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Au moment où Hyriel pénétra dans le bureau, où il faisait meilleur, Monsieur Berlinier – d’après l’écriteau à la porte – fermait le tiroir d’un meuble qui dégueulait de documents. Sa silhouette de noir vêtue se retourna, s’assit face à l’invalide debout devant lui. Un pli traversa le front d’Hyriel alors que le recteur décochait sur lui l’éclat de son œil scrutateur. Ses cheveux gris tirés en arrière, agrémentés d’une série de rouleaux cherchant à imiter les plus élégantes perruques, encadraient le visage carré émergeant d’un col dévot hérissé de pointes blanches. Une discrète croix d’argent luisait au revers de sa veste.
— C’est donc toi qui nous es envoyé par le Tribunal.
Berlinier le jaugea, deux doigts dressés telle une arme à sa tempe. Il se cala avec une lente gravité contre son dossier, croisa les mains en bord de table.
— Nous attendons de toi une parfaite obéissance. Garde en tête à compter de ce jour la mission de cet établissement : par le labeur et la prière, tu œuvreras ici à purger tes péchés dans l’espoir de la vie éternelle. Les dépravés et parasites dont nous avons la charge renouent céans avec une existence saine. Sois productif et reconnaissant. Tu appartiens désormais à cette institution.
Hyriel était demeuré de marbre. Seul un léger soupir de doute lui avait échappé à propos de ses péchés. Berlinier inspecta le pensionnaire, avec une attention décomplexée pour ses yeux inquiétants puis ses jambes en attelles, avant de noter, un ourlet de satisfaction au coin de la lèvre, la solide carrure du haut de son corps. En face, Hyriel frémit en se sentant objet de ce regard rapace, qui lui rappelait les interrogatoires et la Question* où il avait été livré nu au jugement d’une ribambelle d’agents.
— Tu entendras chaque matin d’un des officiers tes affectations de la journée. Tu n’approcheras plus de quoi que ce soit relatif à tes anciennes pratiques. Le moindre écart est durement châtié. Lever à Prime en cette période, à quatre heures et demi de Pâques à Toussaint. Toilette, prière et travail. Messe à dix heures, repas puis catéchisme…
Ainsi détailla-t-il, monocorde, la journée type jusqu’à la dernière prière à Complies avant de rejoindre le dortoir, avec ses douze heures de labeur au son de textes pieux – labeur dont seul le dimanche était exempt. Hyriel comprit que les journées allaient être longues. Très longues. L’attitude polaire avec laquelle il faisait face à cette liste amusa presque le recteur. Le 251 changerait vite de comportement. À la fin de son laïus, Berlinier demanda :
— Questions ?
Et Hyriel de rétorquer :
— Réponses.
Un petit sourire innocent naquit sur le visage d’Hyriel. Il secoua la tête pour le chasser, bien qu’étonné que le recteur ne réagît pas. Comprenant que Berlinier caressait l’espoir de générer en lui une première angoisse, il enchaîna, soucieux de ne pas lui accorder cette victoire :
— Aurai-je droit à une visite des lieux ou à une carte pour m’y retrouver ou devrai-je me débrouiller tout seul, comme un grand garçon ?
Il ne fit pas plus d’insolences pour l’instant. Il tâtait simplement le terrain, même s’il le devinait sec et hostile. L’administrateur conserva son inexpressivité parfaite. Lisse de traits comme de robe, à la manche de laquelle son pouce effaça un faux pli, il ne répondit pas.
Il se leva plutôt. Quand son ombre lugubre approcha, l’interné suspendit son souffle à la perspective de recevoir un coup. Non, se rassura-t-il : Berlinier allait seulement ouvrir la porte. La main du recteur quitta soudain l’huis. Il fit volte-face pour asséner au 251 une claque sonore.
