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Chapitre 25 (1/2) : Pris au piège

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Par Bleiz

Le soleil était désormais à son zénith. Un trou blanc dans le ciel bleu, qu’aucun nuage ne venait ternir. Pas de brise non plus pour soulager de la chaleur qui s’abattait sur l’île. Elle pesait comme une chape de plomb, lourde d’humidité et forçant Mirage à respirer à fond. Il fixait l’astre sans ciller. Il réfléchissait…

— Tu m’entends ?

Mirage eut un léger sursaut quand la main d’Ojas se posa sur son épaule. Le charpentier le lâcha aussitôt. Les sourcils froncés, il se pencha discrètement vers lui et demande :

— Tout va bien ? Tu as l’esprit ailleurs, aujourd’hui.

— Ça va, répondit Mirage qui, clignant des yeux, reportait son attention sur la place Pourpre.

Ils s’étaient assis sur un banc, à l’ombre, face au Conseil. Il y avait du monde, comme prévu. Des jeunes, des vieux, qui allaient et venaient sans savoir ce qui se préparait. Occupés par leurs petites affaires d’humains, trottinant pour rejoindre les espaces ombragés, ils foulaient les dalles sans percevoir le cerceau d’or sous leurs pieds. Ils ne pouvaient d’ailleurs pas le voir : seul Mirage et les siens en étaient capables.

« Et la chimère, peut-être, » pensa-t-il malgré lui. Plus il y pensait, plus il trouvait que quelque chose n’allait pas. Même avec sa mémoire amputée, il avait la certitude que les créatures d’avant étaient bien plus simples, plus stupides, plus bêtes, enfin, que celle du port. Il leur arrivait de crier et de les dévisager, à cette époque, mais jamais il ne leur était arrivé de parler. Elles avaient un goût pour les siens, mais elles ne s’aventuraient pas non plus au-delà des Fonds Sombres juste pour les attaquer. Or une chimère se trouvait en ce moment même à Galatéa, à mille lieux de la forêt, et cette chimère le pourchassait. Peut-être était-ce vraiment par peur d’elle que Perlez avait fui. « Encore une raison pour s’en débarrasser une bonne fois pour toutes, » conclut Mirage. Il se tourna à nouveau vers le cercle lumineux au centre de la place. Il brillait faiblement, exactement comme la veille.

Il n’avait pas besoin de regarder pour savoir qu’il s’y trouvait : la magie qu’il avait tracée tirait sur un coin de sa conscience, à la manière d’un muscle pendant l’effort. Pourtant, Mirage se retournait régulièrement pour s’assurer de sa présence et, si, l’espace d’un instant, il ne le voyait plus, caché par la masse des passants, il retenait son souffle. Puis les gens s’éloignaient et le cercle réapparaissait, intact.

— Quand est-ce que la délégation arrive ? demanda-t-il.

— Ils ne devraient pas tarder, lui dit Ojas. Tu es sûr que ça va ?

— Je te dis que oui, répliqua-t-il sèchement.

Ojas ne répéta pas sa question, bien que Mirage soit sûr qu’il n’était pas convaincu. Il semblait avoir accepté que Mirage ne lui dise pas tout. Depuis quelques temps, au lieu d’insister, il laissait les silences s’étirer, laissait à Mirage une chance de se confier. La plupart du temps, celui-ci ne disait rien. Mais aujourd’hui étant censé être le jour de tous les changements…

— Je réfléchis.

Ojas, pris de court par cette réponse qu’il n’attendait plus, balbutia :

— À quoi ?

— À ce que j’étais, dit Mirage. À ce que je vais devenir.

Pour une fois, il pouvait bien être sincère. « Juste aujourd’hui, » se dit-t-il. « Il ne comprendra rien, de toute façon. »

— Est-ce que tu crois au renouveau ?

— Comme… le printemps ?

— Non, des gens. Plus que simplement changer. Devenir quelqu’un d’entièrement nouveau, abandonner la personne que l’on était.

« Qu’est-ce que je suis en train de raconter ? » pensa Mirage, mais les mots sortaient tout seuls.

