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Subir des échecs, connaitre des réussites

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Par Pandasama

Un éclat de monstre face à la maitresse du temps est vaincu,

Ainsi Entité, oubliée fut.

Poème extrait de Anthologie des ulacs pour adeptes cultivés auteur anonyme.

Les doigts d’Ombre parcourent la chair de Roselynd. Les crevasses sur ses hanches lui délivrent un message clair : « Tu es vulnérable ».

Elle se souvient comment, jetée en arrière, en équilibre sur une chaise branlante dans la bibliothèque du Duc, son destin dépendait du bon vouloir de Garance. Et elle déteste ça.

Tel qu’il est, le corps de Roselynd ne la protégera pas.

Elle couvre ses blessures sous sa robe de chambre, agacée.

Ainsi les premiers objectifs d’Ombre se dessinent : sceller ses cicatrices, puis partir en quête d’un soigneur pour guérir bien et traiter les poumons sifflants de son hôte. Comment ? Elle l’ignore.

L’idée d’abord, l’exécution ensuite.  

Le docteur de Beauclaire, arrivé ce matin, prépare sans enthousiasme une potion et des bandages propres sur une table en bois blanc. Il s’est endimanché dans sa longue tunique maintenue par une ceinture décorée de fleurs en lin fin, trop estivale pour la saison, et son pantalon en velours qui a connu de meilleurs jours. Le médecin porte même autour du cou un éli serti d’éclats de saphir gris, qui peinent à s’illuminer. Il ressemble à une vieille poupée en tissu, une de celles qui flétrissent dans les greniers. Ombre se garde bien de le lui faire remarquer.

Lui, sera inutile, calcule l’entité, à moins que…

– Vendez-moi votre Élixir.

Le docteur lance un regard à la créature. Il l’ignore. Rien de plus normal, elle n’est pour lui que la fille mal aimée du duc. Ainsi associée à Roselynd, elle peut oublier l’idée d’être prise au sérieux.

Elle sort d’un tiroir un coffret de velours et se traîne sur une seule béquille jusqu’à de Beauclaire. Elle le jette devant le médecin et renverse ses décoctions qui imbibent la ouate des bandages.

De Beauclaire bondit de sa chaise, les narines frémissantes et une main levée près à se défendre. Il suspend son geste lorsque Ombre ouvre la boîte. Il plisse les yeux, éblouit par une intense lueur écarlate.

Dans l’écrin dorment trois grenats ronds, plus fondus que sertis dans le métal et chacun accroché à des plaques d’or, qui porte les lettres cunéiformes du nom de Roselynd et d’Augustin comme gravé au couteau. Le tout est fixé à un tour de cou en cuir, qu'il ne résistera pas à la charge. Si la pièce utilise des matériaux nobles et coûteux, l’orfèvrerie est amatrice, au mieux.

Les pupilles du docteur s’agrandissent pour absorber la lumière des gemmes libérée du coffret, qui teintent les murs et qui taillent les traits du médecin pour ne laisser apparaître qu’un Gargantua à la bourse insatiable.

Ah, maintenant que je l’ai vu, je vais regretter tout ce rouge, déplore l’entité. La lumière des joyaux est si belle !

Si elle connaissait l’existence de cette parure, un cadeau de l’ex-fiancé de Roselynd, elle en avait fui le souvenir amer. Et même si elle avait voulu garder ces bijoux, comment aurait-elle payé le praticien ? Certes, en tant que Harriot, Roselynd touche une pension, mais celle-ci peine à arriver à la jeune adepte et aujourd’hui, les caisses de Roselynd font grise mine.

– Je souhaite acquérir votre Élixir, répète Ombre.

De Beauclaire peine à répondre. L’entité n’explique pas que ces pierres ont amassé la force de la flamme de Kareha qui illumine le fanal.

Cinq ans. Les gemmes ont accumulé cinq années d’une des magies les plus puissantes de l’Empire. Elles ne valent certes pas les yeux de Kareha de la bibliothèque, mais le docteur pourrait s’acheter avec elles deux autres Élixirs, une petite maison à la capitale et vivoter quelques années avec le reste de son pécule.

