Il existe dans les Trois Pays des hommes qui naissent avec la chance au berceau.
Je ne parle pas de ces petits privilégiés qui héritent d'un titre ou d'un lopin de terre. Ceux-là confondent souvent fortune et mérite. Non, je parle de ces êtres agaçants auxquels tout semble sourire sans effort. Ceux qui, même lorsqu'ils trébuchent, tombent sur une bourse pleine.
Ambroise Fulquet appartenait à cette espèce-là.
Négociant en épices à Manidres, il possédait trois entrepôts sur les quais, deux navires marchands et suffisamment d'argent pour ne plus jamais travailler de sa vie. Pourtant, comme beaucoup d'hommes riches, il continuait de s'affairer du matin au soir. L'accumulation de richesse est une maladie qui ne connaît aucun remède ; les plus fortunés en sont souvent les premières victimes.
À l'aube, tandis que les dockers déchargeaient les cargaisons venues du sud, Ambroise Fulquet parcourait déjà les quais. Les senteurs de cannelle, de cardamome et de poivre noir le suivaient comme un parfum personnel. Les marins le saluaient avec respect. Les boutiquiers lui adressaient de grands gestes amicaux. Les concurrents, eux, souriaient beaucoup moins volontiers.
Parmi ces derniers figurait Raydmon Bouvandron, un homme que le bon sens aurait dû pousser à apprécier Ambroise. Leurs commerces prospéraient. Leurs fortunes grossissaient. Ils fréquentaient les mêmes cercles. Pourtant, Raydmon nourrissait pour lui une rancœur tenace.
Il faut dire que la vie avait eu la mauvaise habitude de choisir Ambroise chaque fois qu'un seul homme pouvait être récompensé. Lorsqu'un contrat prestigieux se présentait, Ambroise l'obtenait. Lorsqu'une cargaison rare arrivait au port, elle finissait dans ses entrepôts. Lorsqu'une jeune femme attirait tous les regards lors d'un bal, elle semblait invariablement s'éprendre de lui. Le cas d'Éloïse Périclette n'avait pas fait exception.
Ah, Éloïse...
Je pourrais vous décrire ses cheveux, son sourire ou ses yeux, mais je n'y parviendrais pas mieux qu'une centaine de poètes avant moi. Sachez simplement qu'elle possédait ce talent rare qui transforme une pièce entière lorsqu'elle y entre. Certains parlent de beauté ; je crois plutôt qu'il s'agit d'une forme particulière de lumière.
Dans deux lunes à peine, Ambroise devait l'épouser.
Le futur marié savourait cette perspective avec une gourmandise peu compatible avec les vertus que les prêtres attribuent aux amoureux. Il imaginait leur maison, leurs repas, leurs enfants. Et, puisqu'il était un homme parfaitement ordinaire sous ses habits coûteux, quelques pensées moins avouables encore.
Rien ne semblait pouvoir troubler une existence aussi agréable. Voilà précisément pourquoi le destin choisit ce moment pour intervenir. Il possède un goût très sûr pour la cruauté.
Le matin du solstice d'été, Ambroise se préparait devant la grande psyché de sa chambre. Une boîte de cire ouverte reposait sur la commode. D'un geste appliqué, il disciplinait une mèche rebelle lorsque son reflet disparut.
Il ne s'effaça pas progressivement, ni ne devint translucide. Oh non… Il cessa simplement d'exister. Là où se trouvait un instant plus tôt le visage satisfait d'un riche négociant, il n'y avait plus que le lit derrière lui.
Ambroise demeura figé. Il cligna des yeux. Une fois. Deux fois. Trois fois. Le reflet ne revint pas. Il demeura figé.
Puis il cligna des yeux. Une fois. Deux fois. Trois fois. Le reflet ne revint pas.
Ambroise posa les mains sur le cadre de la psyché et s'approcha jusqu'à toucher le verre de son nez. Derrière lui, la chambre apparaissait avec une netteté parfaite : les rideaux de velours, le lit aux montants sculptés, la commode en noyer. Tout y était.
