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Contretemps sixième

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La vie de Marcelin avait fini par prendre une forme dont il n’aurait probablement pas voulu lorsqu’il parcourait encore les routes des Trois Pays avec une carriole brinquebalante, trois chemises, un luth et davantage d’histoires que de pièces dans sa bourse. Il cultivait désormais son jardin avec le sérieux de celui qui avait découvert tardivement que les légumes possédaient, eux aussi, leurs secrets. Les fèves occupaient une bonne partie du potager, les haricots grimpaient sur des perches soigneusement alignées, les salades poussaient avec une insolence remarquable et quelques rangées de carottes disparaissaient régulièrement sous la terre, où Marcelin soupçonnait les taupes de mener une existence beaucoup trop confortable. Il avait également planté des courges, des oignons, des poireaux et quelques herbes aromatiques dont il oubliait régulièrement le nom avant de les reconnaître à leur odeur. Il avait même tenté les navets, mais les navets ne semblaient pas avoir apprécié l’expérience. Ils étaient sortis de terre avec une expression si misérable que Marcelin avait fini par les laisser aux lapins.

Il élevait aussi des poules. Une douzaine, toutes différentes, toutes prétendant être indispensables et toutes convaincues que la meilleure manière de le prouver consistait à se promener exactement là où il venait de ratisser. Marcelin leur parlait beaucoup. Ilin était convaincu que le vieux monsieur entretenait avec elles des conversations plus sérieuses qu’avec certains notables rencontrés autrefois sur les routes. Marcelin s’en défendait vigoureusement, mais il était difficile de nier qu’il connaissait le caractère de chacune. Il savait laquelle pondait le mieux, laquelle se montrait particulièrement querelleuse, laquelle avait tendance à disparaître dans les hautes herbes et surtout laquelle venait lui picorer les bottes lorsqu’elle estimait que le petit déjeuner tardait.

La vieille jument, elle, avait obtenu depuis longtemps le statut enviable de meuble vivant. Elle dormait sous le pommier, mangeait lorsqu’elle en avait envie et regardait le monde avec cette expression profondément méprisante que prennent les chevaux ayant compris que les humains courent beaucoup pour accomplir des choses que l’on pourrait résoudre en broutant tranquillement. L’aigrette avait pris l’habitude de venir se poser sur son dos. L’oiseau demeurait là pendant de longues minutes, parfaitement immobile, tandis que la jument poursuivait sa sieste.

Il y avait une profonde satisfaction à voir cette vie devenue presque autonome. Le jardin donnait une partie des légumes, les poules fournissaient les œufs, la jument servait au transport lorsqu’elle acceptait encore de se déplacer, le verger produisait assez de fruits pour remplir les étagères de bocaux et Marcelin avait appris à conserver tout ce qui pouvait l’être. Ils faisaient leur pain eux-mêmes, séchaient les herbes, fabriquaient quelques confitures et récupéraient jusqu’aux graines des plantes dont ils espéraient obtenir une nouvelle récolte l’année suivante. Ils ne vivaient pas dans l’abondance. Ils vivaient mieux car ils savaient de quoi dépendait leur abondance.

Marcelin avait passé une grande partie de son existence à raconter des personanges qui rêvaient de conquérir des royaumes. À présent, il lui suffisait d’obtenir suffisamment de tomates pour l’été et de réparer correctement une clôture.

Il n’était pourtant pas devenu ermite. Une fois par semaine, Marcelin et Ilin descendaient au marché. Ils vendaient quelques œufs, des fruits, parfois des légumes, échangeaient ce qu’ils produisaient contre ce dont ils avaient besoin et revenaient avec du sel, du tissu, du savon, du café ou toute autre chose que leur jardin refusait obstinément de fabriquer.

Le chemin jusqu’au village n’était pas long. Ils le faisaient lentement. Marcelin avançait désormais avec une canne, non parce qu’il aimait particulièrement cet accessoire, mais parce que ses genoux avaient fini par considérer la vieillesse comme une affaire personnelle. Ilin marchait à ses côtés. Il avait été à peine plus qu’un grand adolescent lorsqu’ils s’étaient rencontrés dans une geôle de la Justice. À cette époque, il avait encore le visage lisse, les gestes rapides et cette manière de regarder le monde qui appartient aux jeunes gens persuadés qu’ils auront le temps de tout comprendre.

