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Du bout des doigts

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Dans les Trois Pays, les enfants apprenaient très tôt qu’il existait deux sortes de choses, celles que l’on pouvait avoir et celles qu’il fallait se contenter de regarder. Pour beaucoup, les premières tenaient généralement dans les maisons des autres. Les secondes, elles, garnissaient les vitrines, les étals des marchands et les mains des enfants mieux nés. La petite fille connaissait parfaitement cette distinction. Elle avait sept ans et déjà l’habitude de désirer en silence. Elle savait reconnaître, à la façon dont sa mère serrait les lèvres devant une boutique, ce qui appartenait au domaine du possible et ce qui n’en ferait jamais partie. Une poupée de chiffon, par exemple, relevait de la seconde catégorie. Elle l’avait compris depuis longtemps. Aussi, lorsqu’elle l’aperçut ce matin-là dans la carriole d’un marchand itinérant, elle ne demanda rien. Elle se contenta de ralentir. La poupée n’avait pourtant rien d’extraordinaire : deux boutons noirs en guise d’yeux, une bouche cousue de travers, une robe de coton bleu et des cheveux de laine qui partaient dans tous les sens. Mais pour une enfant qui n’avait jamais possédé qu’un morceau de bois auquel elle avait autrefois attaché une ficelle, cette créature-là ressemblait à une princesse.

Sa mère marchait quelques pas devant elle, un panier au bras. Elle ne remarqua pas que sa fille s’était arrêtée. La gamine regarda la poupée, le marchand, sa mère. Elle connaissait déjà la réponse. Les adultes possèdent parfois cette cruauté involontaire qui consiste à répondre non avant même qu’on leur ait posé la question. Elle finit pourtant par tendre le doigt, un mouvement hésitant d’une enfant qui montre un objet qu’elle trouve beau. Son petit index désigna la poupée et sa voix, à peine plus haute qu’un souffle, formula le souhait qu’elle n’avait pas osé exprimer jusque-là.

— Je peux l’avoir ?

Sa mère se retourna. Le marchand leva les yeux. Il allait probablement répondre par quelque remarque destinée à rappeler à l’enfant qu’on ne pouvait pas tout avoir. Les marchands connaissent assez bien la valeur des rêves pour savoir lesquels peuvent être vendus et lesquels doivent être refusés. Il regarda la petite fille, son doigt tendu, ses vêtements reprisés, ses pieds poussiéreux. Son expression s’adoucit. Sa main se dirigea vers la poupée. Il la décrocha de son présentoir et la tendit à l’enfant.

— Tiens donc.

La gamine ne bougea pas. Elle se tourna vers sa mère. Celle-ci avait ouvert la bouche mais aucun mot n’en sortait. Le marchand paraissait lui-même surpris de son geste. Il aurait sans doute été incapable, quelques instants plus tard, d’expliquer pourquoi il venait de donner une poupée qui représentait plusieurs repas à une enfant qu’il ne connaissait pas. Mais les explications viennent toujours après les actes. Sur le moment, il ne voyait simplement aucune raison de faire autrement.

La petite prit la poupée. Ses doigts s’enfoncèrent dans le coton mou. Ses yeux s’agrandirent. Elle la retourna, contempla ses boutons, sa robe, ses cheveux de laine. Elle éclata de rire. Ce fut un rire si franc que le marchand en sourit à son tour. Sa mère, elle, demeura silencieuse. Elle finit par remercier l’homme d’un signe de tête et reprit la route. La petite suivit en serrant son trésor contre elle. Après quelques pas, elle se retourna. Le marchand était déjà occupé avec un autre client. Il ne semblait pas se souvenir de lui avoir donné quoi que ce soit.

La gamine, elle, n’oublia pas. Du moins, pas encore.

Le Don aurait pu se manifester dans des circonstances plus spectaculaires. Il aurait pu faire trembler les fenêtres, tomber la foudre sur un clocher ou faire parler les morts, comme il arrive dans les histoires que les conteurs inventent pour impressionner les enfants. Il choisit quelque chose de beaucoup plus discret. Une enfant pauvre demanda une poupée. Un homme la lui donna. Voilà tout. Le miracle, lorsqu’il survient, manque souvent de la politesse élémentaire qui consiste à se présenter comme tel. On lui donne un nom plus tard, lorsqu’il est trop tard pour l’empêcher de devenir ce qu’il était depuis le début.

