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Chapitre III. Où les péchés se lavent au savon (2/2)

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Hyriel s’installa comme il put sans gêner les autres de ses béquilles et observa ses pairs. Deux lignes d’internés se faisaient face sans se regarder – occupés à la tâche – de part et d’autre d’un long cuvier dégageant ses vapeurs tel un puits de l’Enfer. Surtout des estropiés ou des vieux : ceux qui pouvaient ne travailler qu’assis. Sur les planches à laver, les mains crevassées et rougies frottaient, tordaient, essoraient des habits. Savon, brosse, vinaigre, poudre nettoyante défilaient de poing en poing. La pièce empestait la sueur. Elle grognait aux chariots qu’on poussait entre les bancs pour ramasser le linge une fois décrassé : direction tri et étendage.

La voisine d’Hyriel, une femme âgée, frissonna au sifflement de ses cheveux, aux cornes qui en dépassaient. Elle arrondit de peur ses lèvres craquelées – sans s’arrêter de besogner : des agents allaient et venaient, triques toujours à l’affût. Glacé par les effrayants yeux caves que la vieille posait sur lui, il sourit. Moins pour elle que pour lui. Il prit de quoi accomplir l’office, retroussa ses manches et s’y attela, courbé, grimaçant à la chaleur soudaine sur ses mains. Le guérisseur entendit tousser – cruel mariage entre les courants d’air sur les nuques et les assauts de l’eau bouillante où les bras remuaient sans relâche. La boule d’amertume grossit en sa gorge. Hyriel aurait aimé tasser sa révolte en discutant pendant le travail, comme il en avait l’habitude avec ses clients. Il semblait cependant que ce n’était pas le genre de la maison. Il ne lui restait donc plus qu’à penser à ses péchés, qu’il lavait au savon, au vinaigre, et à la poudre pour les plus capitaux.

Après une première heure de labeur, Estienne franchit le seuil avec au travers de ses épaules un joug, à chaque bout duquel pesait un plein seau d’eau. Le porteur renflouait les réserves à mesure que les corvées les vidaient. À chacune de ses venues, Estienne jetait ici ou là de brefs regards amicaux, comme on lance une bouteille à la mer sans certitude que quelqu’un l’attrape.

Le souffle de plus en plus court, Hyriel accélérait le mouvement dès qu’un maître d’œuvre risquait de lui tomber dessus comme grêle. Il se demanda combien de temps le – ou la – pauvre 147 avait occupé sa place. Et lui, tiendrait-il une seule année ? Un peu plus ? Il voulut se rassurer en songeant qu’il avait survécu à une traversée de montagnes à béquilles ou à dos d’homme, à la vie en forêt, à des fuites en série, à la torture. Il supporterait une escadrille de clampins qui se croyaient les meilleurs parce qu’ils étaient du bon côté de la matraque.

Pas un mot ne s’éleva jusqu’à ce que parût un aumônier qui, à la seizième heure, lut un passage du Nouveau Testament puis dirigea une suite de dévotions : les voix fatiguées hésitaient sur les termes latins, toutes assourdies par les vapeurs. Le Chapelet et le De Profundis furent récités alors que le linge continuait d’affluer, d’être noyé, essoré, purifié. Hyriel suivit le mouvement. Il se rappelait quelques prières de son enfance et put donc ânonner certaines phrases machinalement.

La cloche sonna. Hyriel avait enquillé cinq heures de corvée. Son soupir se joignit à ceux des camarades. Mains fébriles passées aux tempes. Gestes de secousses pour se décoller les haillons humides du torse. De sa manche rapiécée, Hyriel épongea la sueur à son front. Il récupéra ses béquilles puis se hissa avec une relative fluidité, pas encore prostré sous le cumul des années de labeur, pour suivre la queue-leu-leu en direction du réfectoire. Cannes, dos bossus, membres tordus se traînaient. Hyriel entreprit de mémoriser certains visages, mais les bonnets et les têtes rentrées dans des épaules voûtées lui compliquaient la chose. Ses yeux tâtonnèrent ici et là, espérant croiser une figure amicale, même bandée, cabossée, incomplète, mais n’en trouvèrent aucune.

