Il y a des fenêtres que l’on ouvre pour laisser entrer le jour, d’autres pour chasser la chaleur, quelques-unes pour entendre la pluie et, plus rarement, certaines que l’on ouvre sans savoir qu’elles changeront une vie. Celle-ci appartenait à une vieille demeure de Manidres, bâtie en pierre blonde au fond d’une rue étroite où le soleil ne descendait jamais tout à fait. Elle était haute et mince, encadrée de deux volets de bois peint dont le vert s’était décoloré sous les pluies. Une jardinière débordait de géraniums et de quelques plantes grimpantes qui avaient depuis longtemps renoncé à respecter les limites qu’on leur avait assignées. À gauche de la fenêtre, une glycine s’était emparée de la façade. Ses branches noueuses s’accrochaient aux pierres avec une obstination magnifique, grimpaient jusqu’au premier étage, puis s’étalaient autour de l’encadrement comme si la nature avait voulu donner à cette fenêtre un rideau plus élégant que ceux qu’avait choisis la maîtresse de maison. Au printemps, ses grappes mauves parfumaient toute la rue ; en été, son feuillage formait un petit toit sous lequel les passants trouvaient quelque fraîcheur. Pour un jeune homme amoureux, elle avait surtout un mérite supplémentaire : elle offrait jusqu’au rebord de la fenêtre un escalier dont les marches étaient vivantes.
Une porte ouverte invite à entrer. Elle promet un chemin, un refuge, parfois même un accueil. Elle s’adresse au corps et lui dit : venez. Une fenêtre ouverte est une chose plus dangereuse. Elle ne demande pas au corps de franchir son seuil ; elle invite l’âme à sortir. Elle laisse apercevoir ce qui se trouve ailleurs, ce qui pourrait être, ce qui n’est pas encore à nous et ne le sera peut-être jamais. Il suffit d’un rideau qui bouge, d’une silhouette aperçue derrière une vitre, d’un visage qui se tourne au moment précis où le nôtre levait les yeux. Le reste appartient à l’imagination, qui est la plus fidèle servante de l’amour et probablement la plus habile de ses menteuses.
Guysmer Vasselin avait vingt-quatre ans lorsqu’il découvrit cette vérité. Il travaillait comme copiste chez un notaire, portait des vêtements propres mais modestes et avait jusqu’alors consacré l’essentiel de son existence à gagner suffisamment d’argent pour ne pas dépendre de ses voisins. Sa vie était régulière, raisonnable et, jusqu’à ce jour, parfaitement supportable. Alors, il leva les yeux vers cette fenêtre.
La jeune fille se tenait derrière les rideaux. Guysmer ne sut jamais combien de temps dura leur premier regard. Les souvenirs amoureux ont cette étrange habitude de transformer les instants en éternités. Elle avait ouvert le battant pour laisser entrer l’air du matin et s’était penchée afin d’arroser les fleurs de la jardinière. Une mèche de cheveux s’était échappée de son ruban. Elle leva la tête, leurs regards se rencontrèrent.
Et Guysmer découvrit l’amour. Il ne sut pas, sur le moment, quel nom donner à ce qui venait de se produire. Son cœur venait de battre plus vite, plus fort, avec une violence si soudaine qu’il porta machinalement la main contre sa poitrine, espérant y retenir l’émoi qui venait de le saisir. Il sentit la chaleur lui monter au visage. Ses mains devinrent maladroites. Le bruit de la rue s’éloigna. Les roues des charrettes continuèrent de grincer sur les pavés, les marchands de crier leurs marchandises, les chevaux de frapper le sol de leurs sabots ; mais tous ces bruits désormais venaient d’un monde situé derrière une vitre. Lui n’entendait plus que le silence de ce regard.
Il la regardait et, pour la première fois de sa vie, il comprit que les yeux d’une autre personne pouvaient devenir un lieu où l’on avait envie de demeurer. Il ignorait son nom, son âge, ses goûts, ses habitudes, les livres qu’elle lisait, les chansons qu’elle aimait, les colères qui pouvaient assombrir son visage ou les petits défauts qui, un jour peut-être, lui sembleraient aussi précieux que ses qualités. Pourtant, dans cet instant, il lui sembla la connaître depuis toujours.