Tout.
Sauf lui.
— Très drôle.
Il prononça ces mots à haute voix comme si un plaisantin se cachait quelque part dans la pièce.
Personne ne répondit. Son cœur commença à battre plus vite. Le négociant ouvrit fébrilement un tiroir et en sortit un miroir de poche cerclé d'argent. Le résultat fut identique. Son image refusait obstinément de s'y montrer. Une inquiétude plus sérieuse commença à s'insinuer dans son esprit.
Il vérifia ses mains : toujours là. Ses jambes : toujours là. Son ventre : malheureusement toujours là également. Il pinça sa joue. La douleur fut bien réelle.
— Je suis devenu fou.
Cette hypothèse lui parut tout à fait raisonnable pendant une poignée de secondes. Alors il remarqua un détail. Dans le miroir de poche, le lit apparaissait parfaitement, le vase posé sur la table également. Une mouche qui traversait la pièce se reflétait même dans le métal poli. Seul Ambroise était absent.
Or la folie, aussi imaginative soit-elle, n'avait jamais eu le pouvoir de sélectionner ses hallucinations avec une telle précision.
Le négociant reposa lentement le miroir. Son inquiétude céda progressivement la place à une émotion toute différente, une émotion qu'il aurait été bien embarrassé d'avouer : de la curiosité puis de l'excitation.
Car Ambroise Fulquet connaissait les histoires. Tout le monde les connaissait. Les conteurs les répétaient sur les places de marché. Les mères les murmuraient aux enfants. Les vieillards les enjolivaient à la veillée.
Les Dons. Les Perfidies. Les malédictions. Les miracles. On leur donnait cent noms différents selon les provinces traversées. On racontait des choses terribles à leur sujet, des choses merveilleuses également. Pour la première fois de sa vie, Ambroise se demanda si ces récits n'étaient pas un peu moins mensongers qu'il ne l'avait cru.
Il leva une main devant son visage. Il la voyait parfaitement. Il la dirigea vers le miroir. Là. Plus rien. Le bras semblait s'interrompre au niveau du reflet, comme si le verre refusait d'admettre son existence.
Un rire nerveux lui échappa.
— Par tous les saints...
Il aurait dû être effrayé. Il l'était un peu mais il était surtout fasciné car derrière la peur naissait déjà une autre pensée profondément humaine et profondément stupide : que pouvait-on accomplir lorsqu'aucun regard ne pouvait plus vous surprendre ?
Les idées arrivèrent aussitôt : observer les négociations de ses concurrents, découvrir les secrets des notables, écouter les conversations des puissants, entrer là où les portes demeuraient fermées, savoir, tout savoir. Une autre idée surgit, bien plus urgente et agréable : Éloïse.
Un sourire apparut sur son visage. Voilà des mois qu'il attendait leur mariage avec l'impatience d'un adolescent. Une visite discrète ne pouvait faire de mal à personne. Quelques minutes seulement, un simple regard, peut-être deux.
Ambroise attrapa sa veste et se dirigea vers la porte. À peine avait-il posé la main sur la poignée qu'un doute le traversa. Et si le Don disparaissait soudainement ? En plein milieu du salon des Périclette ? Entre la mère d'Éloïse et le majordome ? L'idée lui arracha une grimace.
Il haussa les épaules. Le monde appartenait aux audacieux. Depuis quelques minutes, il était devenu l'homme le plus audacieux de Manidres ou le plus idiot. La frontière entre les deux notions est souvent difficile à distinguer.
Il descendit les marches de sa demeure quatre à quatre et s'engagea dans les rues de Manidres aussi enthousiaste qu'un enfant auquel on aurait confié les clés d'un magasin de friandises. Le soleil du solstice baignait la cité portuaire d'une lumière éclatante. Les cris des dockers montaient des quais, mêlés aux jurons des marins et aux appels des marchands. Les senteurs de poisson, de sel et d'épices formaient ce parfum si particulier que les habitants de Manidres ne remarquaient même plus.
