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Chapitre IV. Où la Sainte Vierge est un bon alibi (1/2)

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Une fois à l’abri des regards, Hyriel faillit s’adosser à l’angle du corridor. Il se retint juste à temps. Ne pas être avalé ! Son sourire dissimulait son anxiété.

— Salut, chevalier… euh…

Théa tapa son pouce contre son menton, confuse, à chercher quelque chose.

— Euh… euh, souffla-t-elle en se mordillant la lèvre, yeux baissés, cette fois-ci honteuse. C’est comment déjà ton prénom ? J’ai oublié, je suis désolée… J’oublie beaucoup…

Ses pupilles errèrent d’un point à l’autre du visage de son ami, comme si elle pouvait ainsi retrouver la réponse. Il posa une main sur l’épaule de la camarade.

— Je ne t’en veux pas, rassure-toi. Je m’appelle Hyriel.

Théa se mit à faire quelques pas à cloche-pied autour de lui tout en se chantonnant en rythme, à la manière d’une comptine :

— Hy-riel ! Hy-riel ! Hy-riel ! Hy-riel !

Son nom, croyait-elle, se fixerait ainsi dans sa tête-nuage. L’intéressé l’accompagna par un souffle de rire. Soudain, Théa se rappela qu’elle ne devait pas traîner, dans leur position clandestine. Elle secoua les mains et enchaîna d’une voix pressée :

— Mais voilà ! Y avait une affaire qu’y fallait que je te demande ! Comme tu es un gentil sorcier soigneur, c’est bien ça, hein, que t’as dit ? Eh bien j’ai pensé à quelque chose !

Elle en sautillait déjà de bonheur, frottant ses paumes en cercles l’une contre l’autre.

— C’est… c’est pour mon ami Estienne. Tu pourrais lui faire repousser la bouche ?

Hyriel se figea, se forçant toutefois à ne pas perdre son sourire. Cela confirmait ses déductions, mais comment lui dire que… non. Les prunelles de Théa pétillaient. Elle se dressa pleine de hardiesse sur la pointe des pieds, et croisa les bras avec grande autorité pour expliquer :

— J’ai tout pré-pa-ré ! T’as dit que ça devait être un secret, tes pouvoirs, hein ? Alors voilà ! Tu peux le faire pendant la nuit, comme ça il verra rien et il saura rien du tout, Estienne ! Rien-de-rien ! Tu te mets dans le lit à côté du sien, y aura juste un rideau à passer en cachette. Et même que le lendemain, en se réveillant, on pourra lui dire que c’est un miracle ! Voilà ! chantonna-t-elle en frappant dans ses mains, satisfaite. Moi, je dirai que c’est un miracle en tout cas. La Vierge, elle en fait en plus il paraît, alors voilà. Et puis… et puis… euh… en fait c’est toi qui dois m’dire…

Le guérisseur cherchait une échappatoire, dépité à l’idée de décevoir une femme si généreuse qui lui parlait avec fierté de son plan. Maigre réconfort au milieu de sa réflexion : la vue du numéro à son tablier, auquel il n’avait pas pris garde auparavant. 149. Arrivée après feu 147. 147 était donc resté sept Noëls au moins. Le calcul lui rendit espoir quant au temps qu’il aurait pour orchestrer sa fuite, même s’il ne lui donnait pas la solution miracle au problème qui l’occupait plus directement. Théa plissa les sourcils et relança :

— Est-ce que tes pouvoirs, ils marchent sur quelqu’un qui dort ? Si Estienne, il doit être réveillé, ou alors si ça fait du bruit ou qu’il va sentir, et que ça va forcément le réveiller… marmonna-t-elle avant de se vouloir tranquillisante : tu sais, au pire, il est si, si gentil Estienne, alors tu peux lui dire aussi, ton secret. C’est promis juré qu’il le gardera. Sinon j’me fâche.

La question fit déglutir Hyriel. Avouer de but en blanc son incapacité à réparer leur ami et briser ses espoirs maintenant ? Ou lui mentir pour les briser ensuite ? Elle guettait sa réponse comme elle aurait attendu le Messie.

—  Alors ? le pressa-t-elle.