La petite ne songea donc pas au miracle. Elle songea à sa poupée. Ce ne fut que le lendemain qu’elle recommença. Cette fois, ce fut une brioche. Elle l’avait aperçue derrière la vitre du boulanger, dorée et brillante, couverte de quelques grains de sucre. Sa mère avait déjà refusé. Elle n’avait pas assez d’argent et, surtout, il fallait garder les quelques pièces qu’elle possédait pour le repas du soir. La petite connaissait cette réponse par cœur. Elle connaissait aussi l’odeur de la brioche. Alors elle leva son doigt.

— Celle-là.

Le boulanger s’interrompit au milieu d’une conversation. Il tourna la tête vers elle. La petite attendit. L’homme soupira, comme s’il venait d’oublier ce qu’il était en train de faire. Il prit la brioche.

— Tiens.

Il la lui donna. Cette fois, sa mère protesta.

— Mais enfin…

Le boulanger la regarda avec étonnement.

— Quoi ?

— Elle n’a pas payé.

L’homme baissa les yeux vers ses mains, vers la petite, vers la brioche qui avait disparu de son étal.

— Ah.

Il chercha une raison. Il n’en trouva pas.

— Ce n’est qu’une brioche.

C’était précisément le genre de phrase que les pauvres détestent entendre de la bouche de ceux qui ont toujours de quoi. Ce n’est qu’une brioche. Ce n’est qu’une robe. Ce n’est qu’une poupée. Ce n’est qu’un morceau de pain. Les petites choses deviennent beaucoup plus importantes lorsqu’on n’en possède aucune.

La petite mordit dans la brioche. Elle ferma les yeux. Le monde lui parut soudain beaucoup plus simple. Il suffisait de demander. Voilà la première erreur. Non pas celle de l’enfant, celle de tous ceux qui avaient construit autour d’elle un monde où le désir était habituellement condamné à rester désir. Lorsqu’on offre soudain à quelqu’un le pouvoir de transformer chaque envie en réalité, il ne faut pas s’étonner qu’il en use. Les philosophes aiment beaucoup parler de maîtrise de soi. Ils oublient généralement de préciser qu’il est plus facile de se maîtriser lorsqu’on ne possède pas le pouvoir de tout obtenir.

Durant les jours qui suivirent, la petite découvrit donc l’étendue de son bonheur avec l’enthousiasme propre à son âge. Elle demanda un ruban rouge à une mercière qui le lui tendit sans même réfléchir. Elle montra une poignée de gâteaux au miel à sa tante, qui les lui donna avant de reprendre sa conversation. Elle désigna un petit cheval de bois dans l’échoppe d’un artisan et repartit avec le jouet sous le bras. À chaque fois, les adultes obéissaient avec cette étrange docilité qui les faisait agir avant même d’avoir eu le temps de se demander pourquoi.

Et la petite riait parce que le monde, pour la première fois, semblait l’aimer. Elle ne savait pas encore qu’il ne l’aimait pas. Il obéissait.

La nouvelle ne tarda pas à prendre une tournure beaucoup plus agréable pour la petite fille. Il faut dire qu’il existe peu de choses plus séduisantes, à sept ans, que de découvrir que le monde est disposé à vous faire plaisir. Les enfants riches l’apprennent généralement par l’intermédiaire de domestiques fatigués et de parents indulgents ; les enfants pauvres, eux, ont rarement l’occasion de faire cette expérience. La petite, qui n’avait jamais possédé qu’une poupée de chiffon et quelques cailloux ramassés dans les chemins, se trouvait soudain à la tête d’un royaume dont les frontières s’étendaient aussi loin que son imagination. Elle n’avait besoin ni de couronne, ni de sceptre, ni même de trône. Un doigt lui suffisait.

Au début, elle usa de son pouvoir avec cette innocence charmante que les adultes pardonnent volontiers aux enfants lorsqu’elle ne leur coûte pas trop cher. Rien n’avait de conséquence. Les adultes ne paraissaient pas remarquer leur étrange docilité. Ils accomplissaient les gestes qu’elle demandait avec un sourire absent. Lorsqu’ils retournaient ensuite à leurs occupations, ils avaient parfois l’air de chercher dans leur mémoire ce qui les avait poussés à lui remettre cet objet, cette pièce ou cette friandise, mais la question ne leur paraissait jamais assez importante pour mériter une réponse.

La petite, naturellement, ne s’en préoccupait pas. Elle avait découvert un prodige de bien plus merveilleux que la raison : elle avait découvert l’obéissance. L’obéissance, lorsqu’elle vient sans résistance, ressemble beaucoup au bonheur. Elle n’avait pas encore compris que les deux choses n’ont presque rien à voir.

Sa mère fut la première à remarquer que sa fille rapportait chaque jour quelque nouveau trésor. Une robe trop belle pour leur condition, une paire de souliers presque neuve, des gâteaux, des jouets, des fruits, parfois même de petites pièces que des inconnus lui avaient mises dans la main après qu’elle les eut simplement regardés en tendant son index. La femme interrogea sa fille. La petite répondit qu’on lui donnait les choses. Dans les familles pauvres, on pose moins de questions lorsqu’une chance inattendue se présente. La chance est déjà suffisamment rare pour qu’on évite de lui demander ses papiers. Elle ne chercha donc pas à comprendre. Elle profita.

Et la petite fille profita de plus en plus. Bientôt, les enfants du quartier découvrirent qu’il était fort agréable de jouer avec elle. Non parce qu’elle était particulièrement drôle, ni parce qu’elle savait mieux courir que les autres, parce qu’elle avait toujours dans ses poches de quoi faire l’envie de toute la marmaille. Une poupée aujourd’hui, des billes demain, des sucreries le jour suivant. Les enfants commencèrent à la suivre comme une petite cour autour d’une princesse. Elle distribuait les gâteaux, prêtait les jouets et, lorsqu’un camarade avait un désir qu’il ne pouvait obtenir, elle tendait son doigt.

— Ça.

Et l’objet arrivait.

Le premier garçon qui lui demanda un cheval de bois fut tellement émerveillé qu’il lui promit de devenir son meilleur ami pour toujours. Le lendemain, il avait déjà trouvé une autre meilleure amie. L’amitié des enfants possède cette grande qualité qu’elle ressemble parfois à celle des adultes, elle se montre toujours plus fidèle lorsqu’elle a quelque profit à espérer.

La petite ne s’en vexait pas. Elle avait encore trop peu vécu pour comprendre la différence entre être aimée et être utile. Elle croyait simplement que tout le monde l’aimait davantage maintenant. Et pourquoi ne l’aurait-on pas aimée ? Elle était généreuse. Elle donnait ce qu’elle voulait. Elle obtenait tout ce qu’elle désirait. Elle riait beaucoup. Elle était devenue, dans son petit monde, une sorte de souveraine sans le savoir.

Il faut d’ailleurs rendre justice aux souverains. Beaucoup d’entre eux ne disposent pas d’un pouvoir aussi absolu. Un roi doit convaincre ses conseillers, flatter ses soldats, ménager les prêtres, craindre ses voisins et compter son argent. La petite, elle, n’avait aucun de ces soucis. Elle pointait un doigt et le monde s’exécutait. Si elle avait demandé à un boulanger de lui donner son fournil, il aurait probablement commencé par se demander pourquoi il venait de le lui donner, puis il le lui aurait donné tout de même.

Voilà ce qu’est le pouvoir dans sa forme la plus dangereuse : non pas celui qui contraint les autres à obéir, mais celui qui fait disparaître jusqu’à l’idée qu’ils pourraient refuser.

Un après-midi, elle aperçut dans la rue une petite fille de son âge qui portait une robe merveilleusement brodée. Elle s’arrêta pour la regarder. La robe était blanche, avec des fleurs jaunes cousues sur le corsage. La fillette qui la portait appartenait à une famille plus aisée. Elle avançait en tenant la main de son père et était très fière de ses vêtements. La petite pauvre contempla longtemps les fleurs brodées. Elle examina sa propre robe, rapiécée aux coudes et trop courte aux chevilles.

