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Chapitre 24 : Comme tu me l'as appris

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Par Bleiz

Sur les marches du Conseil pourpre dormait un homme. Les longs drapeaux rouges pendus aux murs de l’institution avaient beau claquer au-dessus de lui, le vent avait beau souffler tant et plus, rien ne semblait pouvoir le réveiller. Même le regard fixe de Mirage lui était insensible.

Immobile dans la pénombre, le jeune homme se tenait deux marches en dessous de lui. Ses pupilles dorés observaient le sans-toit avec la froide curiosité d’un aigle. Celui-ci était avachi contre un pilier et ronflotait, bercé d’un sommeil d’ivrogne. Mirage examina un instant ses pieds sales et ses couches de vêtements abimés, la crasse qui s’incrustait dans les rides fatiguées. Il se pencha vers lui, écouta le murmure rêveur qui s’échappait de ses lèvres gercés, respira l’odeur rance qui émanait de ses cheveux. Par précaution, il lui poussa l’épaule. C’est à peine si l’autre émit un vague grognement. Mirage s’agenouilla auprès de lui. Il effleura sa joue du revers de la main : dans les rêves de l’inconnu, il ne vit que des ombres informes, et le souvenir distant d’une âtre.

Si Ojas avait été à sa place, peut-être l’aurait-il ramené chez lui. Il l’aurait nourri, lui aurait proposé à boire et à manger, l’aurait laissé dormir dans un recoin de son atelier. Mais le charpentier n’était pas là. Il devait être rentré chez lui, rompu de fatigue et d’anxiété après une longue soirée à se faire bousculer par l’élite galatéenne. Les chances qu’il se soit aperçu de son absence étaient maigres : le sort dont il avait imprégné la porte d’entrée aurait achevé de l’endormir.

Sur la place Pourpre ne restaient donc que le sans-abri et Mirage. Il ignorait pourquoi il était si fasciné par lui. Il n’avait rien de particulier ni d’utilité, pas à la manière d’Ojas et de la petite Volindra. Ce n’était rien qu’un homme, oublié des siens, reposant aux pieds du Conseil qui régissait sa vie. Peut-être était-ce l’ironie de la situation qui maintenait Mirage en place. Sans savoir pourquoi, le jeune homme prit une de ses mains inconscientes : dans l’esprit du sans-toit, les ombres disparurent et la chaleur se fit plus forte. Les traits de l’inconnu se détendirent ; il se renfonça dans son amas de chemises avec un petit soupir d’aise. Mirage le dévisagea encore un instant, puis, troublé et vaguement mécontent, il essuya ses doigts sur son pantalon et descendit silencieusement les marches. Après tout, il n’avait pas de temps à perdre.

Il alla jusqu’au centre de la place, le pas si léger qu’il en était inaudible. Il marcha sur les pavés qui dessinaient des dauphins, des coraux et des étoiles de mer, jusqu’à trouver l’endroit qu’il cherchait : face à la rue principale, suffisamment éloignée des deux autres veines qui tranchaient le quartier. Mirage tourna sur lui-même, évaluant les lieux jusqu’à être satisfait. Demain, quand la foule s’amasserait pour voir la délégation impériale visiter le Conseil pourpre, il agirait. « Plus il y aura de monde, mieux ce sera, » se dit-il en détachant une bourse de cuir pendue à sa taille. « Ça la distraira du piège. »

L’espace d’un instant, il crut sentir le museau noir de la chimère souffler contre sa joue. Il releva brusquement la tête, muscles bandés, prêt à courir. Mais non : les lieux étaient déserts, et rien n’était tapi dans les rues sombres. Le soufre qu’il croyait sentir n’était que réminiscences. Prudent, il prit néanmoins une profonde inspiration. La fumée distante des vasques allumées un peu partout dans la cité, des relents de fruits trop mûrs vendus plus tôt dans la journée, la teinture carmin des drapeaux là-haut, la vieille crasse du mendiant endormi… Aucune trace d’œuf pourri ou de sang, pas plus que de parfum de fleurs, d’eau et d’encens. Ni chimère, ni dieu dans les parages. Mirage n’en était plus surpris. Si le message de Perlez disait vrai, alors ils s’étaient enfuis pour ne pas avoir à croiser le chemin de la chimère.

