« Nous avions ordonné qu’il serait établi des Hôpitaux dans toutes les villes de notre Royaume, pour y enfermer les pauvres mendiants, les faire instruire à la piété et les divertir du libertinage »
Déclaration du Roi, portant règlement pour l’Hôpital général de Toulouse, 1681
« Laisse-moi te dire que mon passé ressemble aux événements d’aujourd’hui, plein de monstres et d’horreurs que personne ne veut entendre. »
Madeline Miller, Circé, traduction par Christine Auché
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Le petit tribunal de La Barthe faisait salle comble. Cinq brigades missionnées en renfort aidaient à ceinturer une foule particulièrement bavarde et houleuse. Le succès des procès pour sorcellerie se donnait une fois encore à voir.
Comme le jour tombait, les ombres projetées par les croisées des fenêtres rayaient les centaines de visages fauves. Les planches gémissaient sous les sabots agités. Les bancs craquaient, membres d’un corps usé par la succession des jugements. On commentait le long des gradins, entre deux mouvements pressés pour discerner au mieux l’entrée de la Cour et de l’inculpé.
Les robes rouge et noir prirent place derrière les pupitres. En contrebas de leurs rigides silhouettes, point central vers lequel convergeait l’immense canevas des doigts tendus : l’homme. C’était donc le moment de le décortiquer, cet infirme dont le portrait faisait frémir.
Le public retint son souffle, mordu par les yeux du sorcier. Des yeux empoisonnés – tout bleus, l’iris autant que la sclère. Aussi était-ce pleinement humain, cette chose, cet épouvantail si secoué par les vents que ses jambes rachitiques se traînaient tordues de-ci de-là ? Les vieilles au premier rang chuchotaient que le Diable avait marqué ce corps en échange de quelque pouvoir ! Et les attelles qui aidaient ces affreuses pattes de Carême à tenir debout, elles grimpaient autour tels des serpents de métal. Et ces béquilles que l’individu, une fois assis, posa contre la sellette, combien de braves gens avaient-elles battus de leur bois noueux ? Combien de prises d’élan, combien d’envols à la pleine lune avaient-elles stimulés ?
Un édenté pointa encore la dense chevelure brune, lourde sur les épaules charpentées de l’invalide ; il y décelait, là au milieu du désordre, les langues fourchues d’un ramassis de vipères et le début d’une paire de cornes ! Pour sûr, il ne fallait pas se laisser attendrir par l’habit usé du béquilleux, par son dos voûté après les semaines de cachots et de tourments.
Il releva la tête. Son regard affronta celui du juge qui se préparait à proclamer le verdict. Ce simple geste souffla son vent mauvais sur les spectateurs les plus investis.
— Qu’ils le fassent donc rôtir ! Et qu’on dorme boudiu d’nouveau en paix !
— Y f’rait mieux d’avoir peur de l’Enfer que d’jouer son fiérot !
— Chien d’poisonneux, à mort !
Les brigadiers calmèrent la foule. Une perruque blanche édicta enfin :
— Par la grâce de Dieu, remis à la Cour le procès criminel constitué par le bailli ; vu l’accusé, ici déclaré coupable de sorcellerie, d’usage de fausse identité, de vagabondage et trouble à l’ordre public : nous, Parlement venu siéger à La Barthe, prononçons la sentence ci-après. Condamnons ledit Hyriel, ce vingt-neuf décembre 1664, à l’enfermement à l’Hôpital général de Toulouse, pour le restant des jours qu’il plaira au Créateur de lui accorder. Nous avons dit. Charge au bailli de faire publier et exécuter le présent arrêt. La séance est levée.
Le marteau résonna dans la salle, claqua contre le crâne d’Hyriel devenu enclume. Il tressaillit. Éreinté, il peinait à intégrer que cette logorrhée judiciaire mettait un terme à des jours et des jours de terreur à la perspective d’une exécution. Hyriel comprima ses mains moites tandis qu’autour de lui huaient les mécontents. Des poings cognaient les rambardes, des talons bottaient les gradins. Il fallut des apostrophes militaires et quelques poussées de lance pour tasser la colère.
— C’est beaucoup trop clément ! récrimina une dernière voix.
Hyriel les ignora, ces déçus qui auraient préféré le voir mort. Il laissa derrière son dos s’assourdir les remous du parterre : la pesanteur du spectacle se dilua sous l’effet du soulagement relatif que lui apportait la sentence.