Pour la première fois de sa vie, Ambroise traversait cette agitation sans qu'aucun regard ne se pose sur lui. L'expérience était grisante.
Il s'arrêta devant l'étal d'un fruitier. Celui-ci négociait âprement le prix de quelques grenades avec une matrone aux bras épais comme des jambons. Ambroise passa juste entre eux. Aucun des deux ne s'interrompit. Il agita même une main devant leurs yeux, rien.
Le monde continuait sans lui. Cette pensée aurait dû l'inquiéter. Elle l'amusa.
Un peu plus loin, il surprit une conversation entre deux négociants qui le saluait d'ordinaire avec de grands sourires.
— Fulquet ? Une sangsue en habit de velours.
— Une sangsue riche.
— Ce qui est encore pire.
Les deux hommes rirent. Ambroise resta interdit une seconde avant de sourire à son tour. Les voilà donc, les véritables opinions que l'on gardait pour soi lorsqu'il était présent. Cette découverte ne l'offusqua guère. Les marchands vivaient de concurrence et de jalousie comme les poissons vivaient dans l'eau.
Au contraire, il se sentit privilégié. Combien de secrets le monde lui dévoilerait-il aujourd'hui ?
Il poursuivit son chemin avec une curiosité renouvelée. Les degrés taillés dans la falaise menaient à la ville basse. À mesure qu'il descendait, les demeures bourgeoises cédaient la place aux tavernes, aux entrepôts et aux ateliers. Les mouettes tournoyaient au-dessus des quais. Des cordages grinçaient. Un navire étranger venait d'accoster et son équipage déchargeait des caisses marquées de symboles inconnus.
Ambroise se surprit à imaginer ce qu'il pourrait accomplir grâce à son Don.
Les opportunités semblaient infinies, plus de concurrence, plus de portes closes, plus de secrets. Les puissants eux-mêmes ne pourraient rien lui cacher. À cette pensée, il éprouva une légère honte. Celle-ci disparut aussitôt.
L'être humain possède une remarquable faculté à justifier les avantages qui lui profitent.
Lorsqu'il arriva devant l'hôtel particulier des Périclette, son enthousiasme reprit le dessus. Il contempla quelques instants la demeure. Les pierres blanches étincelaient sous le soleil. Des glycines grimpaient le long de la façade. Derrière les fenêtres se trouvait Éloïse.
La simple idée de la voir fit battre son cœur plus vite.
Le battant principal s'ouvrit brusquement. Le majordome apparaissait sur le seuil. Ambroise s'immobilisa aussitôt, par réflexe. Le vieil intendant balaya la rue du regard avant de hausser les épaules.
À cet instant, une idée traversa l'esprit du négociant, parfaitement stupide. Il saisit du bout des doigts un petit galet décoratif posé près du perron et le lança derrière une colonne. Le bruit sec fit aussitôt tourner la tête du domestique. Celui-ci s'avança pour vérifier. Ambroise se glissa alors à l'intérieur avec l'adresse toute relative d'un homme qui n'avait jamais eu besoin d'être discret de sa vie.
Le vestibule était désert. Il se retint de rire. L'interdit possédait une saveur exquise. Voilà des mois qu'il fréquentait cette demeure. Jamais encore il n'avait éprouvé pareil plaisir à en franchir le seuil. Il avançait désormais dans les couloirs comme un explorateur découvrant une terre inconnue. Chaque porte entrouverte révélait une intimité nouvelle.
Dans une salle à manger, trois servantes dressaient la table du déjeuner tout en échangeant des ragots sur les voisins. Dans un salon, Madame Périclette corrigeait une liste d'invités pour le mariage à venir. Plus loin, un valet tentait maladroitement de cirer une paire de bottes tout en somnolant. Le monde continuait à vivre, sans masque, sans représentation, sans savoir qu'il était observé.
