I
M U K A S H I M U K A S H I
Les feuilles murmurent
Quand le vent joueur capture
Le doux chant de l’arbre
Nombre de légendes traversaient les contrées de l’empire de Hinode, racontées souvent sur les placettes de villages devant foule d’enfants curieux, tantôt sur les routes en remerciement d’une boule de riz, tantôt quand rien n’aurait pu le prédire.
En effet, tout le pays baignait dans cette atmosphère où le merveilleux côtoyait le réel, où les esprits appartenaient aux traditions du passé comme du présent, et que petits et grands avaient appris à craindre. En même temps, quel voyageur n’aurait pas redouté se retrouver encerclé d'onibi¹ dont les flammes couleur d’orage auraient léché le campement ? Quelle jeune fille n’aurait pas hurlé à la caresse froide sur sa joue d’une hōnade² sortie des ténèbres ?
Il existait pourtant un conte qu’aucuns connaissaient, une rumeur glissant sur les sentiers, à peine un murmure emporté par la brise, une goutte d’eau de pluie d’automne. On l’appelait l’Arbre de la kitsune et, comme tous les contes, il commençait par : mukashi mukashi³.
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Autrefois, il y a longtemps, aux confins des campagnes, par-delà la montagne Kimōra, se dressait un sanctuaire au sein d’une immense forêt dans laquelle nul n’osait s’enfoncer.
Quand les premiers Hinodejin vinrent s’installer dans cette région reculée, ils s’étonnèrent de découvrir ce vaste domaine religieux loin de toute âme qui vive. Y voyant – non sans appréhension – le signe évident de la présence d’esprits puissants, ils bâtirent leur village dans la plaine avoisinante. Et comme ils l’espérèrent, celui-ci prospéra rapidement. La nature leur était des plus généreuses. En reconnaissance d’un ciel clément, de récoltes fructueuses, ou même d’un mariage heureux, les villageois montaient, avec méfiance, les toutes premières marches menant jusqu’à l’entrée du sanctuaire, marquée par deux hauts poteaux reliés par une corde sacrée shimenawa, s’inclinaient devant et repartaient sans plus s’attarder sous l’ombre imposante des arbres.
Il était, cependant, un jeune homme, prénommé Tsutomu, qui n’avait pas peur de passer sous ce torī et de s’aventurer dans Furuimori-taisha. Il gravissait les escaliers de pierres irrégulières interrompus par le cours d’un large ruisseau, retirait ses chaussures, qu’il laissait sur la berge, et tressaillait au contact de l’eau glaciale sur ses pieds nus. Là, il se lavait les mains et la bouche avant de traverser, puis reprenait son ascension. Il cheminait entre les arbres et les lanternes couvertes de mousse durant de longues minutes, l’esprit bercé par le tremblement des frondaisons, le craquement des branches, le grondement noueux des troncs qui le dominaient, et continuait ainsi jusqu’au bâtiment de culte.
Tsutomu était luthier, et facteur de flûtes à ses heures. Aussi, chaque fois qu’il avait besoin de bois, il montait jusqu’au sanctuaire prier les esprits de la nature de lui permettre de trouver l’arbre idéal pour la confection de nouveaux instruments.
Au fil du temps et des aller-retours, ses voisins finirent par le solliciter afin qu’il déposât pour eux les offrandes qu’ils lui confiraient.
— S’il vous plaît, le supplia-t-on avec forte inclination, ma pauvre mère est malade, pouvez-vous offrir cette courge aux Kami⁴ pour qu’ils l’aident à recouvrer la santé ?
S’ensuivaient des reniflements pudiques et un regard humide afin de susciter un peu d’empathie. Il arriva même qu’on lui envoyât directement des petits enfants dont les joues poupines et le frémissement de lèvre inférieure suffisaient à le faire plier.
S’incliner. Monter. Laver la main droite, puis la gauche, puis la bouche.
Continuer jusqu’au temple. Prier. Tout redescendre.
— C'la saison de l’agnelage qu’arrive et j'veux que mes bêtes mettent bas dans de bonnes conditions, donc emporte ça pour Eux quand tu montes là-haut, lui lâcha un autre en lui fourrant des œufs entre les mains avant même qu’il ne répondît.
Cela arrivait – comme par hasard -, quand il était déjà occupé par ses tâches. Une fois même, alors qu’il ramenait de l’eau du puits, on les lui avait directement glissés dans l’un de ses seaux.
S’incliner. Monter. La main droite. La main gauche. La bouche.
Continuer. Prier. Redescendre.
— Quand on réalise de bonnes choses de son vivant, on sait qu’on pourra quitter le monde avec une âme pieuse, argumenta un dernier pour être sûr qu’il emporte son chou.
