Estienne abhorrait ce vers quoi il l’embarquait à présent ; sa gorge bruissa d’une façon sinistre. Il gratta la peau morte de son pouce avant de presser d’instinct le pas. Hyriel sua à suivre sa cadence, accélérant des béquilles pour lui épargner de s’attarder dans cet espace qui lui générait tant d’angoisses. Estienne, en l’entendant haleter, ralentit aussitôt son rythme et ploya la tête, honteux. Hyriel put enfin le rattraper et un sourire indulgent remplaça son essoufflement.
Le doigt crispé d’Estienne pointa une épaisse porte si crasseuse et moisie que sa couleur en était indéfinissable. Dans le vent, les pelures des murs hyénaient.
Hyriel pâlit à ce spectacle. Voilà qui aurait, comme le reste, bien besoin d’un petit coup de peinture, préféra-t-il se dire face à l’humide battant, purulente peau de ce malade hospice. La serrure blindée lui laissait entendre, de ses ricanements métalliques, combien ce qu'elle renfermait donnait envie de griffer, forcer, tambouriner. Deux semaines plus tôt, c’était lui qui frappait les parois d’un cachot parfois jusqu’à s’y écorcher. Cling clac… Ses coups de menottes contre la pierre. Cling cling… Il se tourna vers le sinistre plic ploc des gouttes qui tombaient du plafond. Larmes lentes et régulières, battant la mesure d’un temps enterré.
La craie de son guide crissa par-dessus les lacérations du vent dans l’étroit passage.
PUNITIONS
Hyriel se mordit la joue au point d’y sentir le goût ferreux du sang et décida, en entendant le souffle oppressé d’Estienne, de ne poser nulle question. Et d’éviter pour sa part d’être conduit dans ce trou.
Sous l’impulsion du guide, ils repartirent pour atteindre une salle qui, même de loin, bourdonnait. Sans arrêt. Estienne resta au seuil. Il préférait ne pas passer la tête dans l’encadrement de la porte et risquer de déconcentrer un camarade qui devait tenir la cadence. Il tendit l’ardoise :
TRAVAIL POUR
DES MANUFACTURES
D’un signe, il proposa à Hyriel de ne pas traîner mais celui-ci osa un œil à l’intérieur. Sur des toises et des toises : des bancs d’internés courbés à leurs établis. Chacun par secteur dévolu à une tâche spécifique. Manipuler, tailler, nettoyer des pièces à la chaîne. Du bois à trouer ou à lisser. Du métal à polir. Des nœuds à faire ou défaire.
Hyriel se retourna vers Estienne, nauséeux. Sous ses béquilles, les ondulations du sol avaient failli l’avaler. Le remous décrut, et son effroi avec, lorsqu’il trouva en lui la vaillance de se fixer à un détail de cet antre de labeur : les outils. Marteaux, limes… Bonnes armes à dérober. Elles fléchiraient le zèle de quelque gaffe. Partir… D’ici là, une autre interrogation naquit dans son esprit.
— Et dis-moi, pour tout ce travail, là, nous sommes quand même payés ?
Il avait dit « nous » mais en doutait de plus en plus, au moins pour son cas de condamné à perpétuité. Dessous le masque, un écho caverneux lui répondit. Estienne nota avec, aux coins du nez, un plissement agacé :
IUSTE DE QUOY AVOYR DU
SAVON, LESSIVE & UN
PEU DE SEL DANS LA SOUPE
La grimace fut aussi limpide à Hyriel que les mots crayeux. Son guide ne voulait ni traîner, ni risquer d’être vus à communiquer près de l’espace de travail. Le sorcier se renfrogna.
Ils traversèrent une galerie au plafond arc-bouté : le bâtiment souffrait d’un dos aussi voûté que celui de ses détenus. Au bout de ce passage, la chapelle se signalait par une croix clouée en plein cœur d’une porte. Estienne la pointa ; Hyriel acquiesça. Il régnait dans cette artère comme dans l’Hôpital entier une loi de cimetière. Une loi que la voix de la paroi piailla : silence ! Silence des morts ; silence des visiteurs pour le respect des morts.
Morts-vivants en l’occurrence, que le 251 et le 93 croisèrent entre les murs étouffants. C’était un groupe de pénitents dont le pas presque inaudible, un pas qui ne pesait rien, progressait sous la surveillance d’un vicaire et d’un gardien. Combien d’âmes composaient ce cortège ? La noirceur ambiante emmêlait les corps en une unique ombre mouvante. Du vicaire en tête de file, les grains du chapelet métallique pendu à sa ceinture tintaient contre ses flancs. Du gardien en queue de procession, c’était le crochet d’un ceinturon mal bouclé qui tintait en va-et-vient. Au moins, pour une fois, ne s’agissait-il pas du tintement de la bouteille de vinasse avec laquelle il se promenait fréquemment loin des prêtres et pensionnaires. Cependant, l’alcool se trahissait : perles de sueur logées jusqu’entre les poils de sa moustache hirsute, visage gonflé de couperose, yeux réduits à deux globes rouges, et surtout, ces relents dans son sillage.