Le médecin referme l’écrin d’une main tremblante, le visage pâle. Ses jambes l’abandonnent et il retombe sur sa chaise, la respiration lourde. Il a sous ses doigts plus d’argent qui ne pourrait espérer en avoir pour cette simple potion. Oui, la mixture vaut cher, mais pas aussi chère. Ombre comprend : un mage sans nom, avec une créature anonyme et qui ne travaille pas dans un ordre vit dans la pauvreté. Il a dû endurer des sacrifices et se ruiner pour obtenir ce petit bout de miracle. Et ce que lui propose la fausse Roselynd, c’est un répit financier.

L’entité tend la main et d’un geste mécanique et de Beauclaire y place l’Élixir. Sans le choc, il se serait interrogé : pourquoi une héritière ne se procure-t-elle pas la potion elle-même ? Est-elle mal aimée à ce point ?

Heureusement, sinon elle aurait dû expliquer que sa famille ne doit rien savoir de son rétablissement et admettre qu’elle craint leur réaction. Ce qu’Ombre ignore ( comment le saurait-elle? ) c’est que, dans son état, le docteur ne peut pas la mettre en garde. Les élixirs ? Miraculeux ? Oui, mais un demi-prodige seulement. À cause des transes dévastatrices qu’il entraîne chez les mages, si la posologie n’est pas respectée.

Guérir vite, se rappelle-t-elle

Ombre ne prend même pas le temps d’inspecter le liquide contenu dans cette petite fiole de cristal avant de l’avaler.

De Beauclaire se lève d’un bond, il renverse la table devant lui alors qu’il essaie d’atteindre sa patiente. Trop tard. L’entité tombe au sol.

Elle plonge dans l’inconscience, s’y noie. Elle entend vaguement le docteur l’appeler. Le son lui parvient comme un écho et meurt alors qu’elle sombre.

La chambre du fanal a disparu. L’esprit d'Ombre flotte dans un espace blanc. Elle discerne ses propres contours, comme gribouillés à l’encre noire. Sans le corps de Roselynd, l’entité sent l’odeur nauséabonde de la maladie de son hôte.

Les limbes ? Non. Le silence et les effluves qu’elle perçoit la rassurent : dans l’entre-deux, même le silence n’existait pas. Alors où est-elle ? La réponse lui vient avant qu’elle ne puisse en formuler la question : à l’intérieur de Roselynd. Dans son corps ? Son âme ? Ou peut-être, hallucine-t-elle ? Ombre manque de mots pour définir ce qu’elle vit.

La tache d’encre qui représente Ombre frissonne. Quelque chose l’observe.

Roselynd ? Non. Autre chose.

Les contours de l’entité tremblent. Tout aurait dû être facile : prendre l’élixir, refermer ses plaies, puis trouver une solution plus viable aux problèmes de santé de son hôte.

Elle sent un souffle, comme une respiration.

Son origine n’est pas vivante au sens biologique du terme. Il provient d’un amas de taches noires, agglomérées dans une apparence quasi humaine. L’essaim bourdonne, offensé par la présence d’Ombre.

Elle décèle chez cette créature un embryon de conscience, quelque chose d’assez proche des feuilles d’érable : une nuée dans laquelle s’imprime un ordre simple.

L’armada jette tout son poids sur la poitrine de l’entité. Et, en contact avec l’ennemi, Ombre en comprend la nature : de la magie dans son aspect le plus pur, le plus sauvage.

… pas du feu, comme elle serait en droit d’attendre…

Cette puissance, cette ennemie elle la reconnaît, car elle lui ressemble.

De la magie d’ombre.

L’entité recule, évite les attaques qui suivent, cherche à fuir, mais où peut-elle aller ? On peut courir vite et loin, mais on ne peut se distancer. Et la nuée noire est déjà sur elle…

L’essaim bourdonne de plaisir lorsqu’il entoure l’intruse pour l’écraser

Est-ce que cette menace existe depuis toujours en Roselynd ? Cette chose est-elle venue ici avec elle ? Ombre s’en fiche. Pourquoi s’en inquiéter alors qu’elle pourrait mourir ? L’ennemi sans forme serre sa jambe gauche et augmente la pression.

Ombre parcourue par le cri qu’elle ne peut pousser, souffre en silence. Même dans cette forme éthérée, l’entité n’échappe pas à la douleur.  

Peut-être, si elle en avait eu la possibilité, aurait-elle lâché une larme lorsque ses os craquent sous le poids de l’adversaire.

