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Chapitre 25 (2/2) : Pris au piège

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Par Bleiz

Il se mit debout. Le vent se levait : un courant chaud, plein de sable et sentant le sel. Mirage retira son capuchon et inspira à fond. D’entre ses paupières tremblantes, la place Pourpre devenait un amas de couleurs indistinctes. Il se dirigea vers le cercle doré. On commençait à se retourner vers lui, à le dévisager. Mirage ignora leurs murmures. Près des marches du Conseil, le large dos d’Ojas se penchait vers Chidera. « Ils sont suffisamment loin, » se dit Mirage en dénouant le cordon de sa cape. « Tout va se passer comme prévu. »

Sous ses pieds, la terre se mit à trembler.

Sans prêter attention aux mines surprises autour de lui, aux personnes qui se retournaient pour mieux saisir ce qui se passait, il jeta la cape à terre. « Elle est trop petite pour Ojas, de toute façon. Et moi, je n’en ai plus besoin. »

La poussière vibrait au-dessus du sol. Les pavés étaient secoués et s’entrechoquaient. Les bancs, les fondations des maisons se mirent à vibrer. D’interrogatifs, les visages devinrent inquiets. On commençait à crier, à prendre les enfants sous le bras et courir loin des bâtiments et des arbres. On sortait des rues pour se précipiter vers la place Pourpre, où il n’y avait ni arbre ni toit. Mirage vit Ojas se retourner vers lui, et Chidera suivre son regard. Leurs yeux s’écarquillèrent avec effroi. Il n’aurait su dire si c’était à cause de la panique ambiante ou parce qu’il avait dévoilé son visage. Mirage leur tourna le dos.

Enfin, un long sifflement de bouilloire se fit entendre.

La terre s’arrêta de trembler.

Silence. Mirage recula de deux pas : le cercle se tenait désormais à ses pieds. Les gens, pétrifiés, fixaient la rue face à lui.

À l’entrée de la place Pourpre se tenait la chimère – ou plutôt ce qu’il en restait.

Du grand chien noir, il ne restait plus grand-chose. Se tenait à la place une créature aux allures canines, entre loup et monstre, comme si l’on avait essayé de le reconstruire à l’aveugle. Le cou était un peu trop long, et pendait étrangement vers l’avant ; son crâne semblait avoir fondu sur son côté gauche, et les flammes de son pelage brûlaient à contrevent. Elles révélaient ses crocs et leur tranchant d’acier. Les pattes se brisaient aux genoux : quand il se mit à marcher vers la foule, cassant sourdement les pavés sous son poids, celles-ci se pliaient exagérément. Mais ses yeux étaient identiques – fauves, affamés – et ne quittaient pas Mirage. Ses babines se retroussèrent. Mirage lui adressa un salut nonchalant et sourit. De la plaie sur son doigt coula un nouveau filet de sang.

Les pupilles de la bête se fendirent.

« Mais oui, je sais que tu as faim. Allez, viens, » pensa le jeune homme en ignorant les hurlements qui reprenaient de plus belle. « Quoi qu’il arrive, ce sera bientôt fini. »

— Mirage, qu’est-ce que tu fais ?! s’époumonait Ojas au loin. Viens !

Du coin de l’œil, il vit que Chidera le retenait par le bras. Exsangue, elle s’accrochait à lui avec une telle force qu’on n’aurait su dire si c’était pour l’empêcher de bouger ou pour ne pas s’effondrer. « Il n’osera pas la laisser seule, » se dit Mirage avec un certain soulagement.

La chimère claqua des dents. Fer contre fer ! Appel implacable ! Il la regarda labourer le sol ; un frisson le parcourut en voyant les profondes entailles que ses griffes tordues laissèrent dans les pierres. Elle releva la tête, son étrange gueule instable sur son cou oblique. Sa mâchoire cassée s’ouvrit, et elle poussa un hurlement aigu, humain, à glacer le sang.

Elle chargea.

Le temps ralentit. Il n’entendait plus les cris. L’air ne vibrait plus que des pas du monstre qui fracassaient les pavés. Les muscles vibraient sous le pelage de feu noir avec la lenteur d’une corde sous l’archet. Mirage était tout entier à sa vision. Une respiration sifflante lui parvenait – la sienne ? – et, à ce son, il entrouvrit ses lèvres pour inspirer. Ses poumons le brûlaient. « Galatéa des Cendres, tu portes bien ton nom. »

Son visage était un masque de joie : éclatant, fascinant Mirage au teint de lune et aux iris de nuit offrait le plus merveilleux des sourires. La bête n’avait d’yeux que pour lui. En un éclair, elle fut sur lui.