Voilà le premier amour : une étrange mémoire de ce que l’on n’a jamais vécu. Il naît avant les paroles, avant les promesses, avant même que l’on puisse raisonnablement prétendre connaître celui ou celle qui en est l’objet. Il ne demande pas de preuves, ne consulte ni la raison ni l’expérience, il arrive avec l’insolence d’un conquérant qui n’aurait pas pris la peine de prévenir la ville qu’il s’apprête à envahir. En un regard, il donne un visage à tous les rêves que l’on ignorait posséder.
Guysmer ne pensa pas qu’elle était belle. La pensée était trop simple. Il eut la sensation, bien plus troublante, que tout ce qui l’entourait venait soudain de découvrir la beauté. La lumière sur les pierres, le bleu du ciel entre les toits, le mouvement des feuilles de la glycine, jusqu’à la poussière qui dansait dans le rayon de soleil derrière elle : tout avait attendu cet instant pour prendre son véritable éclat.
Et elle le regardait toujours.
Il y avait dans ses yeux une douceur qui acheva de bouleverser le jeune homme. C’était une douceur timide, cette hésitation délicieuse de quelqu’un qui vient lui aussi de découvrir qu’il est regardé autrement qu’il ne l’a jamais été. Ses lèvres esquissèrent un sourire, à peine, un sourire si léger qu’un autre aurait pu ne pas le voir. Guysmer, lui, le reçut comme une réponse. Alors son cœur s’aventura dans une contrée qu’il ne connaissait pas : il espéra.
Ce fut à cet instant précis qu’il cessa d’être simplement un jeune homme qui avait croisé une jolie femme dans une rue de Manidres. Il devint un amoureux. Avec l’amour entra dans son existence cette douce maladie qui consiste à donner une importance immense aux choses les plus petites. Un regard devint une promesse, un sourire devint un aveu, une fenêtre devint un rendez-vous, une heure du jour devint l’heure la plus précieuse de toutes.
Il aurait voulu lui parler, demander son nom, lui dire le sien, lui demander pourquoi elle souriait, depuis combien de temps elle l’observait elle aussi. Mille phrases lui vinrent à l’esprit et moururent avant d’atteindre ses lèvres. Ils demeurèrent simplement là, séparés par la rue, la fenêtre et quelques mètres de silence, mais déjà liés par cette chose étrange que chacun d’entre nous passe leur vie à chercher, qu’on reconnait parfois en quelques secondes et qu’on est ensuite incapable d’expliquer.
Enfin, elle baissa les yeux. Lorsque la jeune fille referma le battant, Guysmer resta dans la rue avec le sentiment d’avoir déjà perdu ce qu’il venait à peine de découvrir.
Il arriva chez le notaire avec huit minutes de retard, ce qui lui valut une remarque de son patron et une journée entière d’une distraction inhabituelle. Il fit deux erreurs dans une copie, renversa son encrier, oublia le nom d’un client qu’il connaissait depuis quatre ans. Le soir, en rentrant chez lui, il prit une rue différente de celle qu’il empruntait d’ordinaire. Naturellement, cette rue passait devant la maison de la jeune fille.
Le lendemain, il revint et la fenêtre s’ouvrit. C’est ainsi que commencèrent les choses importantes, sans déclaration, sans serment et sans même que les deux principaux intéressés aient échangé une parole. La fenêtre s’ouvrait chaque jour à peu près à la même heure. Guysmer, qui n’avait jamais possédé la moindre notion de ponctualité avant cette époque, devint capable de régler sa montre sur le mouvement des volets. Il connaissait maintenant le moment précis où le premier battant s’écartait, celui où la jeune fille apparaissait, celui où elle déposait son arrosoir et celui où, parfois, elle levait les yeux vers la rue.
Un matin, elle sourit. Guysmer faillit trébucher. Le lendemain, elle sourit encore. Il répondit. Le jour suivant, elle détourna les yeux avec une légère rougeur.
Il passa le reste de la journée dans un état de félicité si complet qu’il pardonna même à son patron d’avoir qualifié son travail de médiocre. Il y avait désormais dans son existence deux périodes parfaitement distinctes : avant le sourire et après le sourire. Les heures de travail, les repas, les conversations, les courses et le sommeil n’étaient plus que des intermèdes entre deux représentations du véritable spectacle. Tous les jours, à la même heure, le rideau se levait : la fenêtre s’ouvrait, elle apparaissait, il passait, ils se regardaient.
