Cette nuit-là, la colline demeura longtemps éveillée. Un vent léger glissait sur les roseaux de l'étang et faisait frissonner leur reflet sous la lune. La maisonnée dormait. Derrière les volets clos, Ilin reposait d'un sommeil paisible tandis que Marcelin, comme souvent, s'était assoupi sur sa table de travail. Sa plume roulait encore entre ses doigts. Une page inachevée l'attendait sous la lueur mourante d'une chandelle. Dehors, la vieille jument sommeillait sous le pommier, indifférente aux étoiles.
Alors l'eau bougea. La surface noire s'entrouvrit avec la douceur d'un rideau qu'on écarte. Une silhouette émergea lentement de l'étang. D'abord une tête, des épaules, puis un corps élancé enveloppé d'une robe que l'eau avait tissée. De longs cheveux ruisselaient sur son visage et le dissimulaient entièrement. La lune s'y accrochait par éclats argentés avant de glisser jusqu'au sol en gouttes silencieuses.
La créature gravit la berge sans hâte. Aucun bruit n'accompagnait ses pas, même les grenouilles se turent à son passage. La vieille jument leva la tête, observa la visiteuse quelques instants et referma les yeux avec le calme d'une sentinelle qui reconnaît une présence familière.
La silhouette traversa le jardin. Elle longea les rangées de fèves, passa devant les ruches endormies et s'arrêta un instant près de la carriole bariolée. Les peintures écaillées racontaient encore des routes lointaines, des foires disparues et des villes dont les habitants avaient depuis longtemps oublié le nom du saltimbanque qui les avait traversées. Les doigts pâles effleurèrent le bois usé.
Elle entra dans la maison. La porte n'était pas fermée. Marcelin prétendait souvent que les voleurs avaient meilleur goût que lui et qu'ils ne trouveraient rien d'intéressant à emporter.
À l'intérieur, la pénombre conservait la chaleur du foyer. Des piles de manuscrits occupaient la table, les étagères, les bancs et parfois le sol. Une vie entière réduite à des pages couvertes d'encre. La silhouette s'approcha. Lentement, elle fit glisser ses doigts sur les feuillets. Ici une histoire de démons, là une légende de montagne. Plus loin le récit d'un roi dont personne ne se souvenait plus.
Près de l'âtre reposait un vieux luth fendu. Dans un coffre ouvert s'entassaient des cartes froissées, des carnets de voyage et des lettres jaunies. Une cape élimée pendait à une patère. Une paire de bottes usées par des milliers de lieues attendait un voyage qui ne viendrait plus.
La visiteuse demeura longtemps immobile au milieu de ces vestiges.
Lorsque l'aube se leva sur la colline, Marcelin fut réveillé par les douleurs familières de l'âge. Il descendit l'escalier en grommelant contre ses articulations et ouvrit la porte pour accueillir le matin. Son regard tomba aussitôt sur les dalles du seuil : des traces humides, de petites empreintes sombres qui traversaient le jardin.
Le vieil homme fronça les sourcils.
Elles contournaient le pommier, longeaient le potager, descendaient vers l'étang. Marcelin les suivit du regard jusqu'à la berge. Là, elles s'interrompaient brusquement.
Le soleil levant effaçait déjà les dernières marques. Derrière lui, la porte grinça.
— Qu'est-ce que tu regardes ?
Ilin venait de sortir. Marcelin désigna vaguement le sentier.
— Je ne sais pas encore.
— Un renard ?
— Les renards n'entrent pas dans les maisons pour lire des manuscrits.
Ilin leva un sourcil.
— Tu recommences.
— Peut-être.
Le vieil homme contempla l'étang. Sa surface était parfaitement calme. Pourtant, il lui sembla qu'un éclat argenté disparaissait à l'instant même sous les roseaux. Il répéta :
— Peut-être.
Ils rentrèrent. La maison sentait encore le bois froid et les cendres. Marcelin s'approcha machinalement de sa table de travail. Son regard s'arrêta aussitôt sur un feuillet posé au milieu du plateau. Il fronça les sourcils. La page lui était familière. Il l'avait écrite la veille. Pourtant, il était certain de l'avoir rangée dans une pile consacrée aux récits du pays Lectois. À présent, elle reposait seule, parfaitement centrée sur la table, comme si quelqu'un avait souhaité y jeter un coup d’œil et aurait oublier de la ranger.
Marcelin éprouva cette sensation étrange que connaissent parfois les voyageurs lorsqu’ils retrouvent leur demeure après une longue absence, tout était à sa place, et pourtant le lieu ne leur appartenait plus tout à fait.
Son regard glissa sur les étagères, sur le luth, sur les cartes, sur les milliers de mots accumulés durant toute une vie. Quelqu'un était passé, il en aurait mis sa main au feu. Cet inconnu n'avait rien pris, il était venu seulement regarder.
Le vieux saltimbanque s'approcha de la fenêtre. Au loin, l'étang scintillait sous la lumière du matin. Les roseaux ondulaient doucement. Un instant, il crut entendre un rire léger, mélancolique.
Le soleil achevait d'effacer les dernières traces humides. Marcelin contempla encore un instant l'étang. La surface était parfaitement calme.
— Tu crois vraiment que quelqu'un est passé cette nuit ?
Le vieux saltimbanque réfléchit et il haussa les épaules.
— Je crois surtout que certains visiteurs repartent avant qu'on ait eu le temps de les saluer.
Il rentra dans la maison. La vieille jument, sous le pommier, avait rouvert les yeux.
Et elle regardait toujours l'eau.