Se clôturaient de cette manière des monologues attachants, mais nébuleux, auxquels étaient accoutumées les vieilles personnes, avec cette tendresse simple qui n’appelait pas au refus.
S’incliner. Monter. La droite. La gauche. La bouche.
Continuer. Prier. Redescendre.
À chaque fois, Tsutomu acquiesçait avec le sourire. Tous avaient rapidement compris que le jeune artisan était serviable, si bien que deux ans après son installation au village de Furuimori, il faisait le trajet toujours plus chargé que la fois précédente.
Un soir qu’il s’attarda plus que de raison dans la forêt, Tsutomu se fit surprendre par l’orage. Menant sous l’averse, à la seule lueur d’une lanterne, son bœuf qui tirait l’arbre qu’il avait abattu, il entendit des plaintes venir d’un peu plus loin sur le sentier. Hâtant le pas, il aperçut une silhouette qui boitait douloureusement sous une imposante cape de paille et luttait contre le vent pour maintenir son sandogasa sur sa tête. Malgré l’appréhension, il se rapprocha jusqu’à sa hauteur.
— Excusez-moi. Est-ce que vous allez bien ?
Quelle ne fut pas sa stupeur de découvrir une jeune femme appuyée sur un long bâton.
À ses mots, elle avait tourné sur lui un visage de porcelaine baigné de larmes et de pluie, fendu par des prunelles aux éclats d’automne. Une mèche de cheveux enténébrée avait glissé de l’ombre de son large chapeau de voyage qu’elle laissa finalement s’envoler avant de chanceler.
Tsutomu la rattrapa de justesse ; elle s’était évanouie. Aussi, il la hissa sur son dos déjà alourdi par ses kosode⁵ gorgés d’eau et la porta jusqu’à sa modeste chaumière, sans se retourner ; sans voir la feuille d’érable tourbillonner au ras du sol.
Une fois arrivé, débarrassé de ses sandales maculées de boues et ses pieds rapidement lavés, il retira la cape trempée et les geta de son invitée pour les laisser négligemment à l’entrée. Sans perdre plus de temps, il la transporta jusqu’au foyer creusé au centre de la maison, la déposant avec délicatesse sur les maigres coussins qui agrémentait les nattes disposées autour.
Il raviva les braises, ajouta du bois bien sec. Très vite, le feu s’anima.
Il alla ensuite chercher de l’eau et essaya de faire boire la mystérieuse inconnue. Maladroit, une main sous sa nuque pour mieux porter le bol à ses lèvres, il ne pouvait plus détacher son regard d’elle. Elle avait des traits d’une finesse irréelle, une bouche délicate, des sourcils en arc minces, mis en valeur par une cascade de cheveux noirs glissant sur la soie de son kimono, en camaïeu de vert, aux délicats motifs de montagnes.
À cet instant, Tsutomu se dit que la fatigue lui brouillait très certainement l’esprit ; mieux, qu’il devait rêver. Il reposa doucement la tête de la belle évanouie – car il fallait toujours être prudent avec les rêves – et parcourut quelques instants l’étroite terrasse couverte qui contournait la maison. Au rythme du défilé de murs et cloisons qui séparait l’intérieur du dehors, l’inconnue disparaissait et réapparaissait de sa vue. Elle n’avait pas bougé, aussi refit-il le tour en sens inverse – comme si les songes se préoccupaient de savoir si vous alliez de l’ouest à l’est au lieu de l’est à l’ouest – pour se rendre à l’évidence qu’elle passerait bien la nuit chez lui.
Il était alors retourné sous l’averse – cette fois sous un parapluie au papier huilé percé par endroit –, pour s’occuper de son bœuf, attaché à la hâte devant l’étable, et avait cueilli quelques légumes et racines pour le repas.
Ce fut au moment où Tsutomu repassa la porte, qu’il réalisa que la cape et les chaussures de la jeune femme, qu’il se rappelait parfaitement avoir laissé là, avaient disparu. Les sourcils froncés, il balaya du pied trois feuilles ocres et la pensée qu’on ait pu les voler juste sous son nez. Sans doute le vent les avait-il repoussés plus loin.
Malgré cela, il tenta, tout en cuisinant, de se remémorer ses faits et gestes depuis son arrivée. La marmite sur le feu, il en profita pour tirer un paravent et un futon sur lequel accueillir son étrange invitée. Plus tard, ne parvenant pas à lui faire avaler ne fût-ce qu’un simple bouillon, il décida de la déplacer jusqu’à sa couche quand il remarqua que le bas du kimono dévoilait une chaussette tabi auréolée de sang.