Par cette même logique, il n’avait donc qu’à se débarrasser du monstre pour les ramener jusqu’ici.

Il délia le cordon de la bourse, y enfouit la main et y récupéra une grosse poignée de sel.

Il examina avec attention les grains qui grattaient contre sa peau. Sa magie, restée si longtemps latente, circulait à nouveau. Il la sentait crépiter au bout de ses doigts, chatouiller le dessous de ses ongles, titiller le sel dans sa paume. Mieux, il la contrôlait à nouveau : flottant en un courant d’étincelles d’un bras à l’autre, remontant sa nuque pour imprégner sa langue, puis redescendant se loger dans son torse, où elle brûlait comme un feu d’artifices.

Mirage sourit. Enfin, il était à nouveau lui-même.

Ne restait plus qu’à tuer la bête pour le prouver.

Il serra le sel dans son poing. Voilà longtemps qu’il n’avait pas préparé de cercle, et jamais seul, mais on lui avait expliqué comment faire. Il ferma les yeux et plongea dans ses souvenirs.

Son propre esprit ne lui résistait pas. Seulement, chamboulé par des années à enterrer le passé, il avait parfois quelques difficultés à retrouver ce qu’il cherchait. Et pourtant, pour la première fois depuis… Depuis ?

Peu importe.

Il ne trouva pas le souvenir ; c’est le souvenir qui accourut jusqu’à lui. Le petit minois d’une enfant aux yeux dorés transperça le voile de sa mémoire.

Elle jouait avec un baluchon granuleux, jonglant avec, tandis qu’ils avançaient côte à côte dans l’herbe humide. « Heol, » pensa-t-il. Il sentit sa gorge se nouer. Le carré brun et soyeux de ses cheveux se balançait sur ses épaules, humide de brume. Le vent lui avait rosi les joues et emmêlé les cordons de sa robe de coton jaune. Elle bondissait plus qu’elle ne marchait. Leur conversation lui revint comme s’il y était encore. « Comment tu fais ça ? »

— C’est pas compliqué...

Pas de nom, pas de nom, pas besoin de ça. Il se mordit la langue pour lutter contre l’émotion. Le reste, oui, mais pas ça. Il barra le nom d’un trait d’encre, et le son disparut.

— C’est pas compliqué, claironna la petite déesse. C’est de la chasse. Tu dois amener ta proie là où tu veux : sur ta lame, dans la visée de ton arc, dans ton piège. Ici, on fabrique un piège ! Regarde, je prends le sel comme ça…

Mirage imita la fille : il leva le poing et laissa échapper quelques grains.

— Puis je le remplis de magie. C’est… attends, je veux bien l’expliquer. C’est comme si j’attachais les grains entre eux avec un fil. C’est précis ! Il faut se concentrer.

Son sang pulsait. Péniblement, Mirage rattachait le sel qui tombait goutte à goutte d’un filet de magie, doré comme le miel, brillant comme le fer. Dans son souvenir, Heol se mit à tourner ; il la suivit.

— Maintenant, ça dépend de la taille de l’animal. Si on prend celui que je viens d’attraper, pas besoin de faire un trop grand cercle. Mais si je veux capturer un bestiau comme ceux qui se cachent dans la forêt, alors je dois être prudente. Si c’est trop petit, il va briser le cercle. Si c’est trop grand, alors c’est moi qui risque de me rater !

Mirage ferma le cercle qu’il avait tracé. Il sentait son œuvre briller faiblement dans l’obscurité. Il entrouvrit les paupières, juste assez pour admirer son travail : ses iris dorés étincelaient. Mais Heol parlait toujours :

— Maintenant, il n’y a plus qu’à placer l’appât, et hop ! s’exclama-t-elle avec fierté. Le tour est joué !

