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Chapitre III. Où les péchés se lavent au savon (1/2)

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Estienne garda l’ardoise plaquée à l’envers contre lui, cachant son message à l’officier. Georn se campa face aux enfermés. Il détailla sans gêne les jambes du nouveau pensionnaire, plus tordues que les démons rachitiques sur les tympans des églises. Puis ses prunelles s’égarèrent dans l’entortillement de vipères qui habitait ses cheveux. Sous le vent d’hiver, ça y sifflait et remuait. De par là-dessous émergeaient aussi des cornes ! Georn se donna contenance en claquant du talon. Il pencha exagérément la tête sur le côté avec le sourire faux que l’on jette aux idiots. Sa matraque dansotait au bout de son poing.

— Alors, on prend son temps au jardin ? Et ça va, il fait beau ? questionna sa voix doucereuse avant de se tourner vers Estienne. T’es pas avec ta mal-finie, Ô chevalier à la Morte-Gueule ? Hé, tu t’en es trouvé un autre, c’est ça ?

Au fil de ses années d’internement, le muet avait appris à rester tranquille en présence des chefaillons. Il se fit impassible et militaire, droit, épaules en retrait. Pas non plus tête baissée – Georn ne le méritait pas. Juste stoïque. Sous cette façade toutefois, il bouillonnait, craignant le retour de flamme du provocateur 251 lorsque le garde le détailla, toujours affublé de son rictus.

Hyriel serra les dents. Quand il eut refoulé sa peur, il choisit de ne répliquer que d’un haussement de sourcil.

— On a donc un p’tit nouveau.

L’agent lui redressa le menton de la pointe de sa matraque pour terminer de l’observer tel un bestiau. Hyriel n’opposa pas de résistance jusqu’à ce que… oh ! sa tête glissa toute seule du bout de l’arme. Le gardien ne fut pas dupe et continua sur sa lancée.

— Dis un peu à Georn, quels faits pitoyables t’ont conduit là ? Parasitisme ? Bouche inutile pour ta famille ? Hm… j’donne ma langue à lui ! ajouta-t-il tout fier en désignant Estienne.

Celui-ci faillit lever le nez au ciel : Dieu, qu’Hyriel ne cède pas. Lui-même resta de marbre. Sa capacité à tenir une façade imperturbable irritait le Georn autant que lorsqu’il usait de son exaspérante jovialité, il le savait. Cette gaieté qu’Estienne adoptait au cours des rares répits octroyés aux enfermés, où ils riaient de ses transformations ! L’ombre du mime, en effet, prenait parfois ses libertés comme invoquée par ses gestes. Elle devenait tantôt chevalier, tantôt bouffon ou automate ; elle se diffractait en neige quand ses doigts dansaient sur le vide, elle roulait des vagues d’océan en tempête lorsque, lui, grognait et remuait les bras ! Ça agaçait fort le Georn, qui rêvait de le voir céder. Et Estienne sentait, dans le sourire torve de ce frelon de surveillant, qu’il piquerait aussi le 251 jusqu’à avoir raison de lui. Le masqué jeta donc un coup d’œil noir au correctionnaire : que cet insolent ne les fît pas punir tous deux !

Hyriel fermait les paupières le temps que descendît son aigreur. Bien qu’il eût préféré exposer les choses autrement à Estienne, il fixa l’agent et récita, aussi froid qu’un cadavre :

— Vagabondage, usage de fausse identité, trouble à l’ordre public. Et sorcellerie.

Ne pas demander « Et vous ? », ne pas demander, ne pas demander… Georn pouffa – manière de déguiser son malaise et satisfaisant résultat aux yeux d’Hyriel. Ce dernier, en revanche, s’inquiéta alors d’Estienne : aurait-il peur de lui désormais ? Il eut sa réponse : le demi-visage fermé et les pupilles glaciales du 93 disaient tout de sa répulsion. Allons bon.

Un tableau peu engageant se formait sous le crâne du guide. Un rebouteux – peut-être doublé d’un empoisonneur possédé ! Sans compter un chapelet de probables impertinences, à l’image des effronteries qui l’avaient déjà stupéfié, plus tôt, dans la bouche d’Hyriel.

— Ça m’étonne pas, reprit le gardien, raffermi. Corne Bouc ! Y a qu’à voir tes yeux tout bleus et l’état de tes sales pattes. C’est avec quels animaux que ta démone de mère a forniqué ?

Frisson d’horreur au dos d’Hyriel. Il serra ses cannes pour ne pas en envoyer une contre Georn et celui-ci, constatant qu’il n’obtenait nul coup de sang, évacua le sujet d’un revers de main. La fente aux lèvres quasi inexistantes qui lui tenait lieu de bouche s’étira. Et avec elle, ses yeux s’effilèrent en deux lames. Sa face triangulaire ne se fit que plus pointue, au-dessus de son buste carré. Il continua de son insupportable ton léger, menton haut :

— Bon, ben au moins ici t’auras plus accès à tout ce qui devait te servir à faire ce que – par ma foi ! – j’ose même point imaginer ! On va se tenir tranquille, pas vrai, 251 ?