Parfois elle souriait, parfois lui. Parfois aucun des deux n’osait le faire et ils se contentaient de cette gravité délicieuse des amoureux qui commencent à comprendre qu’ils sont en train de devenir amoureux. Alors la fenêtre se refermait.
Les anciens n’auraient pas méprisé cette représentation. Ils avaient leurs tragédies, leurs chœurs, leurs héros frappés par le destin ; Guysmer et sa jeune inconnue avaient une fenêtre, une rue et quelques secondes. Le décor ne changeait jamais. Les personnages ne prononçaient pas une parole. Pourtant le jeune homme aurait juré que jamais pièce n’avait été plus captivante. Il attendait le lever du rideau avec l’impatience d’un spectateur qui connaît déjà l’histoire mais espère chaque fois que la fin sera différente.
Il inventa naturellement un nom à la jeune fille avant même de connaître le véritable. Dans son esprit, elle devint Nouriane. Pourquoi ce prénom plutôt qu’un autre ? Il n’aurait su le dire. Les amoureux attribuent parfois aux inconnues des noms que personne ne leur a donnés. Nouriane était donc devenue Nouriane, et cette jeune fille qu’il n’avait jamais touchée, à qui il n’avait jamais parlé et dont il ignorait tout occupait déjà une place considérable dans son existence.
Il commença à remarquer les détails : la robe bleue du mardi, le ruban blanc du jeudi, la manière qu’elle avait de pencher la tête lorsqu’elle lisait. Le fait qu’elle venait parfois à la fenêtre avec un livre et parfois avec une fleur. Il reconnaissait désormais son pas avant même qu’elle apparût. Il lui arrivait de passer dans la rue sans regarder la maison, simplement pour vérifier qu’il était capable de résister à la tentation. Il échouait toujours.
Vint le jour où la fenêtre resta fermée. Guysmer attendit. Le soir tomba.
Le lendemain, toujours rien. Le troisième jour, il aperçut devant la maison une carriole chargée de coffres, de vêtements et de meubles soigneusement enveloppés dans des couvertures. Des domestiques transportaient des caisses. Un homme donnait des ordres. Le père de la jeune fille apparut un instant sur le perron. Guysmer resta de l’autre côté de la rue, immobile.
Alors il comprit, elle partait.
Il ne savait ni où ni pourquoi. Lorsqu’il vit la carriole s’éloigner, il éprouva une douleur qu’il aurait trouvée ridicule chez un autre et qui lui parut à cet instant aussi réelle qu’une blessure.
À force de laisser traîner son cœur meurtri dans le voisinage et de tendre l’oreille à tout ce qui se disait derrière les portes, il finit par apprendre la raison de ce départ.
Un gentilhomme, héritier d’une famille influente, avait entendu parler des regards échangés à la fenêtre. Il n’avait pas apprécié qu’une jeune femme destinée, selon lui, à devenir son épouse puisse consacrer quelques sourires à un autre que lui. Il avait parlé au père. Il lui avait expliqué, avec cette assurance tranquille qui confond le pouvoir et le droit, qu’une jeune fille devait préserver son cœur, son âme et son corps pour celui auquel elle était promise. La famille avait donc décidé de l’éloigner quelque temps, loin de la ville, loin de la tentation et surtout loin de cette fenêtre.
Guysmer, lui, n’avait jamais reçu cette explication. Il ne possédait que la fenêtre close. Ce fut sa première peine d’amour. Elle fut immense, naturellement. Les premières douleurs ont toujours cette prétention, elles nous persuadent qu’elles sont les premières de l’humanité et seront les dernières de notre vie.
Guysmer ne mangeait plus, marchait sans but. Il écrivait son nom sur des feuilles qu’il brûlait aussitôt, passait devant la maison vide comme on revient sur la tombe d’un mort dont on n’a pas encore accepté la disparition.
Il n’avait jamais possédé Nouriane, ils ne s’étaient jamais parlé, ne s’étaient jamais écrit. Ils n’avaient même pas échangé suffisamment de sourires pour qu’une personne raisonnable puisse appeler cela une histoire. Mais l’amour ne demande pas au notaire de dresser l’inventaire de ses possessions avant de les lui faire regretter.