¤

Encadrés par les gardiens, les enfermés arrivèrent dans une salle basse de plafond, étirée sur une longueur qui n’en terminait pas. Ce viscère géant qui tenait lieu de réfectoire, tout de couleur terre du sol aux hauteurs, commença à entasser, comprimer, digérer leurs dizaines de petits corps vêtus de teintes si ternes qu’ils s’en confondaient avec les murs. C’était à se demander qui y mangeait et qui y était mangé.

La lueur des chandelles pendues en l’air contourait une enfilade de bancs et tables noires. Hyriel plissa les yeux pour creuser jusqu’au bout de l’obscurité. Regard comme une pioche au cœur d’un tunnel, cherchant à estimer le fond du fond. Ses sourcils abattus questionnèrent la salle : pourquoi pas de couleurs ? Pourquoi faire si peu de cas du moral des internés ? Qui veut voyager loin ménage sa monture… à moins que l’on eût à disposition tant de montures que toutes fussent sacrifiables. Comme le cent quarante-septième enfermé. Au fond, pourquoi espérer ?

Près d’un tabouret en retrait, une estrade surélevait l’emplacement des administrateurs et officiers. Autour de leurs tables à nappe blanche – seul point de clarté et de propreté –, certains gardes se relayaient pour passer entre les rangs de pensionnaires. Au milieu du silence exigé à coup d’ordres matraqués, Berlinier et ses hommes inspectèrent la lente avancée de la chenille avant de prendre place là où les attendaient des fumets de potage, de charcuterie, de pains chauds et fromages, rehaussés des odeurs acidulées de fruits en panier. Combien d’internés ne pouvaient se retenir de jeter vers les mets des regards de Lazare ? Après des semaines au régime de la prison et quoique son orgueil peinât à l’accepter, Hyriel lui aussi saliva des yeux.

Un coup de canne au sol signala qu’ils pouvaient s’asseoir. À peine visible parmi le reste des femmes, plus grandes, Théa attira malgré tout les yeux d’Hyriel : elle s’agitait à frotter ses mains potelées dans son tablier. Elle s’interrompit, le temps d’adresser un salut à ses amis repérés dans les rangs. Le sorcier soigneur le lui rendit puis s’installa à la première place où ses pas le menèrent, au milieu d’inconnus. Après le fracas des béquilles posées, des toussotements, des bancs tirés, des soupirs de ceux qui massaient leurs membres douloureux, une seconde frappe retentit. Hyriel se signa de concert avec les autres, pendant que résonnait la voix cérémonieuse du vicaire :

— Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, Amen.

— ’Lut mon gars. Yvon, se présenta, dans un murmure, le voisin du nouvel arrivant.

C’était un homme au visage raviné, à la peau du crâne visible par endroits dans les trous d’une crinière usée.

— Maurice, souffla l’interné d’en face en tendant sa main bandée à serrer.

Hyriel retourna un sourire décontenancé. On engageait rarement la moindre courtoisie avec lui, surtout lorsqu’on lui voyait cornes et serpents sur la tête. Ce qui n’était semblait-il pas le cas pour Maurice et Yvon. Il répéta leurs noms à mi-voix, soucieux de ne pas les oublier. Se présenter à un inconnu lui était exotique, pour avoir surtout expérimenté le vagabondage et inspiré la défiance. Il rendit la poignée de main, sa béquille calée à côté.

— En… enchanté. Hyriel.

Pas le temps pour davantage : ordre de silence. Distribution des écuelles de brouet, accompagnées d’une miche de pain et d’un verre d’eau. Il y avait toutefois un autre mouvement du côté d’Estienne, qui recevait une paire de gourdes équipées de tuyaux. De l’eau dans la première. Leur mélasse aux légumes, mais réduite à l’état quasiment liquide, dans la seconde. Le demi-visage traversa l’allée de sa démarche énergique, puis disparut à l’angle d’un mur. Hyriel se conforta dans sa déduction quant à ce que cachait son masque : perte des dents, ou même l’intégralité de la mâchoire arrachée. Il préféra ne pas spéculer davantage et s’en tiendrait à « problème de bouche ».