Rien de plus dangereux qu’un animal acculé et blessé et Ombre n’en est pas si éloigné.

Elle ne réfléchit plus et son instinct de survie prend le dessus. Elle se débat, donne des coups de pied de sa jambe valide qui n’ont aucune portée. Désespérée, elle utilise la seule arme qui lui reste : ses dents.

L’entité mord et perce l’une des boules noires, qui craque sous ses canines comme le glaçage d’une pâtisserie.

Un liquide âcre s’écoule en elle, l’enivre de puissance et réveille une soif qu’elle ignorait. Elle arrache un morceau de cette masse, l’avale. Le pouvoir qui la parcourt l’électrise. Le bourdonnement de l’essaim ressemble à un râle animal et lâche sa proie. Les deux formes se jaugent, cherchent dans l’autre une faiblesse dans laquelle s’engouffrer.

Ombre attaque la première : si elle ne trouve aucune faille dans son adversaire, elle en taillera une.

La nuée répond à l’offensive et les deux formes se percutent de toutes leurs forces et l’onde de choc fait trembler le non-espace, prêt à le fracturer. Ombre plante de nouveau ses dents en son ennemie, et avale un à un, les organismes qui composent la colonie. Et alors que l’ichor de la créature obstrue sa gorge et menace de l’étouffer, l’entité n’arrive qu’à former qu’une seule pensée :

J’ai faim… Dieu que j’ai faim.

Cette pensée l’obsède si bien qu’elle en oublie la peur et la douleur. Elle ne remarque pas que chacune de ses bouches fracture le domaine autour d’elle.

Et comme elle a faim, elle mange.

L’entité attrape des morceaux de son adversaire alors qu’il tente de fuir et enfonce dans sa gorge.

Et dans un bruit de porcelaine brisée, l’espace s’effondre.

Ombre se réveille, éjectée de sa transe. Elle inspire, tousse et sent encore le goût du sang de la créature.

La pierre du fanal refroidit sa joue, sa crise l’a projeté au sol. Elle peine à se souvenir de l’Empire, de Roselynd, des Harriot et de son identité. Elle se force à se redresser et réussit à peine à s’appuyer sur genoux. Son estomac vide recrache de la bile sur des éclats de bois. Des meubles renversés et brisés dansent, flous, autour d’Ombre. À quelques pas d’elle, de Beauclaire à terre agite devant lui un pied de table verni de blanc comme une arme d’une main et retient son cache-œil déchiré de l’autre.

— Par l’Empereur Fou ! Par l’Empereur Fou ! balbutie-t-il. Qu’est-ce que vous… qu’avez-vous avez fait ? Qu’est-ce que vous êtes ?

Le docteur cherche à fuir et préfère lâcher sa pauvre arme que la loque qui cache son œil.

Ombre appelle la magie. Elle va lui répondre, elle en est certaine, même si son utilisation contredit tout ce qu’elle comprend du corps et de l’hérédité de son hôte.

Elle le sait parce qu’elle l’a absorbée et elle fait maintenant partie d’elle.

Et comme attendu, les ténèbres réagissent, ils glissent entre ses doigts et se soumettent.

Pour la première fois, la jeune mage remarque les contrastes de la chambre de Roselynd. Elle note l’obscurité qui se cache entre les meubles flottants et les contours sombres que projette le docteur. Autant d’armes à sa disposition.

L’entité tend le bras et saisit l’ombre du médecin comme on attrape une mouche au vol. Elle le sent à peine lui résister. Sa poigne immobilise de Beauclaire qui, déséquilibré, tombe à terre, où elle resserre sa prise avant de le faire glisser jusqu’à elle.

Comme elle savoure la terreur de Beauclaire ! Enfin, quelqu’un contemple Roselynd de Harriot avec autre chose que du dégoût et du mépris ! Et dans cet œil gris d’adepte du vent et l’autre qu’elle découvre bleu, elle lit une terreur profonde qui transperce un rideau de larmes.

Ombre sourit, penché vers de Beauclaire. Lui ne voit que des yeux d’un ambre ardent et des dents blanches qui tranchent un visage noir.

– Ne partez pas mon lord, susurre Ombre, nous devons discuter.

La magie de l’entité vacille. Elle tremble. Drainée par son combat en Roselynd et sa guérison par l’Élixir, elle sait qu’elle ne pourra pas maintenir sa poigne longtemps. Elle doit agir vite, avant de faiblir, avant qu’il se rappelle qu’elle n’est que « Roselynd ».