— Je… veux bien tenter quand il dormira, mais je ne peux pas te garantir le résultat : le vil sieur en rouge m’a fait des choses bizarres et je crains que ça n’ait diminué mes pouvoirs. Mais j’essayerai !

Il sourit pour appuyer ses mots. Ainsi, il pourrait s’en tirer en mettant Estienne dans la combine. Du moins, si celui-ci se laissait encore approcher par le démon qu’il était. Les lèvres de la petite femme, toute désolée d’entendre les dernières révélations, prirent la forme d’un œuf.

— Oh non… C’est pas juste, renifla-t-elle avant de marquer un temps d’arrêt pour reprendre, étonnée : des choses bizarres ? Mais comme quoi ?

— Il m’a p… posé une éponge enduite d’un liquide étrange à certains endroits du corps et il a… fait un rituel vraiment curieux avec un marteau qui… donnait de petits coups. Je… ne sais pas ce qu’il a pu manigancer d’autre quand j’avais le dos tourné. Mais si ça se trouve, ce n’est rien.

Si seulement le magistrat n’avait exigé que cela… Boule dans sa gorge. Frisson dans ses jambes. Il croyait les sentir encore brisées par le marteau et entendre toujours celui du juge à la robe écarlate claquer dans ses tympans. Il plissa les paupières. Ce n’est rien, se répéta-t-il.

La petite femme, loin de se figurer toute l’horreur sous ces quelques mots, souriait : Hyriel essayerait ! Elle battit des mains avant de lui offrir une étreinte de reconnaissance et d’espoir. Quant au reste… Théa chercha intensément le lien entre tous ces ingrédients : une éponge, plus un marteau, plus un liquide, plus le corps de quelqu’un. Sûrement de la magie noire ! S’imposa alors à elle l’hypothèse voulant que les marteaux de l’Hôpital, utilisés dans le cadre de certaines corvées, pussent contrer le sort et rendre les pouvoirs. Elle s’apprêta à l’exposer mais Hyriel reprit :

— En tout cas, je trouve que c’est très gentil à toi d’avoir pensé à tout ça pour Estienne ! Il doit être content d’avoir une amie comme toi !

— Il est content oui, je crois. Quand on se voit, il est tout joyeux. Même qu’il ronronne comme un grand chat quand il est heureux. Et moi aussi je suis contente qu’il soit mon ami : il fait des mimes parfois, on dirait presque de la danse, c’est drôle ! Et puis même que… même que…

Soudain, une matraque à l’angle du mur. Celle de Georn. L’officier ficha ses yeux de fouine sur le duo. Théa s’écarta aussitôt d’Hyriel et resta là, statufiée. Le sorcier se redressa et s’abstint de tout regard vers son amie : que, elle, ne soit pas punie ! Loin d’avoir oublié sa première rencontre si sentimentale avec l’agent, l’interné raffermit son équilibre sur ses cannes.

— On peut savoir ce que vous foutez là ?

Hyriel paniqua, chercha quel bobard improviser, quand Georn railla à son attention :

— Ah ! Tu les aimes simplettes ? C’plus facile tu m’diras. Ou tu récoltes des adeptes ?

Théa n’avait même pas écouté, occupée à trouver comment justifier leur présence dans ce coin. Rien ne lui venait. Son chevalier leva ses yeux apeurés vers l’officier… et vit alors l’ombre d’Estienne derrière Georn ! L’ombre seule, sans son propriétaire. La magie de cette présence questionna Hyriel. Devait-il la craindre ? S’en remettre à elle ? Un cliquetis de la matraque le raffermit, le décida : du bout des yeux, il implora l’ombre d’agir d’une façon ou d’une autre.

— Je cherchais quelqu’un pour discuter un peu de ma première journée, fit-il avec un immense sourire faux, avant d’adopter une petite moue : Quant aux adeptes, c’est une proposition ?