Hyriel commença à manger. Ça ne valait pas la cuisine de leur chaumière forestière, où ses compagnons et lui se mitonnaient des plats ô combien odorants ! Il leur arrivait même… Non. Il refusa de se laisser submerger de souvenirs. Il ne devait pas penser au dehors, à ce passé perdu. Il se prépara donc à écouter pieusement la divine prière qu’on leur servirait au menu – depuis ce tabouret isolé dont il comprit enfin la fonction : une internée y prenait place, un missel entre les mains.

Et le repas de se dérouler avec, pour fond sonore, les claquements des vieux couverts en bois, les craquements du pain sous les dents, les chuchotis à la table des recteurs, le ronflement des murs mais surtout : la prière. Ce soir-là, c’était une femme aux joues creuses que son vétuste bonnet mangeait encore plus, qui se tenait assise au bout des lignes infinies formées par ses camarades. La voix fatiguée de l’enfermée hésitait et butait souvent sur les mots. Si Hyriel eut pour elle un élan compatissant, le contenu du texte cependant ne lui inspirait pas la moindre inclination.

— Ô Saint Ange, mon cher Gardien, je remets ce soir mon âme entre vos tendres mains.

Ça ne pourra de toute manière pas être pire que celles du Georn.

— Que cette nuit, par votre intercession, la Lumière de Dieu continue de m’éclairer.

Bonjour la qualité du sommeil avec une lumière céleste dans les yeux.

— Ô mon Ange, purifiez-moi.

De quoi ? Des saletés de la journée ? C’est un savon maintenant ?

— Que je sois pénétré du service, du respect, de l’amour du Très-Haut.

Il y a plus de chances de l’être d’une matraque.

— Que mes pensées et mes actions n’aient que la vocation de Lui plaire, afin que l’heure venue, je mérite de l’accompagner dans Sa glorieuse Résurrection.

Donc on prie pour bien mourir histoire de bien ressusciter, puis pour continuer de lécher efficacement les bottes encore là-haut ?

— Et en mon nom, cher Gardien, fortifie de ton Bon Secours Sa Gracieuse Majesté notre Roi et ceux qui daignent donner pain et toit aux brebis égarées.

Hyriel manqua de s’étouffer et fut quitte d’une légère quinte de toux.

— Ainsi soit-il.

Non, non, merci, ça va aller.

Tandis qu’Hyriel glosait de la sorte, Estienne, lui, n’écoutait qu’à moitié. Il tirait de sa place derrière le mur l’avantage de pouvoir se contre-cogner de ces dévotions sans avoir à le cacher. Quand il n’était pas occupé à manger tout en remuant son tabouret – à gauche, à droite… loin des griffures de la paroi qui cherchait à l’avaler –, ses yeux fuyaient par la fenêtre donnant sur le ciel d’encre. Il y trouvait davantage Dieu que dans ces textes imposés aux voix de ses pairs. Ce n’était d’ailleurs que par respect pour eux qu’il retenait toujours une de ses tentations : s’adonner à des singeries, du type trop de bruit malencontreusement émis avec ses « biberons » et « totottes » – comme les appelaient les moqueurs. Oh, peut-être un peu également par respect pour Lui, là-haut, des fois qu’Il existât… Lui, Grand Muet dont le silence désarçonnait Estienne davantage même que le sien propre. Mais Lui qui, il voulait y croire de toute son âme, était bon et ne demandait rien de l’horrible orchestration jouée en Son Nom au sein de cet Hôpital.

Le repas s’acheva dans la morosité. À un nouveau signal donné d’une frappe, Hyriel aida à réunir la vaisselle. On récita Complies à vingt-et-une heures : enfin approchait le sommeil. Il saisit ses cannes pour suivre le déplacement jusqu’aux dortoirs. Un coup d’œil vers Berlinier et ses collègues lui indiqua qu’ils prenaient encore du bon temps à table autour de quelques fruits. Puis au fil de ses béquillements, Hyriel observa les mouvements d’Estienne. Son guide enquillait les aller-retour, bras chargés d’écuelles, avant de venir se poster à côté de ces Messieurs. Le masqué patienta là, équipé d’un réceptacle à déchets de table et d’un chiffon humide.