Il recula d’un pas.

La bête ouvrit grand la gueule et bondit. L’espace d’une folle seconde, Mirage crut qu’elle avait évité le sort, qu’une manière ou d’une autre, elle l’avait vu, avait compris le subterfuge – mais non. Sa patte arrière s’était posée sur la ligne invisible : elle s’écrasa au sol avec un craquement sinistre, et le reste de son corps suivit le mouvement. La chimère s’effondra sur la place Pourpre avec un dernier cri strident.

Un silence effrayé s’ensuivit.

Jusqu’à ce que Mirage éclate de rire.

La tête rejetée en arrière, secoué de hoquets irrésistibles, il riait, riait, riait ! Cristal contre améthyste, perles tombant goutte à goutte le long d’un miroir, miel se mêlant à l’acide, ce son aussi beau que douloureux écrasait le silence du public terrifié. Il riait tant que des larmes se formaient au coin de ses yeux.

— Ça y est ! hurla-t-il soudain. C’est fait !

Il fit volte-face. Ils le regardaient tous : effroi, admiration, incompréhension, adoration… Leurs émotions s’élevaient dans l’air comme des vapeurs d’alcool et Mirage, le sang palpitant de magie enfin entièrement retrouvée, les sentait avec une telle acuité qu’il aurait pu les saisir dans le creux de sa main.

Sur les marches, Chidera très pâle retenait encore le bras d’Ojas. Mirage nota que le charpentier n’avait pas l’air étonné. Choqué, oui, avec ses grands yeux bruns écarquillés et pleins de désespoir, mais pas surpris. Mirage se détourna.

— La voilà, la bête que vous craigniez tant ! s’écria-t-il en écartant les bras. À terre, le monstre !

La réalisation commençait à frapper les Galatéens présents. Des applaudissements timides se firent entendre, puis d’autres, puis des hourras et des sifflets. Bientôt la place Pourpre crépitait d’enthousiasme et d’encouragements :

— Achève-la ! s’exclama quelqu’un dans la masse.

Son cri se répéta sur toutes les lèvres. Bientôt la foule criait :

— Tue-la ! Tue, tue la bête ! Tue-la !

Mirage baigna un instant dans ces appels au sang, les paupières papillonnant d’extase. Leur colère montait, leur soif de vengeance aussi. Il n’avait même pas besoin de les y pousser : leur rage était pure et sincère. Il regrettait simplement que la chimère n’ait pas eu le temps d’en dévorer quelques-uns avant de se faire capturer. Il prit le temps d’observer les expressions des individus dans la foule : quand ils croisaient son regard, ils se figeaient, mais à peine se détournait-il qu’ils reprenaient leurs exclamations, oubliant immédiatement le froid qui les avait envahis. Les vieux sentiments de Mirage revenaient au galop, à être planté au milieu d’eux. La horde de visages rouges et braillant autour de lui excitait sa haine. « Voilà ce qu’ils sont vraiment, » songea-t-il. « Des bêtes, tous. » Il avait eu bien tort de leur donner quelque valeur. Les hommes restaient des hommes. « Autant en finir maintenant. »

Il se retourna vers la chimère. Plaquée au sol par une force invisible, elle grognait sourdement. Ses yeux fauves roulaient dans leurs orbites pour mieux englober la foule – jusqu’à ce qu’ils se fixent sur lui.

Mirage se pencha vers lui, les mains sagement posées sur ses genoux.

— Alors, demanda-t-il d’une petite voix chantante. Comment est-ce qu’on va faire ça ? Le fer ne sert à rien, le feu ne ferait que repousser l’échéance… Tu sais quoi ? Je vais être généreux, moi aussi, même si tu ne le mérites pas. Non seulement tu m’as fait fuir ceux que je cherchais, mais en plus tu n’auras même pas eu la décence de te baffrer de ces vers qui grouillent l’île. Inutile, vraiment… Mais bon, c’est du passé. Dis-moi : comment souhaites-tu mourir ?

— À toi de me le dire, petit dieu, gronda la chimère avec un rictus carnassier.

Elle bougea une patte avant : le cercle doré, brisé, s’éteignait grain par grain.

Mirage écarquilla les yeux. Il recula d’un bond mais ne fut pas assez rapide : la bête ramassa son corps fumant sur lui-même et se jeta sur lui, la gueule grande ouverte.

— MIRAGE ! hurla Ojas.