— Imagine pouvoir oublier tout ce qui t’est jamais arrivé. Bien, mal, tout. Ne jamais revoir personne, ne devoir rien à quiconque. Une page blanche. Qu’est-ce que tu ferais ?

Il regardait droit devant lui, refusant de voir l’expression d’Ojas. Celui-ci prit le temps de peser ses mots ; Mirage pouvait presque l’entendre réfléchir. Quand enfin, il se mit à parler, ce fut avec beaucoup de douceur, et une grande précaution :

— Est-ce que j’ai tout oublié, ou est-ce que je dois choisir si j’oublie ?

— Tu dois décider.

Il avait choisi, lui, il avait tout fait pour tout laisser derrière, mais quelque chose – le destin auquel il ne croyait pas, ou le plan d’un autre, peut-être – l’avait ramené au point de départ. Et voilà qu’il se débattait pour régler des problèmes qui n’étaient pas les siens, ou qui du moins n’auraient plus dû l’être.

En levant la tête, il pouvait apercevoir le dôme blanc du temple. Depuis la place Pourpre, on ne voyait pas les marques de l’incendie, on n’imaginait pas les pièces abandonnées.

Mirage était toujours en colère. Il voulait toujours voir la cité engloutie par les flammes, pour de bon, cette fois. Il voulait tuer la chimère et il voulait retrouver les dieux…

Mais Mirage était aussi fatigué.

Pour la première fois, il laissa l’épuisement couler en lui. La sensation ne venait pas de son corps, elle le contaminait simplement. Non, c’était plus profond que ça, ça venait d’un recoin oublié qui devait cacher ce que les humains appelaient l’âme. Trop surpris pour faire quoi que ce soit, désarmé, il sentit la vague de fatigue monter, s’écraser, s’étendre.

Il restait toujours très droit, assis avec cette grâce royale qui ne le quittait jamais ; sous sa cape, en revanche, ses épaules tombèrent lourdement. Sa bouche était sèche.

— Si tu avais le choix, dit-il d’une voix si étranglée qu’elle lui parut celle d’un autre, si tu pouvais devenir quelqu’un d’autre. Tu le ferais ?

« Je l’ai fait, moi, mais ça n’a pas suffi. Je ne sais pas si j’aurai la force de le faire une deuxième fois. » Laisser les noms du distant passé s’effacer, jusqu’au sien même. Oublier la maudite cité de Galatéa et ses prêtres, sa populace grouillante et capricieuse et aveugle, les pêcheuses qui l’avaient trainé sur le sable, Jan, Maïa et les autres, la petite Volindra et sa toile d’intrigues, oublier Ojas. « Ce ne sont que des hommes, » se dit-il sans savoir pourquoi il insistait auprès de lui-même. « Ils vivent aujourd’hui, ils mourront demain. Créatures égoïstes, stupides… » Mais ces mains qui avaient cherché un pouls sur sa gorge, ces bras qui l’avaient porté en lieu sûr, ces enfants d’homme qui l’avaient accueilli, soigné, accompagné, qui lui avaient parlé – Chidera qui l’avait regardé dans les yeux, la petite inconsciente, jusqu’au bout, et Ojas qui refusait de le laisser tranquille – et qui l’avaient écouté…

— Ce serait tellement plus simple de tout oublier, souffla-t-il.

La main d’Ojas se posa sur la sienne et la serra. Mirage se tourna vers lui, lentement, et la compassion qu’il lut dans ses yeux était si forte qu’il faillit s’en sentir mal.

— Je ne sais pas ce que je ferais, dit le charpentier honnêtement. Ce serait plus simple, peut-être… Mais je crois que trop de choses me manqueraient.

— Mais non, justement, chuchota Mirage avec une ardeur désespérée. Tu ne te souviendrais de rien. Il n’y aurait rien à regretter.

— Je serais vide, alors ?

« Je suis déjà vide. » Il ne pouvait pas lui dire ça. Comment lui expliquer que sans la rage, sans la promesse de vengeance, la coquille vide qu’il était s’effondrerait au sol ? Qu’aucune magie ne pourrait le retenir en vie ? C’était trop lourd, et puis il ne comprendrait pas.