Un soir, alors que Guysmer traversait la rue pour la dernière fois, il s’était juré de ne plus jamais revenir, serment que les amoureux prononcent surtout lorsqu’ils savent qu’ils reviendront, une rafale de vent descendit de la colline. Elle s’engouffra entre les maisons, fit claquer les enseignes et souleva les feuilles mortes qui dormaient dans les caniveaux. Elle atteignit la vieille demeure, un des volets bougea.
Guysmer leva les yeux.
Le battant, mal fermé, résista quelques secondes avant de s’ouvrir brusquement. Derrière lui, la fenêtre apparut dans l’obscurité de la pièce. Une blancheur passa entre les feuilles de la glycine : un morceau de papier.
Il resta coincé un instant dans les branches, tomba sur le rebord de la fenêtre.
La rue était déserte. Il s’approcha.
La glycine formait contre le mur une échelle naturelle. Il posa une main sur son premier entrelacs. Les branches étaient épaisses, suffisamment solides pour supporter son poids. Il leva les yeux vers la fenêtre. Il lui sembla, dans la lumière du soir, qu’elle l’appelait. Il grimpa.
Les fleurs de la glycine effleuraient son visage. Certaines se détachaient sous ses doigts et tombaient lentement dans le vide. Il monta comme un héros antique escaladant les murailles d’une cité interdite, avec une différence essentielle tout de même, les héros antiques possédaient généralement une armure, une épée et un destin glorieux, tandis que Guysmer n’avait qu’une redingote étroite, des souliers peu adaptés à l’escalade et le cœur d’un jeune homme amoureux. À mi-chemin, il glissa. Il s’accrocha de justesse à une branche et jura si fort qu’une colombe, installée dans les feuillages, prit son envol. Guysmer reprit son ascension. Après tout, les héros romantiques ne sont pas nécessairement plus habiles que les héros antiques ; ils sont simplement plus disposés à se ridiculiser pour une femme.
Il atteignit enfin le rebord. Le papier était là, un petit pli soigneusement fermé, maintenu par un fil bleu.
Guysmer le prit entre ses doigts. Son cœur battait si violemment qu’il entendit son propre sang dans le silence de la maison. Il demeura quelques secondes sans ouvrir le pli. Ce petit morceau de papier pesait à peine plus qu’une feuille morte, et pourtant il tenait entre ses mains une promesse plus précieuse que tous les trésors que les marchands de Manidres étalaient sur leurs comptoirs. Elle l’avait touché. Cette certitude, si simple qu’elle eût paru grotesque à n’importe quel esprit raisonnable, le bouleversa. Il regarda ses propres doigts comme s’ils venaient d’accomplir un prodige. Depuis des semaines, Nouriane et lui n’avaient échangé qu’une poignée de regards, quelques sourires, quelques secondes volées de part et d’autre d’une fenêtre. Il avait vu son visage, deviné ses émotions, appris ses habitudes ; il avait vu la lumière jouer dans ses cheveux et parfois la petite tache d’encre qui marquait son doigt lorsqu’elle venait s’accouder au rebord. Voilà que, pour la première fois, sa main rencontrait la sienne par l’intermédiaire de ce petit morceau de papier.
Il retourna doucement le pli. Ses doigts suivirent le papier avec une précaution superstitieuse. Nouriane avait plié cette feuille, elle l’avait tenue entre ses mains, peut-être quelques instants seulement. Elle avait posé ses doigts exactement là où les siens se trouvaient maintenant. Avait-elle hésité avant de l’écrire, avait-elle souri, son cœur avait-il battu avec la même précipitation que le sien. Cette pensée lui donna le vertige. Il n’y avait là qu’un morceau de papier, quelques plis, une légère odeur d’encre et de fleurs séchées. Mais l’amour, lorsqu’il vient de naître, ne demande pas beaucoup de matière pour construire ses miracles.
Il sentait la chaleur de ses mains à travers le papier. Il porta le pli contre sa poitrine, puis le retira aussitôt, honteux de son propre geste. Il venait de devenir ridicule, cela ne lui déplaisait pas. Il comprenait soudain pourquoi les amoureux de toutes les histoires conservaient des rubans, des lettres, des fleurs fanées, des mouchoirs, des mèches de cheveux ou les objets les plus insignifiants dès lors qu’ils avaient été touchés par la personne aimée. Une trace minuscule de l’autre, laissée à ses mains lorsque son cœur ne savait pas encore comment retenir davantage.