Hyriel ne sut ce qui l’horrifiait le plus entre les spectres, le martèlement du chapelet par-dessus le silence, le gaffe que la boisson soulageait apparemment plus souvent que la prière… Au moins, celui-là ne semblait pas d’humeur à rudoyer son prochain. Lui aussi était mort-vivant. Hyriel fut pris par l’envie de s’écarter du cortège ; de se rapprocher de la paroi, moins affreuse à voir. Mais l’odeur qu’elle exhalait l’en dissuada aussitôt. Terreuse, piquante : l’œuvre des vers lui irritait déjà le nez. Ce fut alors son guide que le nouvel arrivant chercha du regard, tandis que dans son dos la noire procession s’éloignait enfin. Toutefois, même Estienne soudain lui parut mort.
La ténèbre brouillait les frontières entre sa peau, sa souquenille, son masque et la cloison qu’ils longeaient. Habit gris, toile grise couvrant une trop grande partie de son visage gris, couloir gris : homme-pierre, par son silence autant que par son corps… que le roc aspirait. Il n’avait plus de vivants que ses yeux avançant le long de la brique. Sous le regard effaré d’Hyriel, Estienne était en train de devenir le mur. D’un geste tremblant, il crocheta le 93 du bout de sa béquille pour l’arracher aux langues de l’Hôpital. Le masqué grogna de surprise, réalisant être en équilibre sur un seul pied et le bras enfoncé dans la paroi ! Il s’était oublié. À présent il pleurait de peur autant que de soulagement. Peu à peu, de la couleur regagna ses joues. Hyriel et lui se fixèrent hébétés.
Quand le guide se reprit, il s’efforça de rallumer l’enthousiasme au gré des couloirs : il gardait l’endroit le plus plaisant pour terminer, avant de rejoindre la buanderie jusqu’à Complies. Hyriel étira un léger sourire et attendit de découvrir ce qui ravivait un brin l’allure de son camarade.
¤
Estienne ouvrit une porte, qu’il retint pour son comparse à béquilles. Ils débouchèrent sur le potager où arpents de terre et le ciel sans barreaux leur donnèrent l’impression d’être moins enfermés, quand bien même l’immensité blafarde leur semblât un linceul au-dessus de l’enceinte. L’hiver se glissa par les trous de leurs habits. Pourtant, ils aimèrent cet air-ci, meilleur que les sifflements méphitiques des couloirs. Le duo apprécia ce qu’il y avait là de nature. Oh peu de choses en cette saison. Serrés dans des cages aussi fermement que les jambes d’Hyriel par leurs attelles, les arbres n’exhibaient ni feuillage ni fruits au bout de leurs bras décharnés. Mais rien les espionnait ni voulait les avaler.
Ils avancèrent entre les piquets ; le sol couleur suie craqua sous leurs pas tel un vieux papier. Malgré toute cette mort, le contact avec une miette d’extérieur fit danser la lumière dans les iris du guide. Ce fut pour Hyriel, qui s’y raccrocha, comme si le printemps attendait là avant de se répandre sur le reste. Son visage s’éclaira quand Estienne pointa, dans un angle, un îlot de cerfeuil et du romarin. Il se doutait qu’il n’aurait le droit de toucher ni aux plantes ni à la nourriture – car sa main avait, disait-on, le pouvoir de corrompre – mais au moins, d’autres profitaient de ce plaisir. Lui n’aurait d’autre choix que de trouver ici une nouvelle source de survie. En attendant de se creuser un chemin d’évasion ! La visite avait déjà inspiré à Hyriel de menues pistes dont il essaya de se réjouir. Il ne reprit pied dans la réalité que quand son guide lui secoua l’épaule.
Un gardien en approche. Estienne invita Hyriel à poursuivre leur route et l’amena vers des tranchées jalonnées de carottes, navets et choux de saison.
PRODUCTION LOCALE
POUR CE QU’ON PEUT
Hyriel acquiesça. Il regarda un instant par-delà le bataillon de pointes le long du mur d’enclos – infranchissable, analysa-t-il.
TU VIENS DE LA VILLE
OU DE LA CAMPAGNE ?
Ce moment à l’extérieur semblait enfin plus propice à Estienne pour aborder, à tâtons, leur vie d’avant. Manière indirecte de mener son enquête quant à l’impudent 251. Vagabond cueilli par la maréchaussée sur les routes rurales ; voleur ; à quelle catégorie appartenait l’Hyriel ?