La bête planta ses crocs dans son épaule. Par réflexe, Mirage poussa un cri de douleur : les dents étaient comme des couteaux qui déchiraient ses vêtements, se plantaient dans sa chair… pour glisser aussitôt.

Emporté par son élan, le monstre roula sur lui-même et s’écrasa contre un banc en pierre. Il se brisa sous le choc, répandant des débris alentours.

Dans le désordre de sa chute, il avait lâché sa proie.

Partout, ça criait et ça fuyait ; les gardes pointaient leurs lances et tentaient de faire passer la délégation et les grandes familles par les petites rues, mais celles-ci étaient bouchées par la foule en panique. Les gens paniqués hurlaient et se marchaient dessus pour échapper à la bête. Celle-ci se relevait déjà, s’ébrouant l’échine dans un geste rapide qui jetait des flammèches noires tout autour d’elle. Mirage, à quelques pas d’elle, restait prostré au sol. « Le cercle s’est brisé, » pensait-il. « Où est-ce que j’ai pu faire l’erreur ? Je croyais… J’ai fait comme Heol m’avait appris, mais… » Il avait tout misé sur une magie qui n’était pas la sienne, et il avait échoué. « Elle parle. Les chimères ne sont pas censées parler ! » songea-t-il, en proie à une hystérie grandissante. Il appuya une main tremblante sur son épaule : déjà, les marques de l’attaque s’effaçaient. La douleur avait déjà disparu, d’ailleurs. Mais l’incompréhension et la peur le clouaient au sol.

— Toi et les tiens êtes une drôle d’engeance, dit la chimère en faisant craquer sa nuque. L’une a l’Outre-vision, l’autre fait chanter l’océan, et toi, tu es indestructible. Et l’aîné, où est-il passé ?

Mirage n’arrivait plus à respirer. Il hoqueta, tenta d’avaler une goulée d’air que ses poumons lui refusaient. La chimère, tanguant sur ses pattes de marionnette mal assemblée, s’approchait. « Merde. Merde ! Lève-toi, sale corps inutile, lève-toi ! » La chimère émit un rire guttural.

— Tu n’es pas bavard. La petite ne l’était pas non plus.

Mirage parvint à rouler la tête vers la créature. Il cligna des yeux, incrédule.

— La petite… ?

— Elle m’a fait danser longtemps, l’enfant aux loups. Elle appelait ses serviteurs et moi, je me battais tandis qu’elle fuyait, encore et encore… J’ai perdu sa trace dans les eaux salées, mais je sens encore son parfum sur le sable. Je vais m’occuper de toi, puis je la retrouverai. Peut-être qu’elle sortira de sa cachette en apprenant la mort de son frère.

Mirage ouvrit la bouche, ne put dire un mot. Les bruits avaient disparu. L’espace d’une seconde, la menace de la chimère et la probabilité de sa mort imminente n’eurent plus d’importance. « Heol est vivante, » réalisa-t-il. « Elle est vivante, et elle est encore à Galatéa. » Ses yeux s’embuèrent de larmes. « Vivante, » se répéta-t-il. « Vivante ! »

La chimère renifla l’air.

— Tu ne crains pas la mort, petit dieu ? Je ne t’effraie plus ?

— Va te faire foutre, grinça Mirage, mécontent d’être arraché à ses pensées.

— Je pense que le feu aura raison de toi, comme pour tant d’autres. Mais je ne suis pas pressée. Je crois que je vais d’abord aller voir de plus près ces enfants d’hommes que tu gardes auprès de toi.

— Quoi ? s’exclama Mirage en se relevant sur ses coudes.

Ses babines se retroussèrent avec malice. La chimère releva brusquement la tête, poussa un nouveau hurlement et, sans crier gare, fonça vers les marches du Conseil pourpre.

Même à cette distance, Mirage put voir les visages d’Ojas et de Chidera pâlir.

Il les vit se détourner, tenter de fuir loin de la créature qui galopait sur eux.

« Trop lents, » pensa-t-il vaguement tandis qu’il se remettait debout bon gré, mal gré. « Pourquoi sont-ils si lents ? »

Son attention était toute entière prise dans les détails les plus idoines : les boucles d’oreilles en forme de coquillages qui frappaient les joues de Chidera, juste sous ses yeux horrifiés, l’écharpe de soie couleur d’aurore écrasé sous la main du charpentier qui la poussait sur le côté, la tension de cet avant-bras… Les secondes s’égrenaient comme si elles s’arrachaient avec difficulté, hors du temps. « Si je la laisse les prendre, j’aurai une opportunité pour la maîtriser, » se dit Mirage. Les bras ballants, instable sur ses pieds, il regardait la chimère foncer comme un boulet de canon sur la délégation qui s’éparpillait comme des moineaux. « Pendant qu’elle sera sur eux, j’en profiterai pour prendre contrôle de son esprit. Je plongerai dans sa tête et je la détruirai. Je n’ai qu’à saisir ma chance… Je n’ai qu’à… »

— NON ! hurla Mirage en brandissant le bras.