Il s’approcha. Se ravisa d’un coup, gêné, détournant les yeux vers ce visage d’une blancheur de neige. Le pauvre rougissait tellement qu’il valût mieux pour lui que la belle fût toujours évanouie.
Il se rapprocha de nouveau, hésita encore, puis annonça à haute voix – convaincu qu’elle l’entendrait – qu’il allait lui tourner un peu la jambe pour regarder sa blessure.
Après l’attente d’une réponse qui ne vint jamais, il s’exécuta et sentit ses doigts se poisser. Il se redressa, courut chercher un baquet d’eau – trébucha d’ailleurs en descendant du plancher surélevé –, et attrapa quelques linges presque propres.
— Je suis désolé, mais je vais vous soigner, donc si vous avez mal…
Tsutomu se sentit un peu ridicule ; son interlocutrice ne réagissait pas, aussi ne sut-il pas vraiment comment finir sa phrase. Sa voix chevrotait – la situation le mettait si mal à l’aise –, tout comme ses gestes quand il retira l’étrange pansement de feuilles et nettoya le cataplasme de boue et d’herbes mâchées qui recouvrait plusieurs plaies aux berges déchiquetées. Des morsures de chiens.
Une fois la jambe bandée, Tsutomu souleva la demoiselle et l’installa sur le futon. Il retira l’épingle ouvragée qui agrémentait sa chevelure et la posa par terre le temps de tirer une couverture.
Tsutomu voulut ensuite se relever et reprendre l’objet pour le mettre sur une tablette un peu plus en hauteur, mais celui-ci avait totalement disparu. Volatilisé.
Alors, d’une main tremblante, il ramassa la feuille d’érable d’un rouge vif qui s’y trouvait à la place, tourna un regard terrifié et recula en comprenant enfin qu’il avait recueilli une créature de la vieille forêt.
Une yōkai.
Une kitsune.
Quand la nuit fut déjà bien avancée, et que seule la plainte du chat-huant résonnait au-dehors, deux éclats d’or brillèrent soudain dans la petite maison. Ce n’était pas le reflet des flammes mourantes du foyer sur une quelconque surface, mais bien deux yeux qui rapidement prirent de la hauteur, se faufilèrent dans un froissement délicat d’étoffe, avancèrent sans plus de bruit sur le parquet. Ils disparurent, d’un coup, le temps d’un battement de paupières, pour réapparaître en un tout autre endroit de la pièce. Ils fixèrent tantôt quelque chose sur leur droite, tantôt sur leur gauche, se redressèrent, pris de petits déplacements saccadés comme pour se soustraire à d’éventuels regards, avant de fondre dans un recoin toujours plus sombre.
Puis une ombre animale émergea. Ses déplacements souples, malgré une boiterie assez marquée, l’entraînèrent jusqu’au kamado en pierre sur lequel trônait un large bac de cuisson en bois. Une main blanche capta un rayon de lune quand elle en souleva le couvercle et se suspendit dans l’air en découvrant – non pas un simple reste de riz – mais plusieurs mets simples repartis dans divers petits bols.
Tsutomu profita de cet instant pour apparaître dans l’encadrement de la porte et surprendre l’inconnue qui abattait déjà sur lui un œil suspicieux.
— Je sais ce que vous êtes, lança-t-il d’une voix fébrile.
Elle bondit vers lui – si vite qu’il en tomba à la renverse –, et le toisa, fière, avant de rapprocher son visage pointu du sien et de dévoiler des crocs derrière ses lèvres fines.
— Et donc, humain ? Que crois-tu qu’il va se passer maintenant ?
Elle avait attrapé le visage de Tsutomu entre ses longs doigts, une griffe caressant sa joue, sans qu’il n’eût réagi, puis l’avait relâché, presque repoussé.
Il s’agenouilla. S’inclina. Le front posé sur le sol, son souffle tremblant balayait quelques grains de poussière.
— S’il vous plaît, épargnez-moi ! J’ai pansé votre blessure, fait le nécessaire pour que vous alliez mieux, et quand j’ai découvert que vous étiez un esprit de la forêt, je vous ai laissé des offrandes pour en appeler à votre bienveillance.
La kitsune l’encercla lentement, comme pour l’étudier dans le moindre détail ou déceler le point faible d’une proie, avant de se camper à nouveau devant lui.
Tsutomu releva la tête avec prudence et remarqua ses pieds qui s’étaient recouverts d’une délicate fourrure de neige, puis sa petite main se poser sur son bras.
— Relève-toi, je ne te ferai pas de mal.
Il se remit sur pied sans le moindre effort – car s’était-il seulement redressé seul ? –, avant de se figer, tétanisé par ce qu’il voyait désormais.