— De la campagne près de la forêt, puis de la forêt directement.
Avec un crochet par la prison de La Barthe. Autant passer là-dessus. Les yeux du muet s’agrandirent : la forêt ? Brigands, réprouvés, déserteurs et sorciers y créchaient ! Il se renfrogna, sa méfiance décuplée envers Hyriel, avant de céder à la curiosité que lui inspiraient ces bois pleins de mystères, comme les vieilles conteuses en décrivaient lors des veillées de son enfance. Sans oublier les récits d’aventures bon marché achetés aux colporteurs.
FORÊT ! UNE BANDE ?
DES CAMARADES ?
Il y avait aussi ces ermites qui choisissaient l’ombre des feuillages pour se retraire du monde. Mais Hyriel n’avait pas l’étoffe d’un mystique et il paraissait ardu de se dépatouiller seul avec une infirmité comme la sienne. À moins qu’il eût été, jadis, homme des bois bien-portant ? Le non-dit des questions écrites par son guide n’échappa guère à Hyriel. Il sentit poindre ses souvenirs avec la force d’un dard au fond du cœur.
— Trois amis rencontrés sur les routes, et quelques brigands, je ne vais pas te mentir. Pas de voisins gênants, de l’herbe, des arbres, énormément de plantes à disposition pour nous ravitailler… Plutôt tranquille.
Il ne sut quoi ajouter et se contenta, nostalgique, d’un haussement d’épaules. Deux plis attendris parurent aux coins du nez d’Estienne. Brigand. Perdu pour perdu, et si c’était ça qu’il aurait dû faire ? Il se prit à imaginer. Se greffer à une bande. Mais son âme disciplinée d’alors nourrissait encore l’espoir de retrouver une place bien rangée dans la vie, sous la forme d’un travail, d’un toit, de sous de côté pour le retour au pays… Un brigand masqué, ça aurait de la gueule non ? Faire peur aux voitures en sautant d’un arbre, ôter son cache et pousser un grognement de l’Enfer ! Estienne redevint quelques instants un enfant à se figurer ces aventures manquées. Le temps de ce rêve, il ne voulut pas voir l’illégalité ni les conséquences – tant pis pour les patrouilles d’archers !
— Un jour, peut-être que tu pourras y aller, au bois voisin. Si tu y croises un farfelu qui te demande un impôt, dis que tu me connais et tu seras sans doute exonéré. Et toi, tu viens d’où ?
Estienne émit un petit hoquet en frottant son pied au sol. Son histoire, à lui, lui sembla soudain si sage en comparaison. Il passa un coup de chiffon sur son ardoise et écrivit :
AY GRANDI À LA
CAMPAGNE. LAURET, UN
PEU + À L’EST DU PAYS
— Je ne connais pas, mais je ne doute pas que c’était un très bel endroit ! Après tout, la campagne est de loin supérieure à la ville !
Oh sûr ! acquiesça Estienne. La mélancolie lui conservait intact le bon air du village où flottaient les senteurs des blés aux moissons, la fragrance de la sarriette, la douceur des pruniers. Il avait occulté toutes ces heures à charrier du fumier, toute cette sueur aux travaux caniculaires. Ne demeurait que la clarté de sa vie laissée là-bas, avec son visage, avec sa famille – quand la ville, elle, brassait tant de profils inconnus que l’on s’y perdait et ne comptait plus pour personne. Comment cependant blâmer les nécessiteux ruraux de vouloir suivre, vers les cités, ces quantités de pain qu’on y voiturait ? Estienne aurait aimé, en chemin inverse, rentrer à Lauret après qu’on l’eût rapatrié grand blessé sur Toulouse. Mais la route aurait été si longue et il n’avait pas assez de sous.
Soudain, l’apparition d’un officier l’alerta. Celui-ci davantage que les autres. Le Georn ! Sa matraque en balancier. Le craquement du sol sous ses bottes. Sa démarche aux enjambées marquées mêlant fierté et nonchalance. Sourire cassant, crâne rasé sous son bonnet à visière. Dans un réflexe d’animal paniqué, Estienne porta ses mains derrière sa tête pour resserrer les nœuds de son masque. Son souffle crachotait. Puis il ôta de son cou la cordelette de son ardoise, pour la garder entre ses bras – mais pas avant d’avoir planté précipitamment devant le 251 :
GARE ! FUMIER
Hyriel repéra l’officier, son rictus, et se tendit. Il se calqua sur son guide : s’il avait peur, c’était qu’il fallait avoir peur. Ses doigts se tordirent autour de ses béquilles, envisageant le pire, et il se redressa, la mine fermée, alors que le corbeau de mauvais augure venait bien droit sur eux.