— Voici pour ton impertinence, siffla-t-il en le pointant d’un doigt sermonneur. Ne t’amuse pas à faire le malin, cela ne se passera pas ainsi. Pour le reste…
Il ouvrit enfin la porte. Hyriel, la tête encore tournée sous la brusquerie de la gifle, demeura silencieux, en équilibre sur ses béquilles. Il avait voulu tâter le terrain ; le terrain l’avait tâté. Il retint de garder profil bas et suivit Berlinier.
Théa était toujours là. Elle avait sursauté à la claque. Puisque l’homme reparaissait avec Monsieur, elle s’appliqua à reprendre sa posture de besogne comme si de rien n’était. Sa brosse allait et venait le long du mur lorsque Berlinier lui lâcha un coup d’œil auquel Théa sourit : vous voyez, je fais bien. Il ne lui répondit rien et fit signe au nouveau venu d’attendre ici. Le recteur arrêta un gardien auquel il glissa des instructions, avant de disparaître à l’angle d’un corridor.
Le 251 fut donc là, dans ce couloir, en compagnie de la petite travailleuse à sa corvée, surveillé de loin par un commis au va-et-vient mécanique. La besogneuse adressa un sourire à cet homme à cannes. En tortillant un doigt dans ses cheveux sombres tandis que son autre main agitait la brosse, elle lui parla bas :
— Bonjour, j’m’appelle Théa. Et toi ?
Il se pencha à la bonne hauteur, pour cette femme trapue qui lui arrivait tout juste à la moitié du buste. Elle maintint en retour son large visage tacheté bien levé vers lui.
— Bonjour Théa. Moi, c’est Hyriel.
Deux billes noires écarquillées, pleines d’émoi, s’arrêtèrent sur les attelles métalliques autour de ses quilles squelettiques et tordues. Les maigres lumières crépitantes dégagées par les chandeliers accrochés tout le long du mur y déposaient des éclats pareils à des étoiles. Théa les pointa du doigt, elle aussi décomplexée, mais sans rien du regard comptable et dominateur de Berlinier. Son élan fut plutôt celui de la curiosité émerveillée.
— C’est joli. C’est comme les chevaliers.
Elle avait vu naguère, en vitrail, le vaillant Saint Michel aux jambes harnachées.
Loin de telles considérations, Hyriel fut surpris de sa remarque : la plus gentille chose qu’on lui eût jamais dite sur son équipement. Il sourit, touché, quoique pas moins interloqué par cette singulière rencontre. Sa vis-à-vis abritait l’innocence, la franchise, la créativité de la jeunesse dans le corps d’une adulte – corps atypique certes, mais bien adulte, cela ne faisait aucun doute.
À le voir content, Théa agita les mains tandis qu’il inclinait la tête.
— Merci, c’est très aimable à toi. Je crains toutefois d’être bien moins libre de mes mouvements que ces braves combattants.
— Ah bon ? Pourquoi ?
Alors qu’Hyriel allait lui répondre, elle attrapa soudain un pan de sa blouse et lui désigna du bout du nez la voûte cendreuse qui s’élevait en face d’eux. Le mur avait bougé ! Une bosse passagère, comme un roulement d’os sous une peau. Elle jugea donc bon de prévenir :
— Attention. Des fois, ça nous regarde.
Hyriel peinait encore à y croire. Que ce monstre de pierre vive l’effrayait trop. Il entra néanmoins dans ce qu’il pensa être un jeu et se pencha vers Théa, comme pour lui dire un secret :
— Je serai vigilant, merci. Et à propos de mes petites armures, elles me permettent juste de me tenir debout, avec mes béquilles. Je ne pourrais malheureusement pas, sinon.