Elle tendit le doigt.

— Je veux la même.

Le père de l’autre enfant s’immobilisa. La fillette se retourna. La petite attendit.

Quelques instants plus tard, elle avait entre les mains une robe neuve. Elle ne comprit pas pourquoi l’autre enfant s’était mise à pleurer. Elle ne comprit pas davantage pourquoi son père la regardait avec cette expression étrange, avant de reprendre sa fille par la main, en sous-vêtements, et de s’éloigner presque en courant. La petite contempla son nouveau vêtement. Elle était heureuse. La robe était belle. Elle ne vit aucune raison de regretter ce qui venait de se passer. C’est ainsi que commencent les grandes injustices, rarement par une volonté de nuire.

La petite ne savait pas qu’elle venait de prendre à une autre enfant ce qu’elle avait elle-même obtenu quelques minutes plus tôt. Elle ignorait également qu’on avait inventé des mots pour cela. Vol. Privilège. Autorité. Pouvoir. Tyrannie. On avait même inventé des lois afin de distinguer les choses que l’on pouvait prendre de celles qu’il était interdit de prendre. Mais toutes ces subtilités appartiennent aux adultes. À sept ans, le monde est beaucoup plus simple : ce qui plaît, on le montre du doigt.

Et si tout le monde obéit, pourquoi faudrait-il s’arrêter ?

Les semaines passèrent. La petite possédait désormais plus de jouets qu’elle ne pouvait en utiliser, plus de vêtements qu’elle ne pouvait en porter et davantage de friandises qu’elle ne pouvait en manger. Sa mère commença à revendre certaines des choses obtenues. Elle ne posait toujours pas de questions. Elle avait cessé depuis longtemps de se demander pourquoi tous ces inconnus acceptaient de donner leurs marchandises à son enfant. Elle voyait seulement que le garde-manger se remplissait et que les voisins commençaient à regarder sa famille avec une envie nouvelle.

La pauvreté rend les malheureux pragmatiques. Lorsque le pain manque, la morale devient parfois une question de luxe. La mère ne se disait pas qu’elle profitait d’un pouvoir qu’elle ne comprenait pas. Elle se disait simplement que, pour une fois, sa fille avait de la chance.

La petite, elle, continuait à demander.

Un matin, elle oublia le nom du marchand qui lui avait offert sa première poupée. Ce ne fut pas un événement. Elle chercha quelques secondes. Elle savait qu’elle l’avait connu. Elle se souvenait de la carriole bariolée, de la poupée bleue, de la main de sa mère dans la sienne. Mais le nom avait disparu. Elle haussa les épaules et courut jouer. À sept ans, on oublie beaucoup de choses. Personne ne s’en alarma.

Et puis, après tout, elle avait tellement de nouvelles choses à retenir.

Il faut toutefois reconnaître une chose à notre petite souveraine : ses conquêtes demeuraient d’une modestie rassurante. Elle ne réclamait ni château, ni armée, ni terres, ni couronne. Elle voulait des bonbons, des poupées, des rubans et parfois des gâteaux au miel. Ses ambitions ne dépassaient guère la hauteur des étals du marché. Heureusement pour les Trois Pays, le Don avait choisi une enfant plutôt qu’un conquérant. Car il suffit parfois de modifier légèrement le caractère de celui qui possède un pouvoir pour transformer une petite fantaisie en catastrophe nationale. Imaginez, en effet, ce même doigt entre les mains d’un homme qui aurait déjà appris à désirer davantage que ce que le monde pouvait raisonnablement lui offrir. Imaginez un prince élevé dans l’idée que les peuples lui appartiennent, un général qui ne supporte pas qu’on lui résiste, un marchand auquel la richesse aurait donné le goût de la puissance, ou simplement une personne suffisamment ambitieuse pour considérer le refus comme une offense personnelle. Il lui aurait suffi de pointer son doigt vers un soldat. « À genoux. » Vers un autre : « Tue ton compagnon. » Vers une porte : « Ouvre-toi. » Vers une ville : « Donne-moi tes clefs. » Si quelqu’un avait tenté de s’opposer, elle n’aurait même pas eu besoin de lever la voix. Elle aurait simplement désigné celui qui résistait et commandé aux autres de le faire taire. Voilà comment naissent les tyrannies les plus parfaites, lorsque l’obéissance cesse d’avoir besoin de soldats.