Lui, le nouveau, acceptait de subir ce chien galeux. Détourner sa rage loin de leur amie dans l’espoir que, de son côté, l’ombre d’Estienne pût opérer – puisque le gaffe ne l’avait pas remarquée. Elle s’étira, s’étira à l’infini le long de la pierre et dès l’instant d’après, son propriétaire fut là, lui aussi, comme attiré juste à temps pour découvrir Georn giflant l’insolent 251 et entendre Théa pousser un cri à fendre l’âme. Sous la force du coup, la tête d’Hyriel cogna le mur qui saliva par ses fissures. Ploc.Ses dents crissèrent. De son peu de conscience épargné par la douleur, Hyriel vit l’ombre se rattacher sagement à Estienne, et ce dernier attraper la main de Théa. Parfait.

Le muet souleva son amie gémissante et courut, profitant que l’officier fût trop happé par sa proie impudente. Ils avaient disparu au loin quand Georn remarqua l’absence de Théa. Son renâclement de mépris laissa comprendre à Hyriel, pour son plus grand soulagement, que la teigne se moquait du cas de la 149 – pas assez coriace à plier. Le 251 en revanche, enfermé bien trop fier, allait devenir son jouet favori. Voilà ce que confirma le sourire fielleux de Georn. Il le broierait. Le gaffe lui saisit les cheveux, les tira à l’en faire crier, articula lentement à un pouce de son visage :

— In-ter-diction de s’éclipser. Et in-ter-diction de bavasser. Est-ce que c’est clair ?

— Aussi clair que l’eau d’une source !

Deuxième gifle. Hyriel grimaça. Son crâne le brûlait mais il se força à ciller pour garder ses yeux à sec, à affirmer son sourire. Ne pas lâcher. Donner du temps à Estienne et Théa.

— Parfait. Reste qu’à te l’enfoncer dans le crâne, demi-corps.

Sa main toujours agrippée aux cheveux du 251 cogna sa tête contre la paroi, qui cette fois couina. Hyriel serra davantage les dents, moins à la douleur et à la montée des larmes qu’à l’injure. L’instinct de survie lui suggéra de ne pas répondre que ça valait mieux qu’un demi-cerveau.

Pendant ce temps, Estienne atteignit le dortoir des femmes au pas de course de ses longues quilles. Il déposa Théa sur le seuil, reprit son souffle rocailleux puis lui mit dans la paume de quoi lui donner une diversion : l’une des pelures de poire, dont elle se délecta à plein nez.

— Oh là là ça sent la Noël ! Merci !

Sans l’écouter, il grogna pour attirer l’attention de la camarade la plus proche. Estienne pointa Théa et un lit vide ensuite. Son ombre, quant à elle, se métamorphosa en immense X barrant la porte. L’enfermée éberluée contemplait la chose mais parvint tout de même à acquiescer : elle ne laisserait pas Théa ressortir. Estienne joignit les mains face à la pensionnaire puis repartit au branle-bas de combat avant qu’une officière ne le vît là. Il dévala le couloir en sens inverse, malgré son souffle court et le tiraillement de ses tendons.

L’épaule d’Hyriel reçut un assaut de matraque. Il résista autant qu’il le put, repoussant sa chute en vain, pourtant c’était plus fort que lui. Ses jambes flageolèrent. Il s’écroula. À peine au sol, il se recroquevilla et banda ses muscles. Georn enchaîna de puissantes frappes sur son dos. Une. Serrer les dents. Deux. Grimace. Trois. Gémissement. Quatre, cinq. Toujours ramassé sur lui-même, il attendit la sixième, qui ne vint pas. Au lieu de cela, un ricanement. Le rythme d’une démarche de couillard satisfait signa le départ de son tourmenteur. Hyriel reprit son souffle, paupières closes.

Il entendit approcher d’autres pas tout en se dépliant. Lentement. Son dos le brûlait. Il se tendit : un nouveau surveillant ? Son estomac se souleva à cette angoisse. Mais quand il ouvrit les yeux, ce fut Estienne qui apparut.

Le vétéran se précipita vers Hyriel, la rage comprimée entre ses poings. Il remarqua soudain, par un grommellent surpris, l’absence de reptile dans la crinière du 251. Estienne plissa les paupières, fixa la tignasse du béquilleux le temps de s’assurer de ses sens. Il ne s’était pas trompé : les signes maléfiques avaient disparu. Hyriel n’était plus qu’un corps brisé d’une pluie de coups. Le demi-visage tenta alors de passer de la colère au réconfort, le regard teinté d’admiration pour la diversion qu’Hyriel avait offerte à Théa. Et ses prunelles brouillées disaient : désolé…

— Bah c’est pas ta faute. Il fallait apparemment que ça arrive et ç’aurait pu être pire.

