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L'ire des flammes

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Par Pandasama

« Le duc Aiden de Harriot, n’est pas seulement un chercheur émérite. Il est un pacificateur, un esprit méthodique, calme et ordonné qui nous permettra de mieux comprendre la magie. »

Extrait de la préface de La représentation d’Êlo à travers les âges, par Lord Xaver de Mont-Tomb

L’odeur de soufre aurait dû l’interpeller.

Ombre ignore aussi les autres signes : les domestiques qui fuient et l’oiseau imprimé sur le sol d’obsidienne qui abandonne sa poursuite à quelques pas du cabinet du Duc. Épuisée depuis qu’elle a gravi l’escalier qui l’a conduite jusqu’ici, elle avance pourtant, déterminée. Elle regrette que seul le fanal utilise la magie spatiale, le Temple la distribue avec parcimonie. La fatigue ne l’empêche pas de cheminer en conquérante. Elle est, sans le savoir, un Carthaginois en direction de Zama.

La porte du bureau du Duc bâille, crache une fumée à l’odeur âcre et des grognements d’animaux. Plus Ombre approche, plus cet antre ressemble à la gueule béante d’un dragon. Elle s’arrête pour reprendre un souffle hésitant. L’entité se force à avancer, si elle réfléchit maintenant, elle fera demi-tour et aura perdu. La défaite… Quelle idée déplaisante !

Alors, elle pousse de la canne la porte du bureau.

Quelque chose craque sous son pied : du bois et du verre brisé. Sur sa gauche, elle voit Rhaeka allongé. Sa queue balaie des feuilles déchirées et calcinées. Les précieux meubles façonnés par le Temple, pourtant ignifugés par la magie sacrée, portent des sillons noirs encore fumants. Debout au milieu des décombres, le Duc, les cheveux en bataille, s’acharne sur ce qui devait être une table. Ses phalanges ensanglantées se moquent bien des échardes et battent le bois sans s’interrompre. L’écume aux lèvres, le regard enflammé, Aiden de Harriot ressemble à un animal.

Le bureau du Duc disparaît.

Ombre hallucine les flammes d’un renard, ressent l’ire d’une Garance. Une image s’impose en elle ; les lacérations des meubles deviennent celles de sa propre chaire. Elle se rappelle la douleur de sa peau griffée et tranchée. Ce souvenir appartient à Roselynd, elle le sait. Ils n’en demeurent pas moins horribles.

Ses jambes s’emmêlent, lorsqu’elle cherche à fuir. Elle tombe en arrière, rampe.

L’entité a enfin compris son erreur, bien trop tard.

Rhaeka, se lève et bondit sur elle et la cloue par terre, dos au sol.

La respiration d’Ombre s’accélère, et comme le monstre appuie sur ses poumons, elle suffoque. La bête grogne du fond de sa gorge. Ses babines se retroussent en un sourire terrible alors qu’il aspire à grande bouffée l’effroi de sa victime. Les créatures magiques n’ont pas besoin de se nourrir, mais elles restent gourmandes. Elles cherchent de nouveaux goûts pour aiguiller leurs papilles. Le lion, lui, apprécie celui de la terreur, qu'il savoure à petites lampés. Et ce n’est qu’une fois rassasié qu’il relâche sa proie avec un regard qui promet un autre repas.

Le dos d’Ombre lui fait mal, elle tousse, la respiration sifflante. Lorsqu’elle se redresse, se mélangent encore dans sa vision le bureau dévasté et un arbre ravagé par les flammes. Elle attrape sa canne et la frotte, les craquelures du vernis la ramènent à la réalité.

Lorsqu’elle revient à elle, le Duc la toise. Les losanges entre-chassés, tatoués sur son arête nasale, brillent comme parcourus par de la lave en fusion. Ses yeux sont dirigés vers elle, mais il ne la regarde pas vraiment. Il ne voit que sa rage.

Le Duc la saisit par le cou et la soulève.

Les pieds d’Ombre touchent à peine le sol. Elle halète aussi bien étouffée par la maladie que par sa poigne. Son propre poids pèse sur sa nuque et les larmes aux yeux, elle imagine déjà ses os céder.

Elle lâche sa canne et avec elle, son dernier ancrage. L’entité se débat, frappe, mais la main d’Aiden de Harriot la maintient trop fermement. Et elle continue de perdre.

De perdre son souffle. Sa volonté. Sa conscience.

Et bientôt, elle perdra la vie.

Les lèvres d’Ombre bougent en silence. Vite, trop vite, ses forces l’abandonnent. Ses bras retombent mollement le long de son corps.