Et Ambroise commençait à comprendre que son Don lui ouvrait davantage que des portes. Il lui ouvrait les hommes eux-mêmes. Lorsqu'il atteignit enfin l'étage supérieur, il ralentit instinctivement le pas.
La chambre d'Éloïse se trouvait au bout du corridor. Son cœur battait à nouveau d’une émotion plus douce et tendre. Il s'approcha de la porte entrouverte.
Et la vit, assise devant son écritoire. La lumière du matin se posait sur ses cheveux, main bienveillante. Pendant quelques instants, Ambroise oublia jusqu'à l'existence de son Don. Il se contenta de la regarder comme un homme heureux contemple son avenir.
Éloïse écrivait. Sa plume avançait avec cette lenteur appliquée propre aux personnes qui réfléchissent autant qu'elles rédigent. Parfois elle s'interrompait, levait les yeux vers la fenêtre ouverte, puis revenait à son ouvrage. Un rayon de soleil glissait sur le vélin et faisait scintiller l'encre encore fraîche.
Ambroise demeura quelques instants sur le seuil.
Pour la première fois depuis la découverte de son Don, il éprouvait un léger remords. Entrer dans les entrepôts d'un concurrent était une chose. Épier celle qu'il aimait en était une autre. Il se sentait à la fois coupable et incapable de rebrousser chemin.
L'homme est ainsi fait : plus une porte devrait rester fermée, plus il désire regarder derrière. À pas lents, il s'approcha. Le parquet craqua sous son poids. Éloïse releva la tête. Ambroise se figea aussitôt.
La jeune femme demeura immobile quelques secondes. Son regard parcourut la pièce. Elle fronça légèrement les sourcils. Elle retourna alors à son courrier.
Le négociant expira silencieusement. À présent, il se trouvait suffisamment près pour distinguer les mots. Il n'était pas fier de ce qu'il faisait mais il lut malgré tout.
Monsieur Fulquet est des plus prévenants. À ses côtés, je serai une épouse comblée et, au plus vite je l'espère, une mère attentionnée.
Ambroise sentit une chaleur agréable lui envahir la poitrine. Loin des bals, des sourires convenus et des promesses échangées sous le regard des familles, ces quelques lignes avaient davantage de valeur que toutes les déclarations du monde.
Elles n'étaient destinées à personne, voilà précisément pourquoi elles étaient sincères. Le jeune homme détourna les yeux, il avait suffisamment vu, plus qu'il n'aurait dû. Cette visite devait prendre fin.
Alors qu'il s'apprêtait à quitter la chambre, Éloïse reprit sa plume.
Curiosité ou faiblesse, Ambroise jeta un dernier regard.
Puisse seulement le commerce lui laisser davantage de temps pour lui-même. Il poursuit toujours une cargaison, un contrat ou quelque nouvelle affaire. J'espère qu'il comprendra un jour qu'il possède déjà tout ce dont un homme peut rêver.
Le sourire d'Ambroise s'effaça légèrement. Cette remarque, pourtant tendre, le surprit. Possédait-il vraiment tout ce dont un homme pouvait rêver ? La question le suivit tandis qu'il quittait la pièce.
Dans le corridor, il s'arrêta devant une grande fenêtre donnant sur les jardins.
En contrebas, des domestiques s'affairaient autour des massifs fleuris. Plus loin, les toits de Manidres étincelaient sous le soleil du midi. Les mâts des navires dessinaient une forêt de bois et de cordages qui s'étendait jusqu'à l'horizon marin.
Ambroise contempla ce spectacle avec satisfaction. Oui, il était heureux, extraordinairement heureux et désormais invisible.
À cet instant précis, il se sentit invincible. Voilà sans doute pourquoi les catastrophes surprennent toujours leurs victimes. Elles choisissent les moments où l'on se croit protégé de tout. En descendant l'escalier, Ambroise croisa le père d'Éloïse. Le respectable négociant avançait accompagné de deux associés. Les trois hommes discutaient à voix basse.