Georn aurait pu continuer et lui briser plusieurs os sans peine. Estienne laissa Hyriel se dégourdir et acquiesça sans entrain à sa tentative de le rassurer.

— Théa va bien ?

Estienne réunit ses mains en oreiller et y renversa sa tête. Cette réponse réconforta Hyriel, qu’il aida à se remettre debout. Le boiteux, visage crispé de douleur, se remit à béquiller prudemment plutôt que de risquer un faux mouvement qui l’eût étalé de tout son long. En dépit de la mine nonchalante qu’il s’efforçait d’afficher, la souffrance embuait ses yeux. Estienne lui porta une main à l’épaule sans trop savoir quoi faire d’autre. Jusqu’à ce que… Hyriel sentit une curieuse lamelle venir au creux de sa paume et perçut l’odeur. Conservée tant bien que mal entre ses doigts, la pelure de poire lui offrait son parfum sans même qu’il eût à l’approcher de son nez.

— Grand merci ! Tu n’as pas pris de risques pour la piquer ?

NON, C’ÉTOY AUX

DÉCHETS DU RECTEUR

L’œil joueur sous une chandelle, il écrivit cette fois-ci lentement, à peser chaque mot comme se compte un pas de danse. Hyriel sourcilla et approcha pour découvrir l’objet de tels soins :

FRUIT DE IOLIESSE VOLÉ

ALORS QU’EN NETTOYANT LEURS RESTES,

UN SERPENTIN ACIDULÉ

ME FAIT DE SON PARFUM LA FESTE

Estienne rit de ce bonheur rencontré à chaque fois qu’il traçait des lettres purement gratuites, utiles à rien d’autre que tenter de rêver. Bonheur redoublé, ce soir, par le plaisir de les partager avec quelqu’un avant de devoir les faire disparaître au prochain coup de chiffon. Hyriel ne put masquer son admiration : son guide était un brin poète ! Il trouvait en ce cloaque les ingrédients pour cette autre forme de magie. Voilà qui changeait du donneur d’ordres au demi-visage sévère !

— C’est tout juste si je ne sens pas le parfum dans tes mots aussi. Tu écris bien.

Malgré ce compliment, le chagrin revint à Estienne à la vue de la douloureuse marche du comparse. Hyriel perçut sa peine. Assez pour s’arrêter, caler la canne sous son aisselle et fourrer la pelure de poire dans sa poche pour se libérer une main. Laquelle effleura l’épaule de son voisin.

— Faut pas être triste pour ce qui vient de se passer. J’ai… l’habitude de déguster depuis tout petit, j’ai le cuir dur avec ce genre de quaouèques. Et faut bien admettre que je n’ai pas un caractère facile… Mais… si tu es peiné d’autre chose et que je peux aider ?

La proposition laissa Estienne interdit. Peut-être une ruse ou peut-être… qu’Hyriel ne correspondait point au démoniaque fauteur de trouble qu’il avait redouté. Il répondit seulement :

TU PARES LES COUPS C

TOUT. POUR NOUS C AINSY.

— Si fait, soupira Hyriel. Et c’est pourtant ce qui nous attire le plus d’ennuis.

Ni l’un ni l’autre n’eurent à compléter. Ils se comprenaient : le calvaire d’un invalide tenait moins aux caprices de son corps qu’à l’environnement qui l’empêchait de vivre comme les bien-portants. Ces gens qui les faisaient se sentir coupables s’ils avaient l’audace d’être là – trop là – avec leur différence. Combien de fois avaient-ils dû se justifier, se défendre… se taire.

& PAREIL DE MON CÔTÉ, SI IE

PEUX T’AIDER À QUOY QUE CE SOY

— Je… Merci.

Suite à la méfiance d’Estienne cet après-midi, sa prévenance surprit Hyriel. Le sorcier se souvint que précisément, il avait une chose à lui demander. Approchant toutefois du dortoir avec ses officiers, il entreprit de réfléchir à un moyen discret d’aborder le sujet.

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