Derrière la yōkai au sourire espiègle, ondoyaient non pas une – ce qui en aurait fait une renarde des plus ordinaires –, ni deux, ni même trois – comme pour la plupart des kitsune dans les contes de Hinode –, mais neuf longues queues dressées tels les pétales d’une fleur de lotus bercée par la brise.
Elle le lâcha, juste le temps de s’emparer du bac contenant la nourriture comme s’il ne pesait rien, puis retourna vers lui et l’attrapa par le poignet.
— Suis-moi !
Tsutomu l’avait regardé sans comprendre. Et, avant qu’il n’ait pu lui poser la moindre question, il se retrouva attiré vers l’extérieur, emporté à sa suite, soudain pris dans une course irréelle à travers la campagne baignée de nuit et de pluie. Ses pieds touchaient à peine la terre détrempée des sentiers. Les hautes herbes folles fouettaient ses mollets comme pour le punir. Les branches des arbres s’accrochaient à lui pour tenter de le retenir. Pourtant, Tsutomu ne s’arrêtait pas. Le pouvait-il seulement ? La kitsune courait, sautait et grimpait, courait encore. Vite. Si vite. Dans les champs, au-dessus des ruisseaux, à travers la forêt. Et lui était ballotté comme une feuille à la merci du vent.
Quand enfin le paysage cessa de défiler, le jeune artisan s’effondra dans une gerbe de boue, en pleine inclination envers le haiden dédié au culte des kami qui se dressait face à lui. Le souffle haletant, son cœur menaçait de déchirer sa poitrine à chaque inspiration que l’air humide rendait douloureuse. À bout de force, il réussit tant bien que mal à se mettre à genoux. Il cracha un mélange de bile et d’humus, leva un visage perdu vers la bâtisse exhalant des volutes vaporeuses, les yeux rivés sur le shimenawa tendu au-dessus de l’entrée.
— Vous m’avez emmené à Furuimori-taisha ? Pourquoi ?
— Parce que ce lieu est ce que nous avons en commun.
Ses paroles n’avaient été qu’un murmure, prononcées d’une voix mourante, enrayées par une forme de tristesse.
— Que voulez-vous dire ? s’inquiéta Tsutomu.
— Je n’étais pas là, à notre rendez-vous d’aujourd’hui. Et quand j’ai voulu te retrouver, j’ai été levraudée par les chiens d’un chasseur qui battaient les buissons. L’un m’a attrapé le jarret, l’autre au-dessus du pied, mais je leur ai flanqué une telle frayeur qu’ils ne s’en prendront plus à un renard avant un moment. J’ai alors pris forme humaine et, malgré les blessures, je suis partie à ta recherche.
— Je ne comprends pas…
— Je voulais enfin rencontrer celui qui a brisé ma si longue solitude, lui répondit la kitsune tout en s’accroupissant pour être à sa hauteur. Celui qui m’a rendu si souvent visite sans savoir que j’existais et m’a ainsi offert quelques instants de compagnie silencieuse, le temps d’une prière ou d’une offrande. Celui que j’ai longuement observé dans la forêt sans qu’il ne le remarque jamais.
Le jeune homme s’était calmé tout en l’écoutant. Il tremblait, certes, encore de tout son corps, mais de froid et non plus de peur. Ces paroles l’avaient réellement touché et il éprouvait désormais un peu de compassion pour la yōkai. Cette dernière l’aida à se redresser et tous deux, bien que trempés, se mirent à l’abri à l’entrée du temple. Elle installa devant eux le bac de nourriture, l’ouvrit et posa un à un les différents petits mets. Si elle s’empara directement des tranches d’aburāge⁶ – car personne n’ignorait combien les kitsune en raffolaient –, elle invita Tsutomu à se servir dans les autres plats qu’il lui avait préparés.
Ils mangèrent en silence, bercés par la pluie et le craquement des arbres. Ils restèrent là, l’un près de l’autre, à admirer les marches devenues ruisseau, à ignorer la nuit se revêtir d’aurore.
Ce fut ainsi que le destin lia, à tout jamais, un modeste luthier à la Gardienne de la forêt, Kisara.
Le jour se reflète
Dans les pas de la kitsune.
Combien de saisons
A-t-elle pu voir mourir ?
Aucun ne le sait,
Pas même le temps passé.
Aucun ne le sait,
Aujourd’hui c’est oublié.
Le vent sur sa joue –
Promesse des prochains frimas,
La forêt frissonne
Pour peindre d’or la montagne.
Pour peindre d’or son regard.
Au fil du temps, Kisara avait adopté forme humaine et officiait comme prêtresse de Furuimori-taisha. Elle s’était présentée aux villageois un matin, au lever du soleil, venue de nulle part dans un kimono d’une telle blancheur que les couleurs de la forêt irradiaient autour d’elