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Le Renard dans la maison du Lion

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Par Pandasama

"La grâce de Mère-de-magie touche quelques rares élus. Et ceux qu'elle bénie plusieurs fois vivent au plus près de son cœur"

Conte du premier mage, Ode à Lady Rushiel

Ombre se traîne qu’au lit de Roselynd. Ses béquilles, réduites en amas d’échardes, ne peuvent plus la porter. Lorsqu’elle s’assoit sur le matelas, le sommier grince et s’écroule. Aucun meuble n’a survécu à sa transe induite par l’Élixir.

Tout va bien, se rassure-t-elle. Tout va bien.

D’une certaine manière, elle a raison. Si ses poumons sifflent toujours, ses blessures sont scellées et si elle ne pose pas le pied gauche trop vite, la douleur reste soutenable. Elle se rappelle son combat contre la créature en Roselynd et comment elle l'a mordue. Cette chose lui a fait du mal.

Cette…Chose !

Elle examine ses chairs, les palpe et ne relève aucune plaie, aucun hématome. Une lésion interne ?

Tout va bien, se répète-t-elle en se massant. Même si j’ai abîmé le corps de Roselynd, il va guérir. Je souffre juste un peu...

La peau de son tibia brûle, comme enfiévrée, sous ses doigts. La pression soulage sans la faire disparaître la gêne.

Et puis… Il n’y a rien qu’un mage ne puisse soigner.

Encore puissent-ils être payés pour leurs bons services.

Elle sursaute au bruit de vaisselle brisée. Une camériste toute frêle a trébuché sur une étagère cassée et s’est étalée sur le plateau qu’elle transportait. Celle du jour de son réveil, Ombre la reconnaît à peine sous sa tête bandée. La jeune mage clopine jusqu’à elle, lentement, mais sûrement. La petite fille, sonnée, peine à se redresser. L’entité tend une main pour l’aider et, reprenant ses esprits, l’enfant se recroqueville, les bras en avant et protège son visage.

L’entité recule d’un pas, perturbée. Elle transfère son poids sur sa jambe valide et attend que la camériste se relève toute seule.

Quel âge a-t-elle ? Huit ? Neuf ans ? s’interroge Ombre.

Plutôt douze et mal nourrie.

Sous les superpositions de tissus colorés de sa tenue, elle ne voit pas que la petite n’est pas très épaisse.

— Ramenez-moi une nouvelle paire de béquilles, ordonne Ombre lorsque la fille finit de rassembler la vaisselle cassée et s’apprête à partir. Oubliez mon repas.

Elle renonce à lui demander son prénom : la moindre parole effraye la camériste. Alors, elle la surnomme « Petite-Pousse », un sobriquet qui lui évoque la douceur d’une chevelure d’enfant. Un souvenir, pense-t-elle, qu’elle ne réussit pas à capturer. Petite-Pousse partie, elle retire son matelas de son sommier cassé et s’y assoit pour y reposer ses muscles endoloris. Elle repousse de sa jambe valide quelques débris et place une couverture sur ses épaules.

Je suppose que je vais devoir remplacer les meubles…

Mais comment, alors que les poches de Roselynd sont vides ? L’entité pourrait rire à l’ironie d’être si pauvre tout en étant l’aîné d’une des familles les plus riches de l’empire, mais elle n’en voit que la tragédie. Bien évidemment, elle rejette l’idée de vivre sur un matelas jeté au sol entre deux bouts de bois. Et elle aura besoin d’éli, si elle doit se remeubler et soigner ce corps. Elle ignore encore comment dénicher un adepte capable de le faire, mais elle trouvera. Lorsque Petite-Pousse revient, Ombre finit d’établir un plan, quoique le mot « plan » semble un peu surfait.

Qu’importe. L’idée d’abord, l’exécution ensuite.

Elle n’hésite qu’un moment. Quel danger encourt-elle à réclamer son dû ? Du mépris ? Des insultes ? Elle le supportera. Elle doit demander ou se taire. Roselynd aurait gardé le silence. Ombre s'y refuse.