— Fulquet est habile, disait l'un d'eux.
— Trop habile, répondit un autre.
— Cela ne durera pas éternellement.
Le père d'Éloïse haussa les épaules.
— Peut-être. Mais aujourd'hui, c'est lui qui gagne.
Ambroise s'arrêta. Cette conversation l'amusa davantage qu'elle ne l'offensa. Les compliments deviennent plus sincères lorsqu'on ignore que leur destinataire se trouve à deux pas.
Il reprit sa route, traversa le vestibule et retrouva enfin la rue.
Le monde lui appartenait, ou du moins le croyait-il car, à l'autre extrémité des quais, dans un entrepôt dont les volets demeuraient clos malgré la chaleur estivale, Raydmon Bouvandron examinait des registres de comptes avec la mauvaise humeur qui lui était coutumière. Et lorsqu'un homme jaloux rencontre un rival invisible, les dieux eux-mêmes tendent parfois l'oreille pour entendre la suite de l'histoire.
Raydmon Bouvandron ne fut pas difficile à trouver. L'homme passait davantage de temps dans ses entrepôts qu'auprès de ses proches et davantage auprès de ses registres qu'auprès de ses parents. Ambroise le découvrit penché sur des livres de comptes, les sourcils froncés, entouré de piles de documents qui se reproduisaient d'elles-mêmes.
Le spectacle était moins satisfaisant qu'il l'avait imaginé. Un rival détesté paraît toujours plus imposant dans notre esprit que dans la réalité. De près, Raydmon ressemblait surtout à un homme fatigué.
Ambroise hésita presque. Puis, il avisa les tonneaux de poivre qui attendaient leur chargement. Le vinaigre se trouvait dans une réserve voisine. Une heure plus tard, plusieurs mois de bénéfices potentiels venaient de s'évaporer dans une odeur aigre qui aurait fait pleurer un marin. Le forfait accompli, Ambroise quitta les lieux avec le sentiment enfantin d'avoir remporté une victoire décisive.
Le soir venu, il regagna sa demeure. La fatigue commençait à se faire sentir. Les émotions de la journée avaient été nombreuses. Une bonne nuit de sommeil lui permettrait sans doute d'y voir plus clair. Peut-être même que le lendemain son reflet réapparaîtrait. L'idée le déçut.
Il monta dans sa chambre, tira le cordon destiné à appeler un domestique. Personne ne vint. Ambroise attendit quelques instants avant de tirer une seconde fois, toujours rien. Agacé, il sortit dans le couloir.
Un valet passait justement devant sa porte.
— Hé ! Toi !
L'homme poursuivit sa route.
— Je te parle !
Le domestique continua jusqu'à l'escalier puis disparut. Le sourire d'Ambroise vacilla. Pour la première fois depuis le matin, une inquiétude véritable s'insinua dans son esprit.
Le lendemain, la situation ne s'améliora pas, ni le surlendemain, ni la semaine suivante. Au contraire, chaque tentative confirmait l'évidence. Personne ne le voyait, personne ne l'entendait.
Il pouvait renverser une chaise, fracasser une assiette ou faire claquer une porte, mais jamais les regards ne se posaient sur lui. Les vivants observaient les conséquences de son passage sans jamais percevoir sa présence.
Les serviteurs parlaient désormais de phénomènes étranges, le cuisinier jurait que les couteaux changeaient de place, la gouvernante affirmait qu'on écrivait parfois sur les vitres embuées, une femme de chambre quitta même son emploi après avoir aperçu une plume tracer seule quelques mots sur un registre.
La rumeur enfla et bientôt chacun fut convaincu que la demeure Fulquet était hantée.
Ambroise essaya pourtant. Par tous les saints qu'il connaissait, il essaya. Il couvrit les murs de messages, il écrivit des lettres, il renversa de l'encre, brisa des meubles, lança des objets. Rien n'y fit.
