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Contretemps cinquième

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article 636

Le soleil avait déjà gravi la moitié du ciel lorsque Marcelin abandonna sa plume. Les douleurs de son poignet revenaient toujours avant celles de son inspiration. C’était, disait-il, la manière qu’avait le corps de rappeler à l’esprit qu’il n’était jamais seul à travailler.

Le vieil homme s’étira et quitta l’ombre de l’auvent. Une odeur de menthe sauvage montait des pierres chauffées par le matin. Plus bas, l’étang respirait sous une légère brise. Les roseaux ployaient sans jamais rompre, comme ils le faisaient depuis des générations.

Sous le vieux pommier, la jument grise somnolait toujours. L’âge avait voûté son encolure et blanchi sa robe sans parvenir à lui enlever cette tranquillité qui appartenait aux bêtes ayant suffisamment vécu pour ne plus se laisser impressionner par grand-chose.

Une aigrette venait de se poser sur son dos.

L’oiseau avançait avec précaution entre les vieux poils gris, marquant parfois un temps d’arrêt avant d’abaisser brusquement son long bec. Une mouche disparaissait, une autre ensuite. Chaque capture était suivie de quelques pas supplémentaires, l’aigrette inspectait consciencieusement un jardin dont elle aurait été la propriétaire.

La vieille jument ne bronchait pas. De temps à autre, une oreille frémissait doucement, retombait aussitôt. L’animal offrait son corps au travail de l’oiseau.

Marcelin demeura longtemps à les regarder.

Il avait toujours trouvé étonnant que les hommes passent tant de temps à écrire des traités sur les alliances quand les bêtes, elles, les pratiquaient depuis que le monde était monde.

Ilin vint le rejoindre avec un panier de fèves sous le bras.

—Tu admires encore ta vieille jument ?

— Non.

Marcelin désigna l’aigrette.

— J’admire surtout cette voleuse.

Ilin suivit son regard.

— Voleuse ?

— Elle dérobe son repas sur le dos d’une autre… et la victime semble lui en savoir gré.

Ils observèrent encore quelques instants le petit manège. L’aigrette poursuivait inlassablement sa récolte. À chacun de ses coups de bec, une mouche disparaissait. À chacun de ces repas, la vieille jument gagnait un peu de tranquillité.

Marcelin finit par reprendre :

— Voilà un commerce que nos puissants n’ont jamais réussi à imiter.

— Tu crois ?

— Bien sûr.

Il sourit.

— Chez nous, celui qui rend service commence généralement par présenter sa facture.

Ilin éclata de rire.

— Tu exagères.

— À peine.

Le vieil homme s’accouda à la barrière du potager.

— Les royaumes aussi fonctionnent ainsi. Ils promettent de protéger leurs peuples des guerres qu’ils déclarent eux-mêmes. Les marchands promettent d’enrichir leurs voisins en commençant par les appauvrir.

Il désigna l’aigrette.

— Elle, au moins, ne prétend pas agir par bonté. Elle mange parce qu’elle a faim. La jument la laisse faire parce qu’elle y trouve son compte. Voilà une alliance honnête.

Il resta silencieux quelques instants.

— On complique souvent les choses simples jusqu’à oublier qu’elles l’étaient.

L’aigrette déploya soudain ses ailes. Elle s’éleva avec une grâce tranquille, décrivit un large cercle au-dessus de l’étang avant d’aller se poser plus loin, dans les hautes herbes.

Marcelin suivit son vol jusqu’à ce que le blanc de son plumage disparaisse parmi les roseaux.

Il sourit.

— Les enfants comprennent encore cela.

Ilin tourna la tête.

— Quoi donc ?

— Que le monde est plein de miracles avant qu’on leur explique comment il fonctionne.

Le vieux saltimbanque retourna vers sa table. Il écarta quelques feuillets, en choisit un autre dans la pile et caressa du plat de la main le parchemin encore vierge.

— Cela me rappelle une petite fille qui croyait qu’il suffisait de montrer les choses du doigt pour qu’elles acceptent de venir à elle…

Il trempa sa plume dans l’encrier.

— Et, pour une fois, le monde avait eu la mauvaise idée de lui donner raison.

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