Il en parlait avec la neutralité de l’habitude. N’ayant jamais trop pu marcher, il ne pleurait pas ses jambes. Théa acquiesça mollement, lèvre inférieure pendante, toute navrée. Elle n’eut pas le loisir de réfléchir davantage, que, déjà, Hyriel regardait autour de lui. Elle suivit son attention scrutatrice : des gardiens louchaient vers eux d’un peu plus loin, mais tant qu’elle ne cessait pas de travailler et qu’ils ne parlaient pas fort, il n’y avait rien de mal. Certes plus lentement, sa brosse continua d’aller et venir sur le mur bientôt tout propre – autant qu’il le pouvait. Hyriel l’observa astiquer, désolé de constater ses paumes rougies.
— Alors comme ça… tu vis ici, Théa Beau-Sourire ?
Elle s’arrêta net et rosit, avant de reprendre son mouvement presque dans le vide, sans quitter Hyriel des yeux.
— Oh oui je vis ici. C’est… c’est la maison. Je suis là depuis… hm… depuis…
Elle porta un pouce à sa bouche et dodelina. Sa main redescendit le long de sa vieille robe, effleurant sur sa poitrine le bout de tissu avec son propre numéro – le 149, comme si elle trouverait grâce à ces chiffres-là ce qu’elle devait dire. Elle ouvrit les doigts et compta :
— Depuis au moins sept Noëls. P’t’être plus même !
Noël. Son repère. L’une des rares dates originales en cet endroit, au milieu d’une suite interminable de jours semblables. La poire reçue à Noël, elle s’en souvenait. Hyriel l’avait encouragée du regard et acquiesça, triste au fond de lui.
— En tout cas depuis longtemps. Et toi, qui c’est qui t’a mis là ? Et pourquoi ?
Hyriel réfléchit et se pencha de nouveau à son oreille, sur le ton de la confidence :
— C’est parce qu’un vil sieur en rouge était jaloux de mes petits pouvoirs de sorcier soigneur, alors il m’a dit d’aller ici mais chut, c’est un secret !
Il se redressa, malicieux. Sorcier, cette insulte qu’il avait presque intériorisée, tant elle ne cessait de lui coller à la peau… Il se surprit, en ce moment étrange avec cette drôle de femme innocente, à trouver l’ironie de se qualifier lui-même de la sorte. Après tout, puisqu’il avait été jugé comme tel et que la chose se saurait, il se permettait de le dire grâce à l’enrobage de la plaisanterie.
Qui n’en était pas une pour Théa, gonflée de fierté à la nouvelle confidence du chevalier. Et quelle confidence ! Un sorcier ? Avec des pouvoirs comme dans les contes aux veillées ? Ses prunelles s’écarquillèrent, pétillèrent d’admiration… puis s’agacèrent que personne ne lui eût jamais expliqué qu’on mettait aussi, ici, des sorciers soigneurs ! Se pouvait-il donc qu’on se retrouve sous ce toit également parce qu’on était si fort, si rare, que les gens ordinaires en étaient jaloux ? Voilà qui lui parut flatteur ! Théa pinça ses joues. Et dire que son ’Pa et sa ’Man avaient juste décrété qu’elle serait à sa place au milieu de gens comme elle et protégée, avec du pain, un logis, un travail… Ses pupilles fascinées ne quittaient pas Hyriel.
— Un sorcier soigneur, murmura-t-elle.
Il sourit avec une satisfaction amusée.
— Pour de vrai de vrai ?
Il confirma. Elle se tint soudain sérieuse, toute droite, parée d’une grande responsabilité.
— C’est se-cret, c’est pro-mis ! déclara-t-elle avant de se faire plus boudeuse : C’est pas gentil d’être jaloux des pouvoirs qui soignent…
Il approuva en adoptant à son tour une moue :
— En effet, c’est fort peu chrétien.
Théa en était là de ses émerveillements quand des pas vaillants résonnèrent au bout du corridor. Ils accompagnaient le désagréable claquement d’une paire de bottes. Le gardien revenait, mais avec quelqu’un d’autre. Quelqu’un dont l’approche fit sautiller la petite femme.
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- Question : terme d'époque, désigne la torture.