Il pensa alors à la carriole. Il l’avait vue partir. Il se souvenait des roues s’éloignant sur les pavés, des malles attachées à l’arrière, du cheval qui tirait péniblement la charge hors de la ville. Il avait regardé jusqu’à ce que le dernier pan de tissu disparaisse derrière l’angle d’une rue. Mais Nouriane, elle, n’était jamais apparue. Il ne l’avait pas vue partir. Avait-elle regardé par une fenêtre, avait-elle pensé à lui, avait-elle pleuré ? Il n’avait gardé de son départ que l’image d’une maison qui se vidait et d’une fenêtre qui ne s’ouvrait plus.
Après tant de jours de silence, cette simple feuille lui parut plus éloquente qu’une lettre de cent pages. Il la serra entre ses doigts. Il n’osait toujours pas l’ouvrir. Tant que le pli demeurait fermé, toutes les possibilités existaient encore. Nouriane pouvait l’aimer, lui écrire qu’elle pensait à lui, lui demander de la retrouver, lui confier sur le papier les aveux que ses lèvres n’avaient jamais osé porter jusqu’à cette fenêtre. Mais elle pouvait aussi lui annoncer qu’elle était partie pour toujours.
Il inspira profondément, glissa le pli dans son pourpoint, contre son cœur, comme si la proximité pouvait lui donner le courage qui lui manquait. Il descendit de la glycine avec beaucoup moins de prudence qu’il ne l’avait gravie. Une branche lui fouetta le visage, une autre accrocha sa manche, il faillit perdre l’équilibre quatre fois. Il ne s’en aperçut même pas. Lorsqu’il toucha enfin le sol, il resta immobile devant la maison silencieuse.
Alors, il partit en courant, il traversa la rue, bouscula un marchand qui lui cria quelques mots grossiers, faillit renverser une femme portant un panier de linge et prit une ruelle sans même savoir où elle conduisait. Il courait, imaginant que le billet risquait de disparaître avant qu’il ait eu le temps de le lire. Il ne voulait pas l’ouvrir dans la rue, pas sous les yeux des passants, pas au milieu du bruit de Manidres. Cette lettre appartenait à un autre monde, il voulait sa chambre, sa porte fermée, une table, une chandelle et le silence. Il voulait pouvoir lire chaque mot, puis relire encore jusqu’à les connaître par cœur. Lorsqu’il atteignit enfin sa maison, il gravit l’escalier quatre marches à la fois. Il entra dans sa chambre, referma la porte derrière lui et tira le verrou.
Alors seulement, il sortit le pli de son pourpoint. Guysmer le prit entre ses doigts. Le papier était si léger qu’il aurait pu s’envoler au moindre souffle. Ses doigts tremblaient. Sa paume était devenue brûlante, certainement que le pli eût conservé la chaleur de celle qui l’avait tenu avant lui. C’était une sensation absurde, cependant son cœur la recevait avec le sérieux des grandes vérités. Ces mêmes doigts qu’il n’avait jamais osé imaginer dans les siens avaient laissé leur empreinte invisible sur le pli, et cette pensée suffit à faire courir dans tout son corps un frisson délicieux. L’amour, lorsqu’il vient pour la première fois, ne demande pas grand-chose pour bâtir un monde. Et, lorsqu’on lui donne un morceau de papier plié, il y trouve de quoi construire un palais.
Guysmer regarda l’enveloppe sans oser l’ouvrir. Une pensée lui traversa l’esprit, si simple qu’elle en devenait vertigineuse : si ce pli existait, c’est qu’elle avait jugé nécessaire de laisser un mot. Elle aurait pu partir sans rien laisser, emporter son secret avec elle, abandonner derrière elle cette fenêtre désormais muette et laisser le jeune homme avec ses souvenirs, ses suppositions et son chagrin. Mais elle avait écrit. Pour qui ? Pour quoi ? Le mot contenait-il un adieu, une explication, quelques lignes sans importance, destinées à quelqu’un d’autre et que le hasard avait placées entre ses mains. Il y avait mille raisons de ne rien espérer. Guysmer les imaginait toutes. Il les repoussa car l’espoir possède cette merveilleuse insolence de ne demander aucune preuve avant de s’installer dans le cœur.