Pourtant, quand Ojas pressa à nouveau sa main dans la sienne, il sentit que le message, sans jamais avoir été prononcé, avait été entendu.

— Je ne sais pas ce que tu fuis, murmura Ojas. Mais je suis content que tu sois là.

Et contre toute attente, Mirage le crut.

Soudain, une grande clameur se fit entendre de l’autre côté de la place Pourpre.

— Ils sont là ! s’exclama avec excitation une jeune femme proche d’eux.

En effet, de la veine droite apparaissaient un à un les membres de la délégation et les représentants des grandes familles, entourés d’une poignée de gardes. Mirage entendit avec surprise Ojas soupirer en les voyant, avant de s’arrêter sur l’un d’entre eux :

— Tu vois le grand type là-bas ?

— Difficile de le manquer.

— Eh bien c’est l’ambassadeur des Landes, et il est pas commode. Hier, il m’a parlé pendant dix minutes avant de… de se rendre compte que je n’étais personne, je suppose, et il est parti ! Comme ça, au beau milieu de la conversation, alors que je me débattais avec une réponse à je-ne-sais-plus quelle bête question il avait sur les taux d’échange de la monnaie…

— Tu lui as dit que tu étais charpentier ?

— Mais oui ! assura Ojas avec emphase.

— Il a dû penser que tu mentais, expliqua Mirage avec un demi-sourire. Que tu devais être une sorte d’agent secret cachant sa véritable identité pour mieux lui arracher des informations.

— Tu parles. Un agent secret tellement secret que même moi, je ne suis pas au courant, soupira Ojas, amusé malgré lui.

— Je reconnais bien là ton professionnalisme.

Ils échangèrent un regard, et échangèrent un sourire complice. Ojas ne semblait pas capable de détourner son regard du sien, et Mirage réalisa qu’il n’en avait pas envie non plus. À force de se fixer, leur sourire s’élargit, devint rire discret, jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus se retenir. Les gens passant près du banc se retournaient pour voir cette étrange pair qui riait aux éclats, respirant bruyamment entre deux ricanements étouffés sous une main qui ne les retenaient qu’à grand mal. Quand enfin, ils purent s’arrêter, le monde et ses contours paraissaient plus solides. C’était une sensation étrangement légère, à nulle autre pareille. Puis le regard de Mirage retomba sur le Conseil pourpre.

— Ah, je crois que Chidera est là, dit-il alors.

À peine avait-il prononcé ces mots que la foule se mit à applaudir à tout rompre. La jeune femme, mince silhouette drapée de bleu et de rose, émergea de l’ombre des rues et entra sur la place Pourpre. Un lourd collier de cinq opales ornait sa gorge, et sa chevelure avait été tressée de près sur son crâne, laissant une auréole de cheveux noirs frisés peser sur sa nuque. À côté de lui, Ojas participait au chœur d’acclamations. Il ne quittait pas la Volindra du regard, et son expression était un mélange de fierté et de regret. Mirage l’examina un instant.

— Tu devrais aller la voir.

— Mmm… Je ne sais pas, rit maladroitement Ojas. C’était… un peu tendu, hier. J’ai… enfin, il faut dire qu’elle avait… Comment dire… ?

Clairement, il hésitait sur ce qu’il pouvait lui révéler. « Comme quoi, on dirait qu’elle a eu une bonne idée en l’amenant avec elle, » pensa Mirage en reposant sa joue sur son genou replié. Il y avait eu quelque sorte de progrès hier soir.

Mais Mirage n’arrivait pas à s’en soucier. C’est tout juste s’il ressentait une pointe de curiosité. Il doutait que Chidera ait trouvé quoique ce soit de crucial, que cela concerne les dieux ou l’Empire. Rien de suffisant pour changer la donne, du moins, sans quoi elle ne serait pas en train de jouer les guides pour ses ennemis jurés. Mirage observa encore un peu ce visage sur lequel se lisaient toutes ses pensées.

— Va, insista-t-il doucement. Je suis sûr qu’elle sera contente.