On pourrait même imaginer pire. Un élu assez intelligent pour comprendre qu’un tel pouvoir ne devait jamais être utilisé trop souvent aurait pu régner pendant des années sans que personne ne soupçonne son existence. Il aurait laissé croire qu’ils agissaient librement. Une faveur accordée ici, une décision obtenue là, un juge qui change soudainement d’avis, un général qui renonce à une bataille, un conseiller qui découvre brusquement que son opinion était mauvaise depuis toujours. Le tyran n’aurait pas eu besoin de chaînes. Il aurait possédé un pouvoir plus efficace, la certitude que chacun ferait exactement ce qu’il désirait. Les rois ont besoin de palais, les dictateurs de prisons, les prêtres de temples et les conquérants d’armées. Celui qui commande par le simple mouvement d’un doigt n’a besoin de rien de tout cela. Il lui suffit d’une main.

Peut-être est-ce pour cette raison que les anciens avaient raison de se méfier des Dons. Non parce qu’ils étaient nécessairement mauvais, mais parce qu’un pouvoir extraordinaire ne rend pas extraordinaire celui qui le possède. Il ne fait qu’agrandir ce qui existait déjà. Entre les mains d’un généreux, il aurait peut-être produit des miracles. Entre celles d’un homme cruel, des massacres. Entre celles d’un enfant affamé, des confiseries.

Notre petite fille, heureusement, n’avait aucune ambition politique. Elle ne savait même pas ce qu’était la politique. Elle ignorait les frontières, les impôts, les alliances et les guerres. Elle ne savait pas davantage qu’un jour, dans quelque château des Trois Pays, un seigneur pourrait passer des années à tuer pour obtenir ce qu’elle obtenait en tendant simplement l’index. Son royaume à elle s’arrêtait aux portes du village et contenait principalement une boulangerie, une échoppe de jouets et la maison d’une tante qui possédait une remarquable réserve de gâteaux au miel.

Ses doigts devinrent ainsi les instruments d’une petite tyrannie domestique. Elle désignait la cruche, et quelqu’un la remplissait. Elle désignait une chaise, et quelqu’un la rapprochait. Elle désignait un enfant, et celui-ci devait lui donner son jouet. Il lui arrivait même de garder le doigt tendu quelques secondes, par pur plaisir, tandis que les adultes autour d’elle accomplissaient machinalement ce qu’elle demandait. Elle trouvait cela merveilleux.

Les enfants peuvent recevoir le pouvoir absolu et continuer à l’utiliser principalement pour décider qui aura le droit de jouer avec eux. Peut-être est-ce une preuve de sagesse ou est-ce simplement qu’à sept ans, on n’a pas encore assez souffert pour vouloir gouverner le monde.

La petite avait toutefois commencé à changer. Non pas dans son caractère. Elle riait toujours autant. Elle courait toujours dans les ruelles. Elle partageait parfois ses friandises avec les autres enfants, surtout lorsqu’elle en avait trop. Mais il lui arrivait désormais de s’arrêter au milieu d’une conversation et de regarder quelqu’un avec une expression étrange. Elle connaissait ce visage. Elle en était certaine, mais elle ne savait plus comment s’appelait la personne.

Cela n’avait encore rien d’inquiétant. Les enfants oublient des noms, ils confondent les voisins, donnent aux chiens le nom des chats et aux chats celui des cousins. La mère ne remarqua rien. Un autre jour, la petite passa devant la roulotte du camelot. Elle s’arrêta brusquement. Elle regarda les roues, les tissus colorés, les jouets suspendus à l’auvent. Elle avait la sensation d’avoir déjà vu cet endroit. Elle aurait même juré avoir vécu là un moment important. Pourtant, aucun souvenir ne venait. Elle demeura quelques secondes immobile. Puis elle aperçut une poupée. Elle tendit le doigt. Et le souvenir s’en alla avec le jouet.