– Que s’est-il passé ? questionne-t-elle.

De Beaucaire bafouille une réponse qu’Ombre peine à décrypter. Elle comprend que la potion lui a fait perdre le contrôle de sa magie. Ce n’est pas sa faute si elle n’a pas voulu l’écouter, se plaint le docteur, puis Ombre à tenter de le tuer quand même ! L'Ombre en question ignore cette dernière partie, elle se concentre sur le fait que, inconsciente, son corps à agit seul. Elle ne demande pas si son affrontement en Roselynd est normal. Non, il ne l’est pas et l’entité gardera cette information pour elle jusqu’à sa mort.

– Vous… vous avez utilisé la magie d’ombre pendant votre… La duchesse a-t-elle… avec un adepte des ténèbres ?

Le regard du docteur s’égaye, calcule. La magie des ténèbres circule dans les veines de Roselynd, c’est indéniable. À travers la mémoire de son hôte, Ombre pensait que le mépris des Harriot venait de la faiblesse de ce corps, mais peut-être qu’il existe une autre raison ? Comme le fait que le Duc ne soit pas le père de son hôte ? L’entité chasse cette idée. Non. Roselynd ressemble trait pour trait, cheveux noirs compris, à la défunte sœur du Duc. Roselynd est une Harriot, une vraie.

– Le Temple sera heureux d’apprendre votre double éveil, c’est un honneur rare ! s’égaye de Beauclaire. Et je suis certain, Lady Roselynd, que vous saurez me remercier d’avoir participé à votre ascension.  

Oui, l’Élixir lui a permis ce « double éveil », mais le docteur est bien audacieux d’en tirer crédit. Cet éveil, Ombre le doit à elle-même et son combat contre cette chose dont elle ne déterminera jamais vraiment l’origine. Elle déglutit au souvenir de sa rencontre avec Garance. Si elle devient l’un des quelques adeptes de l’Empire à maîtriser deux magies, elle touchera une gloire que sa demi-sœur ne pourra accepter. Et elle refuse de l’affronter de nouveau. Elle cligne des yeux, de la sueur perle sur son front et la fièvre la tenaille. La jeune femme secoue la tête ; elle doit se concentrer.

– Le temple hein, demande la mage alors qu’elle cache l’œil droit du docteur d’une main, les Gardiens connaissent-ils votre petit secret ?

Le médecin blêmit. L’entité se rappelle que le culte Êlori déteste le mélange de forces jugées contraires, comme l’ombre et le feu… ou le vent et l’eau. Et cet œil bleu azur prouve que des adeptes d’eau entachent sa lignée. Elle se fiche de ce genre de préjudice, mais pour être la reine du bal, il faut danser au rythme des normes sociales.

– Et je suis certaine que le duc, mon père, sera ravi d’apprendre que vous avez accusé la duchesse d’être la mère d’une métisse.

Ombre calme sa respiration. Elle ne sait pas si la menace possède un vrai poids, mais elle imagine bien que l’orgueil du Duc n’ignorera pas un tel affront, même s’il concerne Roselynd. Et, elle n’a pas besoin de le découvrir, juste que de Beauclaire en soit convaincu. Elle le libère de son emprise, elle ne peut pas la maintenir plus longtemps de toute façon. Elle laisse le docteur se relever. Debout, il se débat pour remettre en place son col déchiré, piétine.

– Vous ne direz pas que…

– … Votre incompétence m’a presque tuée ? Non, je ne dirais rien. Et j’espère bien que vous êtes assez intelligent pour ne pas vous en vanter.

Comme il reste perdu et immobile, elle le chasse d’un geste de la main. Il n’obéit pas tout de suite, il récupère le collier de Roselynd avant de quitter Ombre. De Beauclaire est de cette espèce rare qui, même dans les pires situations, n’oubliaient pas leurs biens.

Le docteur parti, elle examine ses plaies. Elles sont encore d’un rose vif, mais elles semblent définitivement fermées. Satisfaite, elle se lève. Ombre devra expliquer les dégâts de la chambre de Roselynd… Elle trouvera bien une raison…

Elle entame un pas. Tombe au sol dans un cri.

La douleur qu’elle ressent en dessous du genou gauche est insoutenable.

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