Elle s’écrase au sol. Ses poumons s’embrasent, lorsqu’ils se gonflent d’air. Elle tousse. Son estomac vide recrache de la bile. Elle lève les yeux sur l’homme qu’elle pensait inoffensif et comprend son erreur. Une erreur évidente, mais excusable : elle n’existe que depuis quelques jours. Peut-on en vouloir à une enfant de se brûler après qu’elle a, fascinée par les flammes, joué avec elles ? Non. On ne peut qu’espérer qu’une leçon en soit tirée.

L’ombre du Duc l’enferme. Son altercation avec Garance avait au moins eu le mérite de l’exciter, de réveiller chez elle son instinct de survie… Ici, elle ne ressent que le froid, son sang se fige dans ses veines. Et si la peur fait vivre, ce qu’elle éprouve ici a le confort d’une tombe.

Face à Garance, c’était juste de la peur c’est ça, la « terreur »

Et dès qu’elle identifie cette émotion, elle se promet de ne plus jamais l’éprouver.

— Que. Faites. Vous. Ici, aticule le Duc.

Elle se masse la gorge, les syllabes peinent à passer sa trachée écrasée. Comme si elle les avait toujours connus, Ombre remarque chez l’homme des signes d’impatience, si elle ne répond pas, elle n’échappera pas à sa colère cette fois.

— Je… v-votre épouse m’envoie, bégaye Ombre. Ell-elle… souhaite que vous résolviez une question domestique.

— Vous pensez que j’ai le temps de…

— V-votre... Belle-maman semble l-le croire, débite Ombre, elle m’envoie ici pour… ma pension a… disparu.

La voix de l’entité se meurt. Elle peine à déchiffrer l’expression du Duc, figée, comme un mécanisme cassé. La rage évanouie sur ces traits devrait rassurer Ombre, mais la froideur de sa figure et ses yeux qui la scrutent la tétanisent. En colère, le Duc attaque, elle le sait maintenant. Calmes et réfléchies, ses actions seront plus difficiles à deviner. L’entité ne détourne pas le regard. Elle est une proie guettant les mouvements de son prédateur.

Le Duc rit.

Avec soin, il essuie son visage, se recoiffe et efface de ses doigts entraînés tous signes de démence. Ombre recule, lorsqu’il s’accroupit devant elle. Elle cherche sa canne à tâtons, en vain.

— Combien ?

Elle constate avec effroi qu’il la regarde toujours. Et pétrifiée par son attention, elle peine à respirer.

— Combien ? répète-t-il.

— Trois… trois mille eli, hasarde la jeune femme.

La somme, aberrante, fait à peine ciller le Duc. Ombre lance, comme de rien, le triple des revenus annuels d’une famille bourgeoise, une goutte d’eau dans les comptes des Harriot.

Aiden de Harriot se relève avec un simple « très bien » et s’occupe à lisser sa chemise. Il ne la voit plus et libéré de son attention, sa poitrine lui semble plus légère.

Elle essuie une sueur épaisse alors que le Duc replace les restes d’un fauteuil en équilibre sur trois jambes. Et comme si son accès de rage n’avait jamais eu lieu, il s’y installe et saisit un livre auquel il manque la couverture. Aiden de Harriot ne tombe pas, bien entendu. La gravité, son assise aussi, semble bien trop effrayée par le mage pour le laisser se ridiculiser. Rhaeka s’allonge, paisible, au pied de son adepte.

De nouveau invisible, Ombre récupère sa canne et sort de la pièce sans tourner le dos au père de Roselynd.

Ses boyaux se tordent, elle se plie en deux comme frappé aux côtes. Et le visage pâle, elle clopine en direction de sa tour.

Dehors, le soleil tente de redonner ses nuances ambrées à la peau d’Ombre, délavée par l’angoisse. Ses couleurs, elle les a perdues dans le bureau du Duc.

Elle s’arrête à mi-chemin, lorsqu’elle croise Clarisse, habillée pour sortir.

Leurs regards se rencontrent et pour la première fois, l’expression de la belle-mère se fissure.

— Vous y êtes allée ? s’horrifie la marâtre.

Son masque de dignité glisse un instant et Ombre entrevoit chez elle de la terreur et la pitié. Clarisse se reprend vite. Son empathie, son instinct de survie, elle doit les garder pour les choses qui comptent réellement : sa fille, sa position sociale. Son cœur n’a pas de place pour une Roselynd, aussi blessée et misérable soit-elle. Pourtant, lorsqu’elle remarque les hématomes sur la gorge de sa belle-fille, elle porte la main sur une épaule qui la fait encore souffrir.

Ombre entrevoit ces émotions, sans pour autant en deviner les causes. Même dans son état, cette vision la perturbe.

Clarisse serait-elle humaine ?

L’entité cherche quelques mots coincés entre un début d’empathie et les souvenirs terrifiants de Roselynd. Mais avant qu’elle réussisse à en réunir assez, la belle-mère fuit la confrontation.

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