Le changement ne fut pas brutal. Les grandes catastrophes ont au moins la décence de faire du bruit ; les petites disparitions, elles, s’installent en silence. Un matin, la petite oublia le prénom de sa mère. Elle le chercha quelques secondes, les sourcils froncés, puis renonça. Sa mère ne s’en aperçut pas. Elle avait autre chose à faire : compter les provisions, repriser une manche et décider comment écouler les dernières marchandises que sa fille avait obtenues. Dans une maison pauvre, les oublis d’un enfant passent facilement derrière les nécessités du jour.

Les jours suivants, d’autres choses commencèrent à disparaître. Elle oublia le chemin qui menait au ruisseau où elle jouait autrefois. Elle oublia le nom du chien qui venait régulièrement dormir devant leur porte. Elle reconnut un jour une voisine sans parvenir à comprendre pourquoi son visage lui semblait familier. La femme lui parla, la petite sourit poliment, puis s’en alla. Elle n’était pas triste. Comment aurait-elle pu l’être ? Le chagrin naît de l’absence, encore faut-il se souvenir de ce qui manque

Le plus étrange était qu’elle continuait à demander. Son Don fonctionnait toujours, même si elle ne comprenait plus très bien ce qu’il était. Il lui arrivait même de regarder avec étonnement l’objet qu’on déposait devant elle, se demandant pourquoi elle l’avait demandé.

Sa mère commença alors à s’impatienter. L’enfant devenait distraite. Elle oubliait les tâches qu’on lui confiait. On lui demandait d’aller chercher de l’eau et elle revenait avec une cuillère. On lui demandait de porter du linge et elle s’arrêtait au milieu du chemin, incapable de se rappeler où elle allait. On lui parlait et son regard dérivait vers la fenêtre. Elle semblait présente sans l’être tout à fait. Ce n’était plus la petite fille capricieuse et joyeuse des semaines précédentes. Son caractère s’effaçait en elle avec une lenteur terrible, mais personne ne possédait les mots pour nommer ce mal.

Elle ne s’en rendait pas compte. Elle avait oublié ce qu’elle était auparavant. Elle ne pouvait donc pas comparer celle qu’elle devenait avec celle qu’elle avait été. C’est peut-être là le plus cruel des prix que puisse réclamer la mémoire, celui qui perd un souvenir sait parfois qu’il l’a perdu ; celui qui perd peu à peu son passé finit par oublier jusqu’à l’existence de ce qu’il devrait regretter.

Un après-midi, la petite passa devant une boutique où étaient exposées des poupées de bois. Elle s’arrêta. L’une d’elles avait les cheveux peints en jaune et une petite robe bleue. Elle la regarda longuement. Une impression étrange lui traversa l’esprit. Elle connaissait cette poupée. Ou peut-être en avait-elle connu une autre, dans une autre vie. Une roulotte. Des tissus rouges. Une main plus grande que la sienne. Une femme qui lui tenait les doigts. Tout s’effaça. Il ne lui resta qu’une vague sensation de chaleur.

Elle tendit son index.

— Je veux celle-là.

Le marchand la lui donna aussitôt. La petite prit la poupée contre elle. Elle sourit. Elle ne sut jamais pourquoi elle avait eu envie de pleurer. Le Don continuait de fonctionner. Le Coût aussi. Plus elle demandait, moins il lui restait de raisons de demander.

Peu à peu, son univers se réduisit. Les visages devinrent des visages. Les lieux devinrent des lieux. Les objets cessèrent d’être liés aux histoires qui les avaient accompagnés. Une maison n’était plus celle où elle avait grandi : c’était simplement une maison. Une femme n’était plus sa mère : c’était une femme qui lui donnait parfois à manger. Un chemin n’était plus celui qu’elle avait parcouru cent fois : c’était un chemin. Tout ce qui faisait d’une chose un souvenir disparaissait autour d’elle, jusqu’à ce que le monde commence à lui paraître neuf chaque matin.

C’est alors que le Don devint inutile.