Il adressa un bref regard reconnaissant aux témoins auxquels il devait de rester en vie, puis tout s’enchaîna. Départ des magistrats, dispersion du public, encerclement du captif à ramener manu militari dans son cachot. La soldatesque dut empêcher deux importuns d’arracher des cheveux au détenu – ils auraient fini en sachet cloué à une porte pour tenir le mal hors de la maison. Au seuil du tribunal, on clamait déjà que les cornes du sorcier avaient encore poussé durant l’audience. Et l’on transformait le lourd claquement de ses béquilles le long des planches en attaques de griffes. Il se contait combien elles avaient écorché ce pauvre parquet !
À l’ombre de sa prison, Hyriel contemplait d’un air absent ces quatre murs contre lesquels il avait maintes fois frappé. Les pelures à ses paumes et le pus à ses ongles cassés gardaient mémoire de ses moments de désespoir. Il n’occupait sa geôle que de corps, adossé sans âme.
Puis il songea aux magistrats et à son public. Tous croyaient que d’ici peu, le calme reviendrait sur la campagne : le sorcier vagabond disparaîtrait, réduit à une ligne sur les registres de l’Hôpital général. Que l’affaire allait s’éteindre aussi vite que s’étaient allumées la peur du Diable pour les uns, la tentation de s’acoquiner avec ce poisonneux pour les autres. Un brin de malice poussait le condamné à espérer qu’au contraire, sa sulfureuse réputation continuerait de taquiner cette Justice si sûre d’elle. Peu lui importait au fond que cette renommée fût bonne ou mauvaise, et sa magie réelle ou fictive : seule comptait la légende.
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Après une dernière nuit au fond de sa cellule glaciale, Hyriel fut assis dans une charrette et menotté. Il se laissa charger sans histoires. Pour l’heure, il n’avait pas la hardiesse de riposter. Trop de vieilles fêlures le long de ses os. Trop de nuits blanches dans le bleu de ses cernes. Un cordon de gardes veillait à ce que le convoi quittât sans remous le giron du hameau, pour s’engager sur les routes enneigées.
Une demi-journée de cahots, de boue chuintante sous les roues, de badauds lorgnant l’enchaîné comme un pestiféré. Hyriel puisait en lui assez de ténacité pour tenir bon, à force de se répéter que cette fois, au moins, c’était une carriole qui le conduisait et non pas la cage à bestiaux de son arrestation. Quel luxe, sourit-il in petto, on lui faisait la fleur de le véhiculer !
En silence, le détachement de soldats emmitouflés, leur prisonnier grelottant et la voiture de Justice traversèrent le bout de nature entre La Barthe et les remparts de Toulouse. Les forêts des environs, chères au cœur d’Hyriel, se retiraient à sa vue. Un triste soupir lui échappa. Il ne les admirerait sans doute plus jamais, elles qui l’avaient pourtant hébergé tant de fois. La gorge nouée, il leur accorda un dernier regard. Un adieu.
Avec l’entrée dans la ville, une traînée de bourgeois égrena à chaque coin de rue son lot de chuchotis curieux, affligés ou inquisiteurs. Hyriel, las, s’efforçait d’y répondre par l’indifférence. Malgré tout, certains de ces coups d’œil de la part de Sieur ou Dame de Tout-Venant faisaient mal. Il en avait secouru tant de semblables à travers la campagne ; si ceux-là avaient eu besoin de ses services, ils auraient oublié la sorcellerie et les diableries qu’on lui lançait à tout va.
Au bout d’un long serpent d’itinéraire, les murs gris d’un immense bâtiment se dessinèrent en contre-jour pour tout horizon laissé au condamné. Une solide enceinte entourait cette géante face de pierre crevassée. Sous des linteaux cabossés, sourcils broussailleux aux cassures de colère, une rangée d’yeux en verre saisit l’attention d’Hyriel. Autant de fenêtres dans leurs orbites moisies. Il y eut, le temps d’un éclat sur le givre des vitres, le clin d’œil de l’une d’elles à l’endroit du prisonnier. Il retint son souffle et frissonna. Puis ce fut l’ouverture de la grille d’où tombaient des pincées de neige. Elle se transformait en lèvres gercées. Allées et venues de gardiens. De noir vêtus, ils étaient des mouches quittant la bouche béante de la bâtisse. Trois d’entre eux vinrent détacher Hyriel. On lui restitua ses béquilles, on le poussa à l’intérieur.
