Il est des créatures dont nous racontons volontiers l'histoire, pourvu qu’elle soit terminée car les morts ne viennent jamais contredire les conteurs. On leur prête des vertus qu'ils n'eurent point, des vices qu'ils ne méritèrent jamais, et des paroles qu'ils n'auraient su prononcer sans s'étrangler de rire. Les générations passent, les mensonges prennent racine, et l'on finit par appeler légende ce qui n'était d'abord qu'une mémoire mal entretenue.
La créature qui nous intéresse présentement ne savait rien de cela. Les histoires avaient quitté son esprit bien avant que son esprit ne la quitte. Elle errait depuis si longtemps qu'elle avait cessé de compter les printemps. Les arbres avaient poussé, vieilli, pourri, puis nourri d'autres arbres encore, sans qu'elle pût dire si une année ou un siècle s'était écoulé. Le temps ressemble aux rivières, les hommes aiment à lui donner un nom, à mesurer son cours et à le découper en journées comme on découpe une miche de pain. La forêt, elle, ne consultait ni les heures ni les calendriers. Elle se contentait de croître avec lenteur.
La forêt était devenue son royaume, ou sa prison ; elle n'avait jamais bien compris la différence. Les royaumes sont des prisons où l'on demeure par orgueil. Les prisons sont des royaumes dont on ne possède pas la clef.
Elle dormait où la nuit la surprenait. Tantôt dans le creux d'un vieux hêtre que la foudre avait vidé sans parvenir à l'abattre ; tantôt sous l'arche écroulée d'une chapelle dont les saints avaient déserté les niches depuis des siècles ; tantôt, lorsqu'il pleuvait fort, au fond d'une grotte où les chauves-souris l'accueillaient avec indifférence. Les bêtes jugent moins sévèrement que nous autres ; elles ne s'arrêtent guère au visage.
Les bien vovants, eux, détournaient les yeux... lorsqu'ils n'avaient pas déjà pris leurs jambes à leur cou. Il suffisait qu'elle approchât d'un chemin pour que les chiens grondassent, que les chevaux s'agitassent, que les enfants éclatassent en sanglots avant même d'avoir compris ce qui les effrayait. Les adultes, eux, comprenaient très bien. Ils ne voyaient pas une femme ; ils voyaient tout ce qu'ils avaient appris à craindre depuis leur enfance. Le reste, leur imagination s'en chargeait avec un zèle admirable. De tout temps, l’humanité partage ce talent singulier de fabriquer des monstres chaque fois qu'ils manquent d'explications.
Alors elle repartait parce qu’elle lisait dans leurs regards ce qu’elle ne pouvait plus lire dans les eaux des ruisseaux. Son visage devait être affreux. Elle n’en gardait aucun souvenir. Il lui arrivait parfois de porter la main à sa joue, d’y sentir une peau dure, irrégulière, parcourue de crevasses semblables à celles que le soleil dessine sur les terres oubliées des pluies. Elle découvrait alors ces cicatrices avec une surprise toujours neuve. Comment s’était-elle blessée ? Elle l’ignorait.
Le lendemain, la question lui était aussi étrangère que si elle avait concerné une autre femme. Sa mémoire ressemblait à ces vieux filets de pêche dont les mailles, rompues de toutes parts, laissent fuir les plus belles prises. Quelques images s'y empêtraient encore avant de s'en échapper à leur tour. Une odeur de pluie. Une douleur fulgurante dans les mains. Le rire d'une vieille femme.
Elle avait renoncé depuis longtemps à retenir ces lambeaux de passé. Les souvenirs sont comme certains oiseaux farouches, plus on tente de les saisir, plus ils s'éloignent. À force d'échecs, elle avait appris cette résignation mélancolique qui consiste à regarder s'envoler ce que l'on ne possède déjà plus.
Pourtant… Un matin, alors que le soleil jouait avec les feuilles comme un enfant trop riche en jouets, un tintement insolite traversa les sous-bois. Des grelots, des voix, une carriole. Elle s'immobilisa.
L'étrange véhicule avançait au pas d'un vieux cheval philosophe, drapé de tissus aux couleurs si vives qu'on les eût crus dérobés à un arc-en-ciel distrait. Des casseroles pendaient à son arrière comme des décorations militaires attribuées à un marmiton héroïque. Un homme conduisait l'attelage, saluant chaque passant avec une générosité désarmante, celle des gens qui distribuent davantage de sourires qu'ils ne possèdent de pièces dans leur bourse.
Elle demeura longtemps immobile après le passage de la carriole. Le chemin était vide. Le tintement des grelots avait disparu. Les oiseaux recommençaient déjà à chanter comme si rien ne s'était produit. Alors, sans réfléchir, car les décisions les plus importantes sont souvent celles que l'on ne prend pas, elle posa le pied sur la route et suivit les traces laissées par les roues dans la poussière. Elles allaient d'un village à l'autre, disparaissaient sous la pluie, renaissaient dans la poussière des chemins, contournaient les collines comme si le monde entier s'était construit pour laisser passer cette vieille carriole bariolée.
Le soir, lorsqu'elle apercevait de loin un feu de camp, elle attendait que les dernières braises mourussent avant de venir fouiller les lieux. Il arrivait qu'elle y retrouvât quelques miettes de pain, une pomme oubliée... et, plus souvent encore, des feuilles couvertes d'une écriture qu'elle ne lisait qu'à demi. Les mots glissaient sous ses yeux comme des poissons dans une eau trouble ; certains demeuraient un instant, puis s'évanouissaient avant qu'elle eût compris ce qu'ils racontaient.
Une chose ne s'effaçait jamais : la voix.
Chaque fois que le vieil homme s'arrêtait sur une place ou dans une auberge, il parlait. Il parlait aux enfants, aux vieillards, aux chiens qui voulaient bien l'écouter et parfois même aux poules, lesquelles faisaient d'ailleurs preuve d'une attention dont bien des érudits auraient pu s'inspirer. Les histoires naissaient dans sa bouche avec une facilité insolente. Il connaissait un conte pour chaque arbre, une anecdote pour chaque pierre, une morale pour chaque sottise humaine. Autant dire qu'il n'était jamais à court.
Ce matin-là, la carriole gravissait un chemin pierreux dont les ornières mettaient à l'épreuve les ressorts fatigués de l'attelage. Le cheval soufflait, Marcelin aussi. Tous deux avaient dépassé l'âge où l'on monte une côte avec enthousiasme.
Le vieux saltimbanque flatta l'encolure de sa bête.
— Encore un effort, mon brave... Après cette colline, je te promets une retraite digne des plus grands destriers. Quant à moi, je m'offrirai le luxe de vieillir sans avoir chaque semaine un bourgmestre pour me rappeler que les conteurs prennent décidément trop de place sur les marchés.
Il leva les yeux vers le sommet.
— Voilà bien des années que je parcours les Trois Pays. J'y ai rencontré des rois qui n'avaient rien de royal, des brigands plus honnêtes que certains magistrats et des moines dont la seule prière consistait à demander une seconde tournée. Si je devais coucher sur le papier toutes les folies dont j'ai été témoin, il me faudrait une maison, une table solide... et beaucoup moins de rhumatismes.
Il éclata d'un rire qui fit s'envoler quelques corneilles.
— Tiens mon brave compagnon de voyage... puisque nous parlons des travers des hommes... sais-tu quelle profession m'a toujours le plus émerveillé ? Les assureurs.
Il marqua une pause, comme il le faisait toujours lorsqu'il savait qu'il tenait une bonne entrée.
— Le brigand vous menace de son couteau. L'assureur, lui, vous vend la peur avant même que le couteau ne sorte du fourreau. À choisir, je ne sais toujours pas lequel des deux est le plus dangereux... quoique je connaisse une histoire où ils s'étaient entendus à merveille.
Il ajusta son chapeau, fouetta doucement les rênes.
— Cette histoire commença dans une auberge qui sentait davantage la bière renversée que l'honnêteté…
La femme s'arrêta à la lisière des roseaux, là où l'eau venait mourir contre les hautes herbes dans un bruissement si discret qu'on l'eût cru honteux de troubler le silence. Le vieil homme avait immobilisé sa carriole sur la hauteur voisine et, sans savoir qu'une paire d'yeux le contemplait depuis les berges, il commença son récit. Elle demeura tapie derrière le rideau vert des joncs, immobile comme une pierre oubliée. Les mots lui échappaient souvent, mais la voix, elle, trouvait toujours son chemin jusqu'à son cœur. Lorsqu'il annonça qu'il raconterait l'histoire d'un assureur qui croyait vendre la sécurité à des brigands plus habiles que lui, elle ne comprit ni pourquoi ses lèvres esquissèrent l'ombre d'un sourire, ni pourquoi, pour la première fois depuis une éternité, elle décida de ne plus reprendre la route. Le conteur avait trouvé son refuge. Sans le savoir, elle venait de trouver le sien.