Elle possédait toujours ce pouvoir extraordinaire. Elle pouvait encore, en tendant son doigt, obtenir ce qu’elle désirait. Mais pour désirer, encore faut-il savoir ce que l’on désire. Et pour savoir ce que l’on désire, il faut avoir une mémoire assez vaste pour comparer ce que l’on possède avec ce que l’on pourrait posséder.

La petite avait sept ans. Son imagination demeurait immense, mais son passé se réduisait comme une flamme privée d’huile. Elle oublia les jeux. Elle oublia les enfants. Elle oublia les rues. Elle oublia le nom de la ville. Puis elle oublia pourquoi elle avait peur de certains hommes. Enfin, elle oublia qu’elle avait peur.

La mère, elle, n’avait plus devant elle l’enfant qu’elle avait connue. Elle voyait une petite créature qui ne savait plus travailler, ne reconnaissait plus les ordres et oubliait parfois jusqu’à l’endroit où elle vivait. La tendresse aurait pu retenir la fillette. La pauvreté, la fatigue et la dureté des temps firent le reste.

Un matin, elle ne fut plus là. Elle ne se souvenait déjà plus qu’elle avait une maison. Elle marcha longtemps, quelques heures, peut-être davantage. Le monde n’avait plus de durée pour elle. Elle avançait parce que les jambes savent continuer même lorsque la mémoire ne sait plus où elles vont. Elle suivit des rues, traversa une place, s’arrêta devant une fontaine dont elle ne comprit pas l’usage. Quelqu’un lui donna un morceau de pain. Elle le mangea. Une autre personne lui cria dessus. Elle s’éloigna. Elle n’avait plus de passé. Elle n’avait presque plus de présent. Il lui restait seulement cette faim simple et immense que connaissent les enfants lorsqu’ils ont froid.

Pourtant, au bout de son petit bras maigre, son index était toujours là. Le monde aurait obéi, mais elle avait oublié qu’elle possédait le pouvoir de commander au monde.

C’était peut-être la plaisanterie la plus cruelle que le Don eût jamais imaginée. La petite fille qui aurait pu devenir reine ne savait même plus ce qu’était une reine.

Et son doigt, qui avait autrefois fait plier les volontés, ne servait plus qu’à trembler dans le froid.

La nuit était tombée sur la ville avec cette indifférence particulière des nuits d’hiver. Les fenêtres s’éclairaient une à une derrière les volets, les taverniers fermaient leurs portes, les boulangers rentraient leurs derniers pains et les passants accéléraient le pas pour retrouver la chaleur d’un foyer. Personne ne remarqua la petite fille recroquevillée contre un mur. Elle n’avait plus la force de pleurer. Ses lèvres tremblaient, ses mains étaient rouges de froid et ses pieds nus avaient pris cette pâleur inquiétante que donnent les longues heures passées sur la pierre. Elle regardait les gens passer sans comprendre pourquoi certains la repoussaient du pied et pourquoi d’autres détournaient les yeux. Elle avait appris, au cours de sa courte existence, que les adultes étaient capables de cruauté, mais elle avait oublié pourquoi. Peut-être avait-elle-même oublié qu’elle avait autrefois espéré autre chose d’eux. Un homme sortit d’une auberge avec un morceau de pain à la main. L’odeur lui fit tourner la tête. La petite le suivit des yeux. Elle tendit machinalement l’index vers lui, comme elle l’avait fait tant de fois autrefois. L’homme continua son chemin. Rien ne se produisit. La fillette baissa lentement la main. Elle ne parut pas surprise. Comment aurait-elle pu l’être ? Elle ne se souvenait plus que le monde avait jadis obéi à ce geste. Elle ne savait plus que son doigt avait été une clef capable d’ouvrir toutes les portes.