Un éclair blanc inonda la place Pourpre. Quand la lumière disparut, tous purent voir l’étrange jeune homme se jeter au cou du monstre.

Ils dégringolèrent des marches. Mirage planta ses ongles dans la masse de muscles et de nerfs qui pulsaient sous le pelage de feu noir. Derrière lui, Ojas tombé à terre serrait dans ses bras Chidera ; sa robe était déchirée au col et à l’épaule gauche, et un filet de sang sombre coulait sur sa poitrine.

— Que fais-tu ?! siffla le monstre.

Mirage ne répondit pas. Il se contorsionna pour coller son front sur le crâne de la chimère. Les pupilles fauves tremblèrent ; elle rua contre les pavés et cria. Le son strident se répercuta tout autour d’eux mais Mirage ne la lâcha pas.

Il ferma les yeux et plongea dans l’esprit de la créature.

Des images se succédant à toute vitesse : d’abord l’obscurité, s’enroulant lascivement autour des arbres. Les ombres tremblent et s’ouvrent, et en surgissent une cohorte de créatures aux formes multiples, sans jamais en avoir deux identiques. Une ribambelle de prunelles jaunes glisse et bondisse, puis disparaissent dans la brume. Hors de l’air trouble qui trace la limite de la forêt, cinq porte-peaux, qui sentent les fleurs et l’eau pure, et dont le sang embaume, les empêchent de mettre un pas hors de leur territoire.

Ils sont terrifiés. Ils sont affamés. Puis les porte-peaux partent, les dernières traces de l’étoile du Nord s’envolent, et déjà le voile s’affaiblit. Quand enfin la femme-monstre sort des bois, elle emporte ce qui reste de la barrière : la voie est libre.

Puis viennent les turbulences de l’océan : du haut de la falaise, s’écrasant contre la roche escarpée, puis dans le ventre d’un navire. Ça roule et ça tangue, entre les cordes enroulées et les malles. Des rats grouillent, et se font gober dans un nuage de fumée. Ce n’est pas bon. La distance de la forêt lui ronge les entrailles. Le filet de parfum doré l’appelle pourtant, au-delà des mers, au-delà de Ce-qui-a-été-écrit.

Soleil ! Sable ! La bouche en feu qui bave d’envie, parce qu’il est là, le précieux sang divin, il rôde sur ces côtes ! Alors elle arpente les plages, saute d’ombre en ombre des jours durant, remonte jusqu’à la baie –

LA FILLE EST LÀ ! Petite créature aux pupilles de loup et au cœur de pierre et au sang qui chaaaaaante, viens à moi ! Tends ta main vers ce museau que je te dessine, pose ce doigt curieux sur cette truffe brûlante…

REVIENS CHAIR TENDRE !

Mais les laquais se jettent sur elle et la fillette s’enfuit. Des phoques gras et luisants d’écume l’attendent : elle se jette à l’eau et disparaît avec eux. Alors la chimère hurle sa rage, elle pleure. Elle la sent encore, et les autres, tout proches mais intouchables. Elle se venge sur des pêcheurs et des égarés mais rien à faire : la faim reste.

Jusqu’à ce qu’elle suive le nouveau parfum jusqu’au port.

Les yeux de Mirage roulaient follement dans ses orbites. Sa bouche enfouie dans les flammes noires était sèche. Sa peau était incandescente. Pourtant, il s’accrochait toujours à la bête.

Il poussa plus profondément dans l’esprit de la chimère. Il ramassa les échardes de souvenirs. Il les saisit à pleines mains et les broya dans son poing. Une poussière brillante s’éparpilla aux quatre vents dans la grotte obscure. Il entendit au loin le long gémissement de la bête dans son étreinte, mais ne la relâcha pas. Lui-même commençait à perdre le contrôle. Les contours de son être se perdaient dans le flou poisseux de la chimère. Mais il restait encore une chose à faire.

