horreur des variables.

Il prit un air professoral.

— Voyez-vous, monsieur Gibert… Les gens s'imaginent que notre métier consiste à manier la lame. Erreur. N'importe quel ivrogne peut planter un couteau. Le vrai talent...

Il posa son index sur le front de l'assureur.

— C'est de savoir à quel moment il vaut mieux ne pas le sortir.

Cette phrase fit taire plusieurs conversations autour d'eux. Le colosse reprit calmement :

— Un homme mort ne parle plus. Un homme vivant raconte. Et parfois… Il raconte exactement ce que nous voulons qu'il raconte.

Il se renversa contre son banc.

— Voilà pourquoi je préfère les frayeurs aux massacres. Le sang attire les soldats. La peur attire les clients.

Il observa Gibert quelques secondes.

— Vous commencez à comprendre pourquoi votre confrère m'a recommandé ?

Puis il ajouta avec un clin d'œil :

— J'suis pas seulement brigand. J'ai aussi le sens du commerce.

Le colosse demeura pensif. Il faisait tourner sa chope entre ses doigts comme un érudit retournerait une question délicate dans son esprit.

Enfin, il hocha la tête.

— J'aime bien votre affaire.

Gibert laissa échapper un discret soupir de soulagement.

— Je m'en réjouis.

— Ne vous réjouissez pas trop vite.

Le brigand leva un doigt épais comme une saucisse.

— Vous n'm'avez pas encore parlé d'vous.

L'assureur resta interdit.

— De... moi ?

— Oui.

— Je ne comprends pas.

— Ça tombe bien.

Le géant sourit.

— Moi, si.

Il se pencha.

— Pourquoi un p'tit assureur qui débute vient voir ma bande plutôt qu'une autre ?

Gibert chercha ses mots.

— On m'a recommandé vos services.

— C'est tout ?

— Votre réputation...

— Laquelle ?

Le colosse attendait. Gibert finit par céder.

— On dit que...

Il s'humecta les lèvres.

— ...vous réussissez toujours.

Le brigand éclata d'un rire satisfait.

— Ah ! Voilà une réponse qui m'plaît davantage.

Il se renversa.

— Vous savez pourquoi ?

Gibert secoua la tête.

— Parce que j'suis paresseux.

Cette réponse déconcerta l'assureur.

— Pardon ?

— La paresse.

Il leva sa chope.

— C'est la première qualité d'un chef.

Autour d'eux, plusieurs brigands acquiescèrent gravement, leur capitaine venait d'énoncer une vérité universelle.

— Un homme courageux fonce. Un homme intelligent réfléchit. Un homme paresseux...

Il sourit.

— Cherche le moyen d'éviter d'avoir à recommencer.

Il posa sa chope.

— Voilà pourquoi mes embuscades réussissent. J'n'aime pas refaire deux fois l'même travail.

Il croisa les bras.

— Alors on prépare. On observe. On attend. Et lorsqu'on frappe...

Il claqua des doigts.

— Ça dure moins longtemps qu'une prière d'moine.

Il observa Gibert.

— Votre confrère vous a-t-il expliqué notre façon d'travailler ?

— Très peu.

— Tant mieux. J'aime raconter moi-même mes qualités.

Il prit un ton cérémonieux.

— Nous n'sommes pas des assassins. Nous sommes des entrepreneurs.

Quelques brigands levèrent leur chope.

— Nous investissons du temps… de l'énergie… des petites mains… du matériel...

Il comptait sur ses doigts.

— Et parfois même des chevaux. Tout cela représente des frais.

Il regarda Gibert droit dans les yeux.

— Vous comprenez les frais. Vous êtes assureur.

Gibert acquiesça malgré lui.

— En conséquence...

Le colosse reprit son ton professionnel.

— Une belle bourse pleine pour le passage à tabac.

Il leva un deuxième doigt.

— Si un assassinat s'invite dans l'affaire… Vous doublez la mise.

Gibert ouvrit aussitôt la bouche.