Elle demeura ainsi quelques instants, le bras retombé contre elle. Une lumière attira son regard de l’autre côté de la rue. Une vitrine éclairée exposait des pâtisseries : des brioches dorées, des tartes aux pommes, des petits gâteaux couverts de miel. La petite les contempla avec une attention douloureuse. Elle ne savait plus ce qu’était le miel, ni si elle en avait déjà goûté. Elle savait seulement qu’elle avait faim. Elle leva de nouveau la main. Son index se dressa vers la vitrine. Pendant une seconde, il y eut dans son visage une expression qui ressemblait à un souvenir. Une sensation fugitive, une certitude sans image : autrefois, lorsqu’elle faisait cela, les choses venaient à elle. La sensation disparut. La petite fronça les sourcils, elle cherchait une pensée égarée, mais il n’y avait plus rien à retrouver. Elle abaissa la main et posa son front contre ses genoux.

Voilà donc comment finit parfois le pouvoir. Non dans une bataille, non sous le coup d’une épée, non même sous les flammes d’un bûcher. Il suffit qu’il devienne inutile à celui qui le possède. Les rois peuvent perdre leur royaume, les généraux leurs armées, les riches leurs fortunes. La petite, elle, n’avait rien perdu de tout cela puisqu’elle ne savait même plus qu’elle les aurait pu posséder. Son Don était toujours là, quelque part au bout de sa main. Il n’avait pas disparu. Le monde n’avait pas cessé de lui obéir. C’était elle qui avait oublié comment lui parler.

Est-ce là l’une des cruautés les plus parfaites que puisse inventer le destin. Donner à quelqu’un exactement ce dont il a besoin, puis lui retirer le souvenir de le posséder.

La petite fille finit par s’endormir contre le mur. Autour d’elle, la ville poursuivit sa vie. Les charrettes passèrent. Les portes se fermèrent. Les lanternes s’éteignirent. Un chien vint renifler ses pieds avant de repartir, déçu de ne trouver ni nourriture ni compagnon de jeu. Personne ne savait qui elle était. Elle-même ne le savait plus. Elle n’avait plus de famille dans sa mémoire, plus de maison, plus d’amis, plus de nom auquel répondre. Elle ne possédait rien, sinon une robe trop grande, des pieds meurtris et ce petit doigt maigre qu’elle gardait parfois serré dans sa paume comme si, au fond d’elle, une partie oubliée de son existence cherchait encore à le protéger.

Au matin, elle se réveilla sans savoir où elle était. Elle se leva. Elle marcha. Et, lorsqu’un passant lui demanda de s’écarter de son chemin, elle obéit sans comprendre pourquoi. Elle ne protesta pas. Elle n’avait plus assez de souvenirs pour savoir qu’autrefois, les autres lui obéissaient.

Ainsi disparut la petite fille. Elle continua quelque temps à errer dans les Trois Pays, passant d’un village à l’autre, dormant où l’on voulait bien la laisser dormir et mangeant ce qu’on voulait bien lui donner. Elle aurait pu demander à un marchand de remplir ses poches, ordonner à une armée de la suivre, devenir reine, impératrice ou tyran. Elle aurait pu faire plier des villes entières et inscrire son nom dans l’histoire des Trois Pays. Mais elle n’était plus qu’une petite fille qui marchait pieds nus sur les chemins, sans savoir d’où elle venait ni où elle allait. Elle traversa des villages dont elle ne retint pas le nom, dormit sous des porches, mendia devant des auberges et disparut parfois si longtemps que ceux qui l’avaient aperçue finirent par douter de l’avoir réellement rencontrée. Était-elle morte dans quelque fossé, un matin d’hiver ? Avait-elle trouvé refuge dans une autre ville ? Avait-elle continué à marcher jusqu’à ce que ses pieds la conduisent au bout des Trois Pays ? Personne ne le sut jamais. Et puisqu’elle-même ne savait plus qui elle était, personne ne pouvait répondre à sa place. Erre-t-elle encore quelque part, vieille maintenant, oubliée de tous, son doigt toujours capable de commander au monde sans que sa mémoire lui permette de s’en souvenir. N’est-elle plus qu’un petit tas d’ossements sous les ronces, comme tant d’autres enfants dont personne n’a jamais écrit le nom.

Les années passèrent. Ceux qui l’avaient connue moururent à leur tour. Les autres oublièrent son visage, sa voix, ses petites mains et jusqu’à l’étrange pouvoir qui avait autrefois fait plier le monde devant elle. Ils oublièrent même qu’elle avait existé.

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