La petite camériste n’a ramené qu’une vieille canne en bois en guise de béquille. L’entité s’en accommode. Les antiquités au vernis écaillé font partie de l’esthétique qu’on lui impose. Et, une fois habillée d’une robe en laine épaisse un peu sale, un peu trouée, dépourvue de ceinture et de bijoux, elle ne peut s’empêcher de noter la cohérence de sa tenue. La canne facilite sa progression alors qu’elle se dirige vers la salle de repas privée, celle de l’aile droite du palais. Elle chasse de sa main libre les feuilles d’érable qui valsent autour d’elle comme des papillons attirés par une flamme. Elle craint une rencontre avec les Harriot, mais se rassure : le Duc sera à la Guilde de la Magie, plongé dans ses recherches, Garance, elle, s’amuse en ville. Seules Clarisse et Roselynd occupent le château en journée.

Une chance que la gérance de la maison de Harriot soit laissée à la non-adepte...

Elle avance aussi vite que ses trois jambes lui permettent, l’heure du repas à commencer et elle ne souhaite pas rater cette fenêtre minuscule où elle est sûre d’affronter son adversaire.

Les quelques centaines de mètres qui la séparent de sa destination la torturent.

Arrivé, l’oiseau qui habite le sol du château l’accueille. L’étrange douleur qu’elle ressent lorsqu’elle entre dans le palais, comme si le volatile lui picorait le tibia, manque de la rendre folle.

Elle agonise, affamée, lorsqu’elle pénètre la petite salle à manger du palais. Clarisse lève les yeux à son apparition et arrête sa fourchette mi-distance pour la reposer dans son assiette. En tenue d’intérieur, cheveux ramenés en simple tresse, dénudée de son maquillage et de son éventail, la belle-mère semble dépourvue d’armure.

L’entité se jette sur la première chaise vide, celle directement en face de la maîtresse de maison masse sa jambe.

Un silence pesant s’installe. Les serviteurs alignés devant le mur à la gauche d’Ombre s’immobilisent. Clarisse serre sa fourchette.

Les deux femmes se jaugent. La belle-mère refuse de laisser entrevoir sa surprise et la belle-fille, sa tension. Ombre rompt le contact la première et se tourne vers la rangée de domestiques. Pour l’entité, ils ressemblent à des marionnettes au teint gris, sans vie ni volonté propre. Le vieux majordome dont une ligne horizontale barre le visage en dessous des yeux attrape son attention.

Il avance jusqu’à elle, les lèvres pincées.

— Lady Roselynd, commence-t-il, que…

— Le poisson semble délicieux, coupe Ombre.

Elle lève ses yeux d’ambre liquide vers le serviteur,  lance un regard en biais à la maîtresse de maison qui secoue imperceptiblement la tête. La bouche d’Ombre se tord en V. Elle tape du bout de l’ongle sur la table vernie, attends, alors que le domestique tombe ses iris mouchés d’or sur elle. Sa parodie de sourire s’éteint et elle penche sur le côté un visage perplexe. Elle est certaine qu’un noble de l’empire procède ainsi en public : ne pas donner d’ordre direct, seulement les laisser entendre.

C’est le moment où les mages frappent, n’est-ce pas ? se demande Ombre.

Elle les sait prompts à trancher le moindre affront à coup d’épée. Peut-être devrait-elle entrer dans cette danse-là, jouer des mains et des flammes. Peut-être. Mais Roselynd n’aurait pas agi comme cela. Et, même si elle en est la pauvre copie, elle craint de trop dévier de son rôle.

— Je crois que notre majordome vieillit, belle-maman. Le voici prêt à me laisser mourir de faim !

Le trait d’humour se percute contre le visage stoïque de Clarisse. L’entité plisse les yeux alors que le domestique glisse jusqu’à son poste et reprend sa posture morne.

Tant pis pour la nourriture.

Elle se recentre sur son objectif : l’argent. Pourtant, face à son adversaire, elle  hésite sur son angle d’attaque.

— Un repas vous attend dans votre chambre, Roselynd. Ne le laissez pas refroidir.

Ombre tord les lèvres dans ce qui ressemble presque à un vrai sourire. Clarisse sans-magie, maîtrisent mieux que Roselynd les manières des nobles de l’empire. Elle les imite si bien que l’entité sent ses muscles se tendre, pressés de la ramener au fanal et doit lutter pour rester assise.