La certitude de son amour lui était impossible ; celle de son absence, il l’avait rejetée. Entre les deux, il préférait l’hypothèse. Une hypothèse qui rend vivant vaut mieux, parfois, qu’une certitude qui vous tue. Nouriane n’était plus seulement la jeune fille de la fenêtre, le visage aperçu à travers une ouverture, la silhouette qui apparaissait chaque jour à la même heure comme un personnage mystérieux dans une pièce dont il aurait ignoré le titre. Elle était devenue une femme qui avait pensé à laisser une trace derrière elle.
N’était-ce rien ? Était-ce tout ? Son cœur, lui, avait déjà choisi de croire avant même d’avoir appris ce qu’il devait croire. Guysmer approcha le pli de son visage. Une odeur très légère de lavande s’en échappa, ou l’imagina-t-il sans doute. Il ferma les yeux. Voilà qu’il aimait jusqu’au parfum qu’il ne connaissait pas. Pour la première fois depuis le départ de Nouriane, il imagina que cette perte pouvait encore contenir une promesse. Ses pouces glissèrent lentement sous le rabat. Il allait enfin savoir.
Il n’ignorait pas qu’une lettre pouvait donner autant qu’elle reprenait, qu’un mot attendu pendant des jours pouvait parfois bouleverser une vie entière. Mais il ne songeait plus au danger, ni au prétendant, ni même à la raison du départ. Il ne voyait plus que cette écriture qu’il allait enfin découvrir, et dans laquelle il espérait retrouver, noir sur blanc, tout ce que leurs regards s’étaient obstinément refusés à dire.
Vous devez vous demander pourquoi je vous écris maintenant, après tous ces matins où nous nous sommes regardés sans jamais échanger une parole. Vous avez peut-être cru que le silence nous avait rapprochés. Vous avez peut-être pensé, comme je l’ai pensé moi-même durant quelque temps, qu’il existe des sentiments qui n’ont pas besoin de naître dans les mots, parce que les regards les disent avant que les lèvres aient eu le courage de les prononcer. Vous passiez sous ma fenêtre ; je vous regardais ; vous leviez les yeux ; je vous souriais. Et le lendemain, tout recommençait. Il y avait dans cette habitude quelque chose qui ressemblait au bonheur.
Vous avez dû croire que je vous attendais. C’était vrai. Mais vous vous êtes trompé sur la raison.
Je vous regardais, Monsieur. Je vous attendais même. Je souriais lorsque vous paraissiez au bout de la rue. Je me levais parfois avant l’heure à laquelle je savais que vous passeriez, et il m’est arrivé de demeurer derrière cette fenêtre alors que vous aviez déjà disparu depuis longtemps. Rien de tout cela n’était feint. Vous n’avez pas rêvé mes regards, et je ne veux pas vous laisser croire que j’ai joué avec vous. Seulement, vous leur avez donné un sens qu’ils n’avaient pas.
La première fois que je vous ai vu, je ne vous ai presque pas regardé. Je regardais la route. J’attendais quelqu’un.
Mon frère est parti avec l’armée du Parakoï. Il était parti jeune, avec cette confiance terrible que possèdent les garçons lorsqu’ils ignorent encore ce que la guerre fait aux hommes. Il avait promis de revenir. Les promesses faites au moment des départs ont cette étrange faiblesse, celui qui les prononce croit les donner pour quelques mois, tandis que celui qui reste les reçoit parfois pour toute une vie.
Alors j’ai attendu.
Je n’avais ni date, ni lettre certaine, ni nouvelle qui pût me permettre de compter les jours autrement qu’en les voyant passer. J’avais cette fenêtre. J’avais cette rue. J’avais les cavaliers qui apparaissaient parfois au bout de la chaussée, les uniformes qui faisaient battre mon cœur avant que mes yeux aient reconnu leur propriétaire. Chaque homme qui revenait de loin pouvait être celui que j’attendais. Chaque silhouette pouvait, pendant une seconde, devenir la sienne.
Et puis vous êtes passé. Dans votre silhouette, j’ai cru reconnaître la sienne. Je serais incapable de vous dire quoi. Ce n’était pas véritablement votre visage. C’était sans doute votre manière de marcher, ou de tenir la tête, ou ce mouvement que vous aviez de tourner légèrement l’épaule lorsque vous croisiez quelqu’un. Une chose minuscule que personne d’autre n’aurait remarquée. Les absents laissent derrière eux des fantômes si précis que le moindre geste peut les faire renaître.
Pendant un instant, j’ai cru que mon frère revenait. Puis vous avez levé les yeux. Et j’ai souri. C’est à cet instant, je le comprends aujourd’hui, que vous avez commencé à vous tromper. Vous avez cru que mon sourire vous était destiné. Il l’était, en quelque sorte. Mais il ne vous appartenait pas encore.
Vous êtes revenu le lendemain. Puis le lendemain encore. Et peu à peu, je vous ai reconnu. Je savais l’heure où vous passeriez. Je distinguais votre silhouette parmi les autres. Je savais que vous lèveriez les yeux. Vous avez dû prendre cette attente pour une déclaration que je n’osais pas formuler. Peut-être avez-vous pensé que je venais ouvrir cette fenêtre pour vous.
Non.
Je l’ouvrais pour la route. Je l’ouvrais pour celui qui pouvait revenir. Chaque matin où ce n’était pas mon frère, c’était vous.
Voilà la cruauté de certaines illusions, elles ne sont pas entièrement fausses. Vous étiez réellement là. Je vous regardais réellement. Je souriais réellement. Mais vous étiez venu occuper une place qui n’était pas la vôtre, et vous n’avez jamais su qu’avant d’être un homme regardé par une jeune fille, vous aviez été, pour quelques secondes, le retour impossible d’un frère disparu.
Vous vous êtes peut-être étonné de certains de mes gestes. Lorsque je regardais derrière vous, vous avez peut-être cru que je craignais d’être vue. Lorsque je détournais brusquement les yeux, vous avez peut-être cru à quelque pudeur. Lorsque je fermais la fenêtre, vous avez peut-être pensé que j’avais honte de ce qui se passait entre nous.
Je n’avais honte de rien. Je cherchais seulement quelqu’un dans la rue. Et je ne l’ai jamais trouvé.
J’aurais voulu vous dire que vous vous trompiez. J’aurais voulu vous expliquer. Mais comment expliquer en un regard que l’on n’a pas été aimé de la manière dont on l’espérait, tout en n’ayant pourtant pas été indifférent ?
Je n’ai pas trouvé le courage.
Je laisse cette lettre pour que vous sachiez au moins ceci : vous n’avez pas rêvé. Je vous ai attendu. Je vous ai regardé. J’ai été heureuse de vous voir. Vos sourires m’ont fait du bien. Votre présence a rendu moins lourde une attente que je portais depuis des années. Mais ce que vous avez pris pour le commencement d’un amour était autre chose : la rencontre fortuite d’un homme avec le souvenir d’un autre.
Vous étiez le visage que mes yeux avaient trouvé lorsque mon cœur cherchait encore celui de mon frère. Je suis désolée de vous avoir laissé croire davantage. Mais je ne suis pas désolée de vous avoir regardé. Car, pendant quelques semaines, lorsque vous apparaissiez au bout de cette rue, je cessais enfin d’attendre seule.
Blanche.
Guysmer replia lentement la lettre. Il demeura quelques instants assis, incapable de savoir ce qui lui faisait le plus mal : avoir perdu Nouriane ou découvrir qu’il ne l’avait jamais possédée comme il l’avait cru. Le premier amour a parfois cette cruauté particulière, il ne se contente pas de nous apprendre à aimer, il nous apprend aussi que notre cœur sait inventer des certitudes là où il n’y avait que des espérances. Tous les regards auxquels il avait donné un sens, tous les sourires qu’il avait recueillis comme autant de promesses, tous ces matins qu’il avait conservés dans sa mémoire comme les premières pages d’une histoire à venir, il lui fallait désormais les regarder autrement. S’il avait pu aimer ainsi une femme qu’il connaissait à peine, s’il avait pu trouver tant de bonheur dans quelques regards échangés à travers une fenêtre, alors son cœur n’était-il pas condamné à cette seule histoire. Il avait perdu une illusion, certes. Mais il venait aussi de découvrir une vérité qu’aucune désillusion ne pouvait lui reprendre : il était capable d’aimer. Cette certitude, malgré la douleur, marquait le commencement de sa véritable histoire.