Il resta à le fixer, passant son pouce le long de sa matraque. Les jointures blanches à force de contracter les doigts sur ses béquilles, Hyriel afficha un large sourire quand soudain, la trique donna un coup si inattendu dans l’une de ses cannes qu’elle partit sur le côté. L’infirme dérapa. Une vive douleur mordit ses jambes. Son cœur tangua entre ses côtes et la terre se retira sous ses pieds. Il voyait déjà venir la fracture, mais des bras le saisirent à temps.

Estienne. L’ardoise casée sous son aisselle, il le retenait. Hyriel demeura interdit, à ciller en reprenant sa respiration. Il se concentra : calme, il resterait calme, parfaitement calme… Georn plissait une lèvre joueuse devant sa souffrance. Ce rictus voulait dire « Tu seras par terre la prochaine fois ! ». Pour l’heure, Hyriel se jura que son séjour ne commencerait pas avec le fouet ou la basse-fosse. Une fois apaisé, il rendit grâce aux réflexes de son guide qui lui épargnaient de s’écraser face à ce maraud. Tous deux regardaient les graviers – faute de quoi leurs prunelles auraient lapidé le gardien. Le souffle rauque d’Estienne résonnait.

— Si la visite est finie, pressez-vous de rentrer besogner avant que j’vous botte le cul.

L’officier attendit, bras croisés, poitrine gonflée. Hyriel papillonna des paupières en prenant conscience d’être toujours à pendre piteusement, maintenu par Estienne. Il déglutit. Dans ces bras d’une vigueur âpre, il se mordilla la lèvre et sa gorge ravala le « Merci » qu’il aurait adressé en l’absence de Georn.

Face à l’ennemi à matraque, le muet avait un temps oublié le venimeux rebouteux, pour ne voir en Hyriel qu’un frère éclopé à ne pas laisser choir. À présent se ravivait en Estienne l’alerte du soupçon. À soutenir ainsi le 251 par les aisselles, il avait le nez fourré dans sa chevelure. Étaient-ce des serpents qu’il y entendit susurrer entre deux sifflements de vent ? Oui. Et ça bougeait. Il ne lui en fallut pas davantage pour larguer sèchement le sorcier à terre et aller ramasser sa béquille.

Hyriel, courbé et le derrière cuit par la chute, grimaça de sentir couler sur lui tout ce mépris. Estienne revint enfin et, en évitant de croiser les prunelles ravies de Georn, redressa le codétenu. Il lui rendit sa canne et ne se fit pas prier pour le lâcher aussitôt. Si Hyriel regagnait son équilibre, il n’arrivait pas en revanche à détendre ses poings, exaspéré par les tapotements de pied du Georn : qu’il aurait aimé invoquer Satan et maudire ce fumier, ou le transformer en fourmi qu’il écraserait sans remords ! Mais il ne pouvait plus rien faire ici, hormis se taire et serrer les dents.

Estienne lui ordonna de rentrer, d’un signe militaire auquel Hyriel se plia. Dans leur dos s’éleva le sifflet du garde fier d’être obéi. Direction la buanderie. Une fois à l’abri, le béquilleux vit son camarade aller, venir, grognant, plus bouillant qu’une marmite oubliée sur le feu.

— Ça va ?

Dans sa colère, Estienne prit tout juste sur lui de mimer un « Oui » de la tête sans même le regarder. En attendant qu’Hyriel le rejoignît de son rythme clopinant, il aligna encore quelques fermes va-et-vient, bras en balancier, souffle calqué sur la mécanique de sa marche.

Hyriel le rattrapa et observa son manège avec dépit, mais laissa faire. Chacun ses méthodes pour évacuer et restaient des choses qu’un guérisseur ne pouvait apaiser. Estienne s’arrêta enfin et cracha une expiration de colère froide. En se retournant, un sourire patient aux lèvres d’Hyriel l’étonna. Ha ! Il pouvait bien sourire, alors que les serpents de ses cheveux sifflaient après lui ! Estienne approcha d’une chandelle sans reproduire l’erreur de trop se coller au mur, et écrivit :

BIEN D’AVOYR DU CRAN.