— Non, belle-maman, ma nourriture a été… hum… s’est envolée, invente la jeune femme.

Elle déteste l’idée que Petite-Pousse subisse les conséquences de sa chute, alors elle invente. Un mensonge pitoyable qui ne dupe personne, elle en convient, mais sa capacité à mentir est toute récente. On excusera l’amateurisme.

La prochaine réplique d’Ombre meurt dans sa gorge, étouffée par une puissante odeur d’agrume qu’elle reconnaît.

Et alors que deux paires de talons martyrisent le sol, les muscles de Roselynd se tendent. Fuir ? Rester ? Deux désirs contradictoires saisissent son corps et ironie, l’immobilisent sur sa chaise.

— Oh, Roselynd ! s’exclame une voix suave.

Ah, cette voix…

Une main douce caresse sa chevelure sèche. L'entité lève la tête, les joues brûlantes.

Elle croise le regard d’Augustin de Sebour, qui replace une de ses boucles d’un gris presque blond, derrière son oreille. Comme Roselynd aimait ces yeux anthracite, ce visage aristocratique et ce tatouage sur son arête nasale, fait de courbes élégantes. Ombre, elle, préfère sa voix, qui sonne comme une chanson aux accords nostalgiques.

— Madame Clarisse, salue Augustin d’une tête inclinée.

Sa créature, un reptile rouge au fin duvet blanc, flotte derrière lui. Elle ne possède pas de nom, juste la désignation de « Serpent à plumes ».

— Lord Augustin, répond-elle sans chaleur, le regard braqué sur cette créature si insultante.

Clarisse déteste Augustin pour des raisons évidentes. Sa Garance ? Fiancé à un mage de vent ? Subjugateur d’une créature non nommée ? Fils de duchesse, certes, mais cela ne compte pas s’il ne porte par l’anneau d’or sur sa lèvre ! Des épousailles inespérées pour une Roselynd de Harriot, pas pour son trésor ! Elle lui cracherait au visage si elle le pouvait, personne n’en doute.

Ombre décide : elle n’affrontera pas d’adeptes aujourd’hui. Elle s’apprête à se lever lorsque des mains puissantes la forcent à sa place : Garance.  

— Tu n’oserais pas nous quitter maintenant, Roselynd, susurre-t-elle à l’oreille.

La menace implicite immobilise l’entité. Elle serre sa canne contre elle. L’objet ferait une pauvre arme contre un mage, mais le contact du vernis inégal la rassure. La demi-sœur la dépasse pour s’installer au côté d’Augustin, déjà assis, déjà servi.

— Tu ne manges pas Roselynd ? demande-t-il d’un ton faussement ingénu. Tu n’as pas besoin de perdre du poids, tu es parfaite telle que tu es.

Garance réprime un sourire alors que Clarisse reprend son repas en silence. Ombre jette un regard au majordome, qui garde les yeux vissés au sol.

— Tu sais, intervient Garance en exagérant les syllabes, il faut faire des efforts pour gagner du muscle.

Ça aussi c’est un moment où on doit être violent ?

Comme ce serait satisfaisant ! Les voir supplier ! Laver l’affront de leur sang !  

Mais je ne peux pas…

« Garance seule me détruirait ». « Roselynd ne ferait jamais ça ». Les arguments s’enchaînent et la font trembler de rage. Son hôte réussissait à encaisser ces remarques avec un sourcil levé. Ombre devine que son expression la trahit et le regrette.

— Si vous n’êtes pas venue ici pour manger, que faites-vous hors de votre tour ? demande Clarisse sans quitter des yeux de son assiette.

— Je…

Un éclat de rire coupe la parole d’Ombre, Garance qui réagit à un commentaire qu’Augustin lui a glissé à l’oreille. Roselynd enviait la façon qu’ils ont de se regarder, comme si rien d’autre n’existait. Le cœur de son hôte pinçait à chaque fois qu’ils entament ces conversations qui excluent le reste du monde. L’impostrice la méprise, un sentiment rejoint par l’œil acéré de Clarisse. L’entité se mord les lèvres pour retenir les insultes qui lui brûlent les joues.