— Mais...

Le brigand leva la main.

— J'n'ai pas fini.

Troisième doigt.

— Tout c'qui brille dans l'convoi appartient à ma bande. Prime de risque.

Quatrième doigt.

— La moitié maintenant. L'autre moitié après l'travail.

Cinquième doigt.

— Si l'client disparaît avant notre rencontre...

Il haussa les épaules.

— C'est qu'la vie en avait décidé autrement. Nous n'remboursons pas les occasions perdues.

Il sourit.

— Alors ?

Il écarta les bras.

— C'est honnête.

Gibert le regarda comme on regarde quelqu’un annoncer très sérieusement que le soleil se lève à l'ouest. Le mot honnête avait rarement paru aussi déplacé. Le colosse remarqua son embarras.

— Ah… Vous trouvez mes conditions sévères.

Il se gratta la barbe.

— Pourtant...

Il désigna la salle.

— Regardez donc autour d'vous. Ces braves risquent leur peau. Vous… Vous ne risquez qu'votre réputation. À choisir… Je préfère largement votre position.

Monsieur Gibert demeura silencieux quelques instants. Chaque clause lui paraissait plus scandaleuse que la précédente ; pourtant aucune ne lui semblait véritablement négociable. Lorsqu'on traite avec des loups, il est malvenu de discuter le prix des crocs. Il finit par acquiescer.

— J'accepte.

Le colosse ne manifesta aucune satisfaction. Il hocha simplement la tête, comme un artisan qui voit enfin son devis signé.

— Sage décision.

Gibert déposa une lourde bourse sur la table. Le brigand ne s'en empara pas immédiatement. Il la soupesa du bout des doigts, huma le cuir, puis l'ouvrit enfin. Les pièces s'entrechoquèrent. Il apprécia cette musique discrète que seuls les avares et les brigands savent véritablement apprécier. Il en saisit une. La fit sauter. La rattrapa. La mordit.

— Pardonnez ma méfiance.

Il leva les yeux.

— Il paraît qu'on fabrique aujourd'hui d'excellentes fausses pièces.

Il sourit.

— Heureusement, les honnêtes gens sont plus faciles à contrefaire que l'or.

Quelques clients rirent autour d'eux. Le colosse referma la bourse et la glissa sous son banc.

— C'est entendu. Dans trois jours. À l'aube. Le chemin de Myr. On se revoit à la nouvelle lune… Ici même.

Il tendit une main immense.

— Marché conclu.

Gibert hésita. Puis il la serra. La poigne du brigand était si puissante qu'il crut un instant entendre ses phalanges protester.

— À très vite... partenaire.

Il lui adressa un clin d'œil.

— La prochaine fois, votre bourgmestre souscrira sans discuter. La peur est de loin votre meilleur argument de vente... et c'est précisément ce que nous allons lui offrir.

Le colosse reprit déjà sa chope. L'affaire semblait classée aussi bien que si l'on venait de commander quelques bottes de foin.

— Tavernier ! Une autre ! Et cette fois...

Il désigna Gibert de son pouce.

— Mon ami offre la tournée !

Une immense clameur parcourut l'auberge. Les chopes s'élevèrent. Des voix inconnues le remercièrent. Un ivrogne entreprit même de lui chanter une ballade si fausse qu'elle aurait pu être composée exprès pour lui faire regretter sa générosité.

Gibert protesta faiblement. Personne ne l'écouta. Le colosse riait à gorge déployée.

— Voyez-vous, monsieur l'assureur… Vous apprenez vite. Première leçon : l'argent circule toujours plus vite lorsqu'il ne vous appartient plus.

Il éclata d'un nouveau rire. Monsieur Gibert esquissa un sourire contraint. Après tout… quelques pièces de plus ou de moins importaient peu. Si cette expédition réussissait, les bénéfices couvriraient largement cette dépense imprévue.

Pour la première fois depuis le début de la soirée, il sentit l'angoisse retomber. Il salua maladroitement l'assemblée. Personne ne lui répondit. Tous célébraient déjà son argent avec un enthousiasme qu'ils ne lui auraient probablement jamais témoigné en personne.

Il quitta l'auberge. La porte se referma derrière lui. Aussitôt, le vacarme s'étouffa. La nuit l'accueillit comme une vieille connaissance. L'air frais lui arracha un profond soupir.

Il rajusta son pourpoint, remit correctement sa perruque et entreprit de quitter les bas-fonds d'un pas vif. La nuit tombait lentement sur la cité. Entre les maisons penchées, les derniers rayons du soleil découpaient de longues bandes de lumière où dansait une poussière dorée. Plus loin, les enseignes grinçaient sous la brise et l'on entendait déjà les premiers marchands replier leurs étals.

À mesure qu'il s'éloignait du quartier des brigands, les rues retrouvaient une apparence de respectabilité. Les façades étaient plus propres. Les pavés moins disjoints. Les passants baissaient moins instinctivement la main vers leur bourse. Tesquieu redevenait une ville civilisée.

Monsieur Gibert accéléra le pas. Son cœur battait encore trop vite, mais cette fois d'excitation. L'entretien avait dépassé toutes ses espérances. Certes, le colosse était d'une fréquentation discutable, mais les grands commerces reposaient rarement sur des partenaires irréprochables.

Dans quelques jours, le bourgmestre comprendrait son erreur. Et lorsqu'il reviendrait implorer sa protection, il serait prêt à payer bien davantage que le prix initial. Il esquissa un sourire satisfait. Une fortune se bâtissait parfois sur une seule bonne décision. Il n'eut pas le temps d'en savourer davantage la perspective.

Une forme indistincte s'abattit violemment sur son visage. Une douleur fulgurante explosa dans son crâne, une dent s’envola et roula au loin. Ses jambes cédèrent. Les pavés vinrent brutalement à sa rencontre. Il entendit le craquement sec de son nez avant même d'en sentir la douleur.

Pendant quelques secondes, il ne distingua plus que des silhouettes floues et des étoiles blanches qui dansaient devant ses yeux.

Une paire de bottes s'arrêta devant lui. Il leva péniblement la tête.

Le colosse essuyait tranquillement un énorme gourdin sur sa manche, comme un boucher nettoie son couteau après avoir débité une carcasse. Il affichait cet éternel sourire placide.

— Ah...

Sa voix était embarrassée.

— J'crois qu'j'ai cogné un peu fort.

Il s'accroupit près de Gibert. Celui-ci voulut reculer. Son corps refusa de lui obéir. Le brigand lui posa une main sur l'épaule.

— Ne bougez pas. Vous risqueriez d'aggraver vos blessures.

Il attendit un instant. Son sourire s'élargit.

— J'ai oublié d'vous transmettre un message.

Le sang coulait déjà entre les lèvres de Gibert.

— Le... lequel...

Le colosse inclina la tête.

— Vous avez le bonsoir de votre ami assureur.

Le sourire de Monsieur Gibert disparut. Son regard, lui, demeura figé. Il comprit. Tout. Les recommandations. La facilité avec laquelle on l'avait accepté. Les éclats de rire dans l'auberge. La poignée de main. Le mot partenaire. Il n'avait jamais été un client. Seulement un contrat de plus. Le brigand soupira.

— Votre ami n’aime pas la concurrence.

Le gourdin se leva une dernière fois. Au loin, une cloche annonça la fin du jour.

Personne ne vint voir ce qui s'était passé. Les habitants de Tesquieu avaient depuis longtemps appris qu'il existait des bruits auxquels il valait mieux ne pas prêter attention. Le lendemain, on parla brièvement de l'assassinat d'un jeune assureur prometteur. Quelques semaines plus tard, un autre ouvrit une agence à la même adresse. Les compagnies d'assurance, comme les mauvaises herbes, repoussaient toujours plus vite que les ambitieux qui les cultivaient.

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