On ne voyait dans tous ces signes que l'œuvre d'un esprit malveillant. Un premier prêtre fut appelé. Il aspergea les murs d'eau bénite. Le deuxième brûla des herbes sacrées tandis qu’un troisième suggéra de quitter la maison avant que le démon ne s'en prenne aux enfants du voisinage.
Ambroise assista à ces cérémonies avec une indignation grandissante. Jamais il n'avait autant parlé. Jamais il n'avait été aussi seul.
Lorsqu'on retrouva dans son bureau une lettre d'adieu qu'il avait lui-même rédigée dans l'espoir d'expliquer sa situation, chacun y vit la preuve définitive de sa disparition.
Le corps manquait, qu'importe, les marins disparaissaient souvent en mer sans laisser de dépouille. On organisa les funérailles.
Ambroise y assista, naturellement. Qui mieux que lui pouvait rendre hommage au défunt ? Il observa ses associés prendre un air grave, ses concurrents prononcer des discours touchants. Des hommes qui l'avaient envié verser quelques larmes sincères. Il vit même Raydmon Bouvandron essuyer discrètement ses yeux. Ce détail l'agaça plus qu'il ne l'émut. Le monde possédait un goût déplorable pour l'ironie.
Les lunes passèrent, puis les saisons. La maison fut abandonnée. Incendiée.
Ambroise regarda brûler les poutres qu'il avait fait poser lui-même. Les flammes dévorèrent les tapisseries, les meubles, les souvenirs. Toute une vie disparut dans un crépitement rougeoyant. Il ne pleura pas, il se contenta de regarder. Les incendies ont ceci de particulier qu'ils rendent inutiles les adieux.
Le commerce Fulquet fut vendu, racheté, démantelé, rebâti, comme tout ce qui appartient aux hommes.
Raydmon Bouvandron prospéra.
Le destin possédait décidément un sens de l'humour discutable. Vint le printemps et avec lui le mariage. Ambroise hésita longtemps avant de s'y rendre. Il y alla malgré tout.
L'espoir est parfois plus tenace que la raison. Éloïse était magnifique, plus belle encore que dans ses souvenirs. Lorsqu'elle traversa l'allée au bras de son père, Ambroise sentit son cœur se briser une seconde fois. La première avait eu lieu le jour où il avait compris qu'elle ne pourrait plus jamais le voir. Celle-ci fut simplement plus douloureuse.
Raydmon l'attendait devant l'autel. L'homme paraissait heureux, sincèrement heureux. Ambroise le détesta pour cela.
Puis il se détesta lui-même car Éloïse souriait également. Elle aussi semblait heureuse. Après tout, combien de temps devait-elle attendre un disparu ? Une année ? Deux ? Toute une vie ?
Cette nuit-là, plusieurs entrepôts Bouvandron prirent feu sur les quais de Manidres. Les flammes furent visibles depuis les falaises. On parla de sabotage, d’accident, de vengeance divine. Ambroise n'apporta jamais de réponse. Certaines vérités gagnent à demeurer discrètes.
Au matin, il quitta la ville. Il n'emporta rien, il ne possédait plus rien, ni maison, ni commerce, ni fiancée, ni tombe véritable.
Il prit la route comme d'autres prennent la mer, simplement parce qu'il n'avait plus nulle part où revenir.
Ainsi débuta la seconde vie d'Ambroise Fulquet. La première avait appartenu à un homme prospère, la seconde appartiendrait à une légende car les hommes oublièrent bientôt le négociant. Ils oublièrent son visage, sa voix, ses succès, ses malheurs.
Mais dans les tavernes des Trois Pays, on continua longtemps à raconter l'histoire d'un esprit invisible qui apparaissait dans les demeures des riches, déplaçant les couverts, vidant les caves et ridiculisant les prétentieux.
Voyez comme le monde est injuste : il oublia l'homme et conserva le fantôme.