CONTINUE DE FILER DROY

Hyriel poussa un hoquet gêné, davantage attaché à ce qu’il prit comme un compliment qu’à l’ordre qui suivait. Espérant qu’un peu de drôlerie détendrait son soldatesque guide, il s’inclina autant qu’il le put avec ses béquilles et sa grâce de branche d’arbre, tel un acteur félicité suite à une performance. Si la glotte du muet tressauta de surprise, la pitrerie du sorcier ne suffit pas toutefois à prendre le pas sur sa méfiance. Il tourna donc le dos au comédien clopinant et à sa révérence de précieuse déglinguée. Hyriel serra les dents. Au fil du trajet qui reprenait, il n’eut d’autre choix que de retrouver son sérieux. Le jugement du 93 commençait à lui peser aux nerfs. Pourtant, il espérait encore que quelques explications lui permissent de réviser son opinion. Filer droit. Calme.

— Tu sais, pour mon cran comme tu d… comme tu… enfin, c’est pas le premier idiot que je croise et mon père m’a appris à endurer, même si je dois reconnaître que je n’y arrive pas toujours bien. Et puis j’ai eu… de l’entraînement, ces temps-ci.

Il lui sembla soudain que ces dernières semaines lui eussent finalement forgé davantage de ténacité qu’il ne le pensait. Estienne se borna à acquiescer : si la patience d’Hyriel pouvait persister ! Il donna un coup de chiffon abrupt à son ardoise puis, tout en marchant, questionna :

SORCELLERIE ?

Hyriel lut en tenant le rythme à travers le couloir. Oh ce n’était plus un secret et il se sentit le devoir d’en parler. Notant le chemin encore à parcourir jusqu’à une porte fumante de buée entre ses barreaux, Hyriel chercha ses termes sous le regard dirigiste du sévère procureur 93.

— Eh bien, sorcellerie, c’est le mot qu’ont employé les magistrats et un prélat acharné comme pas deux, pour désigner l’herboristerie sans diplôme, surtout réalisée par un infirme. Et trouble à l’ordre public, c’est entre autres parce que je me suis fait des amis qui se sont alarmés pour moi… et qui ont fait un brin de remous quand j’ai été baladé dans une cage vers La Barthe.

Par ce ton désinvolte, il espéra cacher le resserrement de ses tripes et un nouveau frisson d’effroi. Concentré sur ses mots, Estienne n’en remarqua rien. L’image d’Hyriel en cage le fit frémir. Il le vit comme une bête de foire amenée lors des fêtes paroissiales. Ou ces condamnés que jadis il avait surveillés, parqués dans l’attente du gibet. Ces souvenirs appesantirent son regard, qu’il porta loin d’Hyriel. Dans l’espoir de calmer sa propre conscience, Estienne redoubla de zèle à lapider mentalement le 251 : sois point si prompt à le plaindre, ce sorcier ne te dit pas tout ! Il doit avoir fait de vilaines choses. Et ses serpents sortent pas de nulle part. Quand le demi-visage osa se retourner vers le béquilleux pour vérifier ce dernier point, il ne perçut rien de mal.

Hyriel crut deviner, aux traits de son guide, une honte suspecte qu’il gagnerait à creuser.

— J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ?

De la main battant l’air, Estienne évacua son inquiétude. Sans cet encouragement, il patienterait sept hivers avant de cerner ce diable de 251 !

— Dans ce cas… je disais… mes amis, c’étaient pas mal d’infirmes, des marginaux, des filles de joie, des cabossés. Donc tu as apparemment devant toi le meneur d’un Sabbat, ou je ne sais pas trop quoi, avec des réunions dans la forêt et des danses autour d’un feu.

Il haussa les épaules avec un air ironique. Les clapotis de la glotte d’Estienne n’eurent alors rien de rieur. Ça, des gueux et mal-fichus qui passaient pour des êtres de l’Enfer, il connaissait.

Mais ils arrivaient, aussi ne purent-ils affiner cette conversation. Estienne ouvrit la porte. Sitôt entrés dans la buanderie où vapeur et bruit rivalisaient, un surveillant les sépara. Hyriel lui accorda un regard éteint, tout à sa frustration de n’avoir eu le temps de s’expliquer davantage.

— Ah. Le 251. Amène-toi, grommela l’officier en désignant une place au bout d’un banc, avant d’ordonner à Estienne : toi, récurage des latrines et remplissage de seaux d’eau.

Estienne lui signa un vague « courage » puis s’éloigna, non sans avoir ramassé en passant pelle, brosse et vinaigre. L’agent conduisit le clopinant à son affectation. Sur le bois du banc, Hyriel découvrit près de sa place vide un 147 rayé. Remplacé à la va-vite par son propre numéro. Il blêmit.

Et lui, rayerait-on son numéro un jour ? Son numéro… Il n’était plus que ça, ici, mais il s’obligea à se reprendre et s’adressa un serment : ne faire aux administrateurs ni le plaisir de céder, ni celui de se laisser périr. Peut-être même trouverait-il comment s’évader. Oui, il sortirait vivant.

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