« Mais pour ceux de la forêt, » s’entendit dire Mirage – se sentit dire Mirage – à l’enfant-déesse, « avec quoi tu les attires ? » Alors la fillette grimaça et, dansant d’un pied sur l’autre, lâcha :

— Ben… je te le dis, mais tu le répètes pas aux autres, d’accord ? Elle hésita encore un peu avant de chuchoter : J’utilise ce qu’ils aiment le mieux. Juste un peu de mon sang. Pas grand-chose ! ajouta-t-elle à toute vitesse. Je me pique le doigt, juste. Ça suffit.

Mirage d’antan protesta, et la fille se boucha les oreilles en roulant les yeux.

— Oh, ça va ! C’est pas ma faute : elles devraient savoir maintenant que quand elles me sentent, c’est un piège. Puis, sans crier gare, elle éclata de rire : Non, vraiment, elles devraient savoir maintenant ! Qu’est-ce que c’est bête, une chimère !

Les échos de cette joie débordante retentirent longtemps dans l’esprit de Mirage. « Bien dit, petite sœur, » pensa Mirage qui souriait de l’entendre rire. « Ce ne sont que de stupides, vilaines bêtes. Et bientôt, celle-ci ne pourra plus te faire de mal, et tu pourras revenir. »

Ce cercle-là n’était pas aussi beau que ceux d’Heol, mais il ferait l’affaire. Le plan était simple : attendre que l’ambassadeur et sa clique viennent sur la place et que les badauds s’agglutinent à leurs pieds jusqu’à boucher les artères de la Place pourpre. Là, il attirerait la chimère. Heol avait raison : même si celle-ci savait que c’était un piège, elle ne résisterait pas à l’appel du sang. Alors Mirage la ferait tomber dans le cercle, et victoire ! Il voyait déjà le monstre se débattre contre l’air, mordant le vent bourré d’électricité, incapable de sortir. Là, Mirage l’achèverait. Non seulement il en serait débarrassé, mais la petite Volindra lui ferait enfin confiance, ce qui ne pourrait qu’être utile. Il n’avait pas aimé jouer avec sa tête, lors de leur entretien. Les esprits plein d’intrigues étaient généralement plus fragiles face à la suggestion, les risques plus grands. Or Mirage n’avait pas l’intention de briser sa petite tête curieuse. Ils étaient si rares, les humains intéressants !

Et puis Ojas, bien sûr. Ojas aussi serait content que la chimère meurt. Il regarderait Mirage avec admiration, rendant cette gentillesse qu’il distribuait sans réfléchir d’autant meilleure. Il serait tourné vers lui, lui, seulement vers lui. Pas par pitié, qui donnait à Mirage des envies de sang, pas par charité, que Mirage ne comprenait toujours qu’à moitié. Pas non plus par fascination pour sa beauté.

Mirage porta une main à son visage malgré lui. Son sourire avait disparu. À nouveau, il sentait monter en lui une vague de frustration. La Beauté, le rêve immortel des humains, l’idole des artistes, la cible de ceux qui en étaient dépourvu ; qu’est-ce qu’était la Beauté sur un visage humain ? On lui avait dit des centaines de milliers de fois que la Beauté, c’était lui. Il s’était vu des centaines de milliers de fois. Il ne comprenait toujours pas. Où se cachait-elle, cette Beauté qui les fascinait tous ? Pourquoi Mirage ne la voyait-il pas ? La magie n’expliquait pas tout : même sans, il les attirait, ces inconnus qui le dévoraient de loin, de près, des yeux et des mains. Il comprenait la régularité des traits, la couleur unie de la peau et le rose aux joues, la douceur des cheveux. Mais jamais l’apparence d’un homme, le sien ou un autre, ne lui avait apporté l’exaltation et le tourment qu’on lui avait décrit des siècles durant. La chair restait de la chair. Son visage était son visage.

Sa Beauté, en revanche, appartenait aux autres.

Mirage vérifia une dernière fois le tracé de son cercle. La magie dansait d’un grain à l’autre. Les filaments dorés pulsaient faiblement. Dans son souvenir, Heol n’avait pas eu ce problème. Malgré tout, cela devrait suffire. Mirage inspira profondément l’air tiède, laissant ses poumons se gonfler et s’étendre jusqu’à n’en plus pouvoir. Qu’il reste calme, qu’il ne pense plus à rien.

Il n’y avait plus qu’à attendre le lendemain.

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