— Je voulais… reprend Ombre

— Nous devrions visiter Oridie à la saison des fleurs ! s’exclame Augustin.

Le sourire sincère d’Augustin ressemble à celui de sa mère. Irelia, l’amie fidèle de la défunte duchesse de Harriot et l’alliée de Roselynd, mise à distance par un Duc aussi puissant qu’elle et qui cherche la moindre faille dans la garde des Harriot.

—...Simplement…

— Et nous devons emmener Roselynd ! répond Garance.

… Oh, mais je pourrais…

Ombre se lève d’un bon et frappe le sol de sa canne. L’oiseau d’or qui nage dans l’obsidienne s’éloigne et observe l’Entité.

— Je suis venue pour rapporter un vol, s’exclame Ombre de sa voix la plus guindée. Ma pension disparaît et malheureusement l’organisation de cette maison n’intéresse personne ici.

Ombre s’efforce de garder un ton égale, mais sa colère suinte à chacune de ses syllabes.

— Je vais chercher de l’aide ailleurs, lance Ombre en s’asseyant. Oh, je sais ! Je demanderai à Irelia !

Elle tente de faire croire qu’elle a cette idée sur le moment. Elle échoue. Clarisse se force à rire.

— Roselynd, êtes-vous idiote ? Les affaires de notre famille doivent rester au

sein de notre famille. Vous ne devriez même pas parler en présence d’Augustin.

— S’il vous plaît, belle maman ! Il est le fiancé de ma demi-sœur et a été le mien. Le seul moyen qu’il nous soit plus lié serait qu’il devienne l’amant du Duc.

Clarisse sursaute. Ombre elle-même, remarque à quel point elle s’est éloignée du rôle de Roselynd. Et sous le silence glacé de Garance et d’Augustin, elle continue :

— Augustin est mon frère par alliance, Irelia est donc ma deuxième ? Troisième mère ? Nous sommes en famille.

Son ton ingénu ne convainc personne. Les pensées de Clarisse s’emballent : si Irelia s’en mêle, le Duc en sera... agacé. Comment empêcher Roselynd de communiquer avec elle ? Surtout avec cet Augustin présent, dont la traîtrise circule dans les veines, plus épais que le sang ?

Dans son orgueil, elle refuse de voir la solution évidente : fléchir, écouter sa belle fille, lui accorder son pécule et passer à autre chose. Mais de quoi aurait-elle l’air, elle, la maîtresse de maison, duchesse de fait sinon de nom, si elle reculait devant « Roselynd de Harriot ».

— Vos histoires d’alliance sont bien trop compliquées pour moi, se lamente-t-elle, je ne suis pas mage, rappelez-vous. Vous devriez en parler à votre père !

Elle la congédie d’un geste las de la main.

Ombre jubile : comme c’est étrange qu’un seul cœur puisse à la fois ressentir du mépris et de l’admiration. Quelle action mesquine et efficace ! Clarisse a adroitement déplacé le problème. Ni Ombre, ni Roselynd n’oserait aller déranger le grand Aiden de Harriot, n’est-ce pas ? L’entité regrette juste que ce soit elle la victime de la manigance.

— Le Duc est absent et vous êtes…

— Il est dans son bureau, la coupe Clarisse. Il a préféré… sa santé…

L’excuse de sa présence au château meurt sur ses lèvres. C’est un signe qu’Ombre aurait dû relever, mais qui lui échappe trop occupé à tisser un contre-argument. Inutile, comprend-elle un peu trop tard. Ah ! Ce Duc ! Ce mur sur lequel se percutent tous les désirs de Roselynd ! Même Irelia de Sebour ne peut rien face à lui. Deux forces égales s’annulent après tout.

Ombre fait demi-tour, défaite.

Ou pas…

Que risque-t-elle, à aller trouver le Duc ? Être tué par son indifférence ? se convainc-t-elle alors qu’elle gravit les marches qui conduisent à son bureau.

Que risque-t-elle, sinon d’en tirer une leçon ? Une de celles qui ne s’apprennent que dans la douleur ?

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