Il avait aujourd’hui passé la quarantaine. Quelques poils blancs apparaissaient dans sa barbe, d’abord isolés, puis de plus en plus nombreux. Marcelin prétendait qu’ils étaient apparus le jour où Ilin avait commencé à discuter avec lui.

— C’est faux, répondait Ilin.

— J’étais déjà vieux lorsque je t’ai rencontré, je sais ce que sont les premiers poils blancs !

— Tu étais surtout insupportable.

— Voilà. Tu vois ? Un homme qui parle ainsi à son maître mérite bien quelques cheveux blancs supplémentaires.

Le mot maître n’était d’ailleurs jamais tout à fait sérieux entre eux. Il appartenait davantage à leur passé qu’à leur présent. Pourtant, l’ancienne habitude avait laissé sa marque. Ilin avait appris à écrire avec Marcelin. Il avait appris à raconter, à observer, à écouter. Ensemble, ils avaient connu les routes clandestines, les refuges de la résistance et les années où chaque histoire racontée pouvait devenir une arme. Ils avaient fui ensemble lorsque le Parakoï croyait encore pouvoir faire taire les Trois Pays en brûlant des livres et en envoyant des hommes au bûcher. Ils avaient rejoint les Plumes Bleues, relayé les exploits des trois démons révolutionnaires et participé, à leur manière, à cette longue guerre où l’encre avait parfois été plus dangereuse que l’acier.

Les choses avaient alors changé. Le Parakoï était tombé. Les prisons avaient rouvert leurs portes. Les édits d’arrestation avaient cessé de parcourir les routes. Les bûchers s’étaient éteints. Les Trois Pays avaient découvert, avec cette surprise que les peuples éprouvent toujours lorsqu’ils cessent d’avoir peur, que le ciel ne leur tombait pas sur la tête lorsqu’un tyran disparaissait.

Les années avaient passé. Les anciens révolutionnaires étaient devenus des anciens tout court. Les enfants qui avaient entendu raconter les exploits des trois démons étaient devenus des adultes. Certains connaissaient à peine les noms de ceux qui avaient combattu avant leur naissance. D’autres avaient transformé les événements en légendes si éloignées de la vérité que Marcelin aurait parfois aimé récupérer son propre manuscrit pour y apporter quelques corrections.

Ilin, lui, n’avait jamais vraiment quitté Marcelin. Il aurait pu partir, posséder sa propre maison, écrire ses propres histoires, parcourir les routes ou chercher quelque aventure nouvelle. Il ne l’avait pas fait. Il était resté. D’abord parce qu’ils avaient traversé trop de choses ensemble pour se séparer facilement. Ensuite parce qu’une habitude vieille de plusieurs décennies finit par ressembler à une seconde existence. Ou, plus simplement, parce que certaines fidélités n’ont pas besoin d’explication.

Marcelin ne lui en demandait aucune, il avait toutefois remarqué une chose.

Chaque semaine, lorsqu’ils arrivaient au marché, Ilin trouvait toujours une raison de ralentir à l’approche d’une certaine maison.

Ce n’était jamais très visible. Ilin pouvait s’attarder devant une charrette, palper trois pommes avant d’en choisir une quatrième, discuter avec un marchand de tissus ou feindre d’avoir oublié jusqu’au chemin de la maison. Mais Marcelin connaissait son compagnon depuis bien longtemps pour être dupe. La maison possédait une fenêtre au deuxième étage, étroite et encadrée de pierre claire. Rien de remarquable, une fenêtre comme il en existait des milliers dans les Trois Pays. Pourtant, chaque semaine, Ilin levait les yeux vers elle. Parfois, derrière le verre, apparaissait une silhouette. Alors le visage d’Ilin changeait, très légèrement. Il ne souriait pas vraiment. Il ne faisait aucun geste. Il regardait simplement. Alors la silhouette disparaissait. Et Ilin reprenait sa route comme si rien ne s’était passé.