Le beau visage marmoréen se détache dans l’intelligence noire. Il ouvre la bouche

L’horrible beuglement de la chimère déchira l’air. Les Galatéens tombèrent à terre, se bouchèrent les oreilles. Sur les marches du Conseil, Ojas enfouit le visage de Chidera contre lui.

Le cri s’arrêta aussi brutalement qu’il s’était élevé. Aussitôt, Ojas se retourna : sur les pavés de la place Pourpre, ne restaient plus qu’une longue trace de boue noire fuyant dans les rues, et Mirage inanimé.

Ojas relâcha précautionneusement la jeune femme et se leva. Ses jambes tremblantes le portèrent jusqu’à Mirage. Il s’agenouilla :

— Mirage… ? souffla-t-il.

Une main fusa. Ojas bascula vers le sol et se retrouva nez à nez avec le jeune homme. Les yeux de nuit étaient parcourus de paillettes dorées. Des traces de suie marquaient en arabesques les joues blanches. Mirage n’attendit pas que l’autre se remette de l’émotion qui semblait le submerger. Il chuchota :

— Il faut que tu ailles à la Baie.

— Non, souffla Ojas incrédule. Non, qu’est-ce que… Est-ce que tu vas bien ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

— La Baie des larmes, répéta Mirage en raffermissant sa prise sur son poignet. Heol s’y cache. Tous les dieux n’ont pas quitté l’île. Il faut que tu ailles la chercher.

— Ojas, éloigne-toi de lui ! s’écria la voix de Chidera derrière eux.

Les gardes, remis du choc, s’élançaient déjà pour les encercler. Mirage les ignora ; il gardait son regard planté dans celui du charpentier.

— La chimère, elle va tenter de la retrouver. Elle va lui mentir, lui dire que je suis mort. Tu dois la retrouver avant. Promets-le-moi, Ojas !

— Pourquoi est-ce que la chimère dirait à Heol que tu es mort ? demanda Ojas, les yeux écarquillés.

Mirage n’eut pas le temps de lui répondre : la pointe d’une lance vint se loger entre les deux hommes. Le garde qui la tenait cria :

— Recule, et laisse-le-nous !

— Non, attendez ! protesta Ojas, que trois soldats venaient déjà saisir. Non, il y a un malentendu, il nous a sauvé ! Il a repoussé la bête, il… Il nous a sauvé la vie !

Mais la lance tremblait dans les mains du gardes, et son visage trahissait une peur viscérale. Mirage relâcha Ojas.

— Non, non ! s’écria celui-ci de plus belle. Il y a méprise ! Chidera !

La Volindra se tenait debout sur les marches du Conseil. Très digne, les lèvres serrées dans une expression indéchiffrable, elle appuyait sur sa blessure. Le sang coulait en un mince filet de son épaule et s’accumulait sur les plis de sa robe, au-dessus de sa ceinture.

— Amenez-le à la villa Volindra, déclara-t-elle, et sa voix était suffisamment forte pour être entendu par tous dans la place silencieuse. Amenez-le à nos geôles ; nous nous occuperons de lui.

Mirage pouvait sentir sa peur avec tant de précision qu’il aurait pu la mettre en bouteille. Elle était si droite pourtant, elle se tournait vers les Galatéens avec une telle assurance ! Même les Landais encore à moitié cachés derrière les colonnes de marbre ou plaqués contre les murs paraissaient y croire. La jeune Volindra s’éclaircit la gorge et déclara :

— Aujourd’hui, le monstre qui terrorise notre belle cité de Galatéa a refait son apparition avant d’être mis en déroute par nos efforts. Cet individu, et elle pointa Mirage du doigt, a participé à sa défaite en l’amenant jusque dans notre piège. Néanmoins, son imprudence a mis en danger nos nobles invités de l’Empire, et cela constitue un crime grave. En attendant qu’une enquête soit menée pour tirer au clair les responsabilités de chacun, cet homme sera gardé captif dans nos geôles. Je le répète : aujourd’hui, nous avons remporté une victoire contre le monstre. Soyez désormais sans crainte !

Pas d’applaudissements cette fois. Les gardes se saisirent de Mirage ; il les laissa faire. Ses muscles étaient douloureux, son esprit engourdi. Il se força pourtant à lever la tête et à croiser le regard d’Ojas une dernière fois. Tandis que les soldats le traînaient sous les yeux de l’assistance médusée et encore sous le choc des évènements, il articula doucement, si bas que personne ne pouvait l’entendre :

— La Baie des Larmes. Heol. Va !

Ce n’est que quand le charpentier acquiesça enfin que Mirage s’autorisa à fermer les yeux.

Le noir l’engloutit.

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