Aucune magie dans sa voix, et pourtant Ojas hocha la tête. Il se leva et, allant rejoindre la cinquantaine de personnes agglutinées devant les marches du Conseil où se trouvaient désormais les nobles visiteurs, il s’écria par-dessus son épaule :

— Je me dépêche !

Mirage lui fit un petit geste de la main et le regarda s’éloigner.

Désormais seul, le brouhaha environnant retrouva sa force. Mirage resserra ses bras autour de sa jambe replié. La joie qu’avait apporté le rire s’évanouit peu à peu, le laissant d’humeur contemplative. Il repensa à ce qu’il avait dit à Ojas ; tout effacer, devenir quelqu’un de nouveau… Mirage ferma les yeux, et imagina un nouveau chemin.

Il s’imagina rester sur ce banc jusqu’à ce qu’Ojas revienne. Ils applaudiraient et siffleraient la délégation avant de rentrer chez eux. Ils croiseraient sans doute Jan, qui les inviterait à prendre un verre avec lui, et pour une fois Ojas dirait oui car Mirage en aurait envie. Quelques mois plus tard, peut-être, les Landais repartiraient chez eux, avec le nouveau traité en poche ou des promesses de guerre. La chimère rôderait encore, sans doute, mais Mirage pourrait toujours la tenir discrètement à distance. Chidera continuerait sa recherche des dieux, Mirage l’aidant selon le gré de ses humeurs et profitant surtout du confort de son bureau et de sa conversation. Peut-être les trouverait-elle, ou peut-être pas. Après tout, ils ignoraient encore pourquoi ils avaient disparu. Peut-être n’avaient-ils pas envie d’être retrouvés.

Il eut l’impression d’avoir été frappé par un coup de poing. Il releva la tête avec lenteur, comme si l’air autour de lui était devenu verre coupé. Il porta une main à son visage, se frotta lentement les yeux. Sa poitrine était prise dans un étau de fer. Il tenta de respirer profondément, échoua. Sa main glissa sur sa bouche, et ses dents se refermèrent sur un doigt.

Ses yeux restaient fixés sur le cercle d’or, désormais dégagé, tandis que les pensées déferlaient. « Ils sont partis. » Oui, ça, il savait. « Soit ils ont fui, soit ils se sont juste en allés, mais ils sont partis. » Cette conviction qu’il avait tenté de repousser était désormais revenue, implacable. Il la tournait et la retournait compulsivement dans son esprit. De la même manière que Mirage avait choisi de tout quitter, Perlez, Andon, Heol et Maen – même Maen ! – avaient pris la décision de partir. Ils avaient choisi de s’en aller et de tout abandonner. « Et moi avec. »

Ses dents s’enfoncèrent un peu plus profondément dans sa chair.

Pourquoi ? Pourquoi être parti maintenant, sans même laisser un indice pour qu’il les retrouve ? « Peut-être qu’ils ne voulaient pas que je les suive. Ou alors ils n’y ont juste pas pensé. » Est-ce qu’ils l’avaient cherché, avant de quitter le temple ? « Pourquoi moi qui voulait partir, je me retrouve à nouveau ici, et eux qui étaient si tranquilles, si contents de jouer les divinités bienveillantes, ont réussi à disparaître ? Pourquoi eux et pas moi ? Pourquoi eux sans moi ? »

Mirage réalisa alors avec un sentiment de désespoir qu’il avait sa réponse. Il ne pouvait pas faire semblant. Il avait cherché à fuir et il avait échoué. Il n’y aurait jamais de vie tranquille sur cette île, pas pour lui, pas après tout ce qui s’était passé.

Même avec un nouveau nom, il restait la même personne. Et cette personne sentait l’appel du temple depuis le haut de la colline, qui lui susurrait des paroles que tous ses efforts n’avaient su enterrer, avec la voix d’un homme que même la mort n’avait pu tuer.

Mirage était cendres, et seule la vengeance pouvait le faire vivre.

Ses dents percèrent la peau de son doigt. Une goutte de sang doré surgit. Elle roula sur ses phalanges, glissa sur sa main, et s’écrasa au sol.

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