Marcelin avait observé ce manège pendant trois semaines avant de décider que sa patience avait atteint ses limites.

La quatrième semaine, alors qu’ils quittaient le marché avec un panier rempli de légumes et deux pains encore chauds, Marcelin s’arrêta au milieu de la rue.

— Tu l’aimes ?

Ilin manqua de lâcher le panier.

— Qui ?

Marcelin fixa la fenêtre.

— La fenêtre, bien sûr.

— Je ne vois pas de quoi tu parles.

— C’est rassurant. J’avais peur que tu sois devenu aveugle avant moi.

Ilin soupira.

— Tu ne pourrais pas simplement marcher ?

— Je marche depuis soixante ans. Je peux bien m’arrêter cinq minutes pour m’occuper de ta vie sentimentale.

— Il n’y a rien à s’occuper.

— Voilà précisément ce que disent amoureux.

— Je ne suis pas amoureux.

Marcelin prit un air pensif.

— Ah.

Il reprit sa marche.

— Tant mieux.

Ilin le suivit.

— Pourquoi tant mieux ?

— Parce que l’amour est une maladie.

— Tu as écrit des dizaines d’histoires d’amour.

— Justement. Je sais de quoi je parle.

Ils firent encore quelques pas. Marcelin ajouta :

— Et puis, les histoires d’amour ont un défaut majeur.

— Lequel ?

— Elles finissent toujours.

Ilin eut un sourire.

— Pas toutes.

Marcelin tourna la tête vers lui.

— Voilà une phrase dangereuse.

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle ressemble exactement à celles que prononcent les jeunes gens avant de découvrir pourquoi les vieux deviennent cyniques.

Ilin secoua la tête.

— Tu es incapable de parler sérieusement de cela.

— Au contraire. Je prends l’amour très au sérieux. C’est pour cela que je m’en méfie.

Ils arrivèrent au bout de la rue. Marcelin posa son panier contre sa jambe et observa une nouvelle fois la fenêtre.

— Tu sais, j’ai déjà raconté une histoire qui commence comme la tienne.

Ilin se retourna vivement.

— Laquelle ?

Marcelin sourit.

— Tu connais tout ce que j’ai écrit.

— Absolument tout.

— C’est bien ce qui m’inquiète.

— Je ne me souviens d’aucune histoire avec cette situation.

— C’est normal.

— Pourquoi ?

Le vieil homme reprit son panier.

— Parce qu’elle n’est pas encore dans mes Pérégrinations.

Ilin resta silencieux quelques secondes.

— Tu veux dire que tu l’as écrite ?

— Une partie.

— Et tu ne me l’as jamais montrée ?

— Non.

— Pourquoi ?

Marcelin haussa les épaules.

— Parce que certaines histoires ont besoin de rester cachées un peu plus longtemps.

Ilin le regarda avec méfiance.

— Tu es en train de te moquer de moi.

— Pas du tout.

Marcelin reprit sa marche. Son sourire s’était fait plus doux.

— Les histoires de cœur sont particulières. Lorsqu’on les écrit trop tôt, on les abîme. On croit raconter ce qui s’est passé alors qu’on ne sait pas encore ce que cela signifie. Il faut parfois attendre que les personnages aient vécu suffisamment longtemps pour comprendre ce qu’ils étaient en train de vivre.

— Et celle-là ?

— Celle-là a déjà sa place dans les Pérégrinations.

— Alors pourquoi n’y est-elle pas ?

Le vieil homme tapota son panier.

— Parce que je ne l’ai pas encore insérée.

Ilin fit la moue.

— Tu as donc un manuscrit incomplet ?

— J’ai toujours un manuscrit incomplet.

— Et cette histoire attend depuis combien de temps ?

Marcelin sourit.

— Assez longtemps pour que quelqu’un commence enfin à la vivre.

Ilin ne répondit pas. Pour la première fois depuis qu’ils avaient quitté le marché, il ne regardait plus la fenêtre. Le vieux saltimbanque poursuivit son chemin, comme s’il venait de parler de la pluie. Derrière eux, au deuxième étage de la maison, un rideau bougea légèrement. Marcelin ne se retourna pas. Ilin, lui, le vit. Il sourit.

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