Son corps tint bon, ferme et digne, jusqu’à ce que le claquement de la vieille porte dans son dos, mâchoire rabattue sur sa proie, le fît se contracter sur lui-même. Il chancela. Crissement de dents. Et le rythme de son cœur accéléra, déversant entre ses côtes une vague nauséeuse. Il dut se concentrer sur ses cannes pour conjurer, sous les yeux des surveillants et de l’Hôpital, sa déplaisante sensation de lourde chute dans le vide, une pierre au fond du ventre, alors qu’un premier couloir putride l’aspirait. Son caveau.
Hyriel comptait sur son apparent détachement pour masquer à sa nouvelle société son angoisse à l’idée de passer les prochaines décennies dans ce lieu inhumain. On le rayait du monde, on l’enterrait vivant. Combien de temps durerait ce supplice-là ? Fort d’une brève inspiration, il se promit de trouver des prises auxquelles se raccrocher.
Un corbeau de greffier avait fait le trajet dans la voiture derrière la charrette, soulagé que la route se fût passée sans accroc. On l’invita à s’entretenir avec la direction. Sa silhouette étique, toutes ailes refermées sur sa pochette de procès-verbaux, partit d’un côté du couloir.
Hyriel quant à lui fut avalé par la porte d’une étroite pièce à l’opposé. Lorsqu’elle le recracha, ce fut vêtu de hauts-de-chausses à la toile déjà élimée et d’une pauvre souquenille brunâtre, au côté de laquelle venait d’être cousu sans soin – après renseignements pris auprès de l’administration – un bout de tissu marqué d’un 251. Un numéro parmi tant d’autres, celui de l’ombre repentante qu’il deviendrait ou, plutôt, qu’on attendait qu’il devînt. C’était sans compter sur les braises de fierté qui ardaient au fond de son cœur rebelle, prêtes à s’allumer quand l’occasion se présenterait. S’il devait passer l’éternité dans ce lieu pourri, il s’emploierait à s’amuser un peu.
L’Hôpital bavait sa crasse sur les murs de l’allée où erraient quelques fantômes. Ceux-ci s’arrêtèrent au milieu de leurs tâches, frappés par la vue de l’arrivant. Un vieux cagneux le salua d’un fragile sourire entre deux coups de balai. Son œil vitreux resta interloqué par la silhouette bancale et la crinière reptilienne de ce gueux. Plus loin, une échevelée aux orbites creusées hocha la tête avant de continuer son chemin désordonné. Elle frottait ses paumes tremblantes. Sa voisine ne releva même pas les yeux du sol où elle traînait la patte, une main osseuse à son ventre.
Au bout de la coursive, une petite femme guillerette au visage rond, yeux en amande, sourire pendu à ses lèvres charnues, agita les doigts en guise de salut à l’infirme que les gardiens conduisaient à l’office du recteur. Son entrain, si dissonant avec le reste du décor, attira le regard de l’homme et le surprit. Empêché par ses béquilles, il ne put lui retourner davantage qu’un signe de tête dans lequel il mit toute la chaleur possible.
Signe que reçut avec joie Théa – puisque tel était son nom, fort mal honoré en ce lieu si peu divin. Et ce nouveau venu, pourquoi arrivait-il ici ? Elle haussa les épaules : il n’y aurait qu’à lui demander. Elle lâcha la brosse avec laquelle elle astiquait un mur, frotta ses paumes potelées puis vint se coller à la porte claquée derrière Hyriel. Tendant son cou aussi court que large, Théa écouta, mais ne saisit que des bribes. Elle se promit de dire bonjour à celui en qui elle envisageait déjà un nouvel ami, dès qu’il ressortirait. Un sifflement rocailleux tomba alors dans son dos.
Par-dessus son épaule, elle leva les yeux vers une des nombreuses blessures de pierre par lesquelles l’Hôpital crachait des courants d’air. Ses orteils se rabougrirent dans ses sabots ; elle chercha, le long de la paroi, certains de ces regards qu’elle sentait parfois sur eux autres enfermés. Mais il n’y avait pour le coup aucune pupille. Juste, sur le roc, la crête d’une paupière fermée. Théa se plaqua donc de nouveau à la porte du recteur.