Les paupières d’Estienne commençaient à tomber. Les courbatures de la journée s’installaient dans ses épaules voûtées. Il secoua la tête pour rester attentif. Et que ça parlait du côté des administrateurs, et que ça sirotait un jus. Par chance, ils finirent vite ce soir, se levèrent en continuant de converser, vidèrent les lieux. Il était temps ! Le muet se mit à la tâche. Il essuyait, débarrassait, réajustait les nappes, quand un moment agréable arriva – un qui lui faisait presque apprécier de laver les tables des Sieurs : la senteur des fruits dégustés par Leurs Grandeurs flottait dans l’air. S’y greffaient les bonnes odeurs du vin au fond des verres et les parfums pas encore éteints des brioches. Estienne prit une pelure de poire par un bout de son serpentin. Il la porta sous son nez, la renifla longuement, lui arrachant tout ce qu’il put de vie avant de la jeter. Lui vint alors l’idée de chiper deux autres de ces peaux, de les enterrer dans la poche de sa souquenille. Il les sépara au mieux des craies qui s’y trouvaient aussi. Il fit de son chiffon un petit linceul chargé de préserver le baume de son trésor. Ces lamelles fruitées seraient destinées à s’offrir, ce soir, une brève fragrance, avant qu’elle ne s’évaporât. L’esprit plus léger, Estienne s’acquitta de sa besogne.

Hyriel, claudicant entre les hauts murs moisis du corridor, songeait au masqué à sa tâche. Il revécut, avec la force d’un poing en pleine tempe, la froideur que le 93 lui avait témoignée après avoir entendu le motif de sa condamnation. Il s’enfonça plus encore dans sa rumination. Hormis avec Théa, sa captivité serait pavée des mêmes méfiances qu’il avait toujours connues. Et devenir aussi mort-vivant que tous ces internés ne serait qu’une question de temps. Au bout, il y avait la tombe, comme celle du pensionnaire 147. Hyriel dut retenir un haut-le-cœur.

Fuir ! Il devait fuir. Quitter cet enfer dès que la moindre faille se présenterait. Fuir avant que même ses camarades d’infortune ne fissent de son enfermement un calvaire quand, comme le 93, ils comprendraient les raisons de sa présence dans la gueule de ce monstre d’hospice. Maintes fois, des gens qu’il pensait ses alliés, pas si superstitieux que cela, lui avaient finalement craché des « trompeur ! », « fils du Malin » au premier incident mis sur le compte de son infirmité jeteuse de sorts. Hyriel ne s’appuierait que sur lui-même pour sortir de cet endroit.

Il reprit sa marche morose, sourd aux chuchotis inquisiteurs dans son sillage, aveugle aux doigts braqués sur la pointe de ses béquilles changées en fourches du Diable prêtes à attaquer les bien-portants. Il nota la silhouette trapue de Théa, qui se frayait un chemin entre les détenues. Presque aucune du rang ne réagissait à cette clandestine passante à contresens : les unes trop épuisées ou indifférentes ; les autres soucieuses de la protéger. Il fallait dire que sa taille participait, elle aussi, à la soustraire à la vue des gardes. Théa dédommageait parfois d’un sourire ou d’une caresse du bout des doigts, celles à qui elle venait de couper la route dans son élan.

Hyriel sursauta quand soudain une gaillarde robuste, bien loin d’accepter les contacts de l’invasive 149, lui retourna une tape sur la main. Puis la poussa de côté. Son « Fous-moi la paix, j’suis fatiguée. » fut quasiment noyé sous la plainte de Théa ; moins un cri de douleur que de chagrin et d’incompréhension. Déjà, l’autre enfermée la dépassait par sa gauche. Hyriel béquilla encore un peu et sentit bientôt la petite femme tout contre lui. Elle sécha ses larmes avant de lui pointer un angle discret du couloir – là-bas, viens, vite ! Il loucha vers le coin obscur, surveilla l’absence d’officier puis lui emboîta le pas, curieux et inquiet de l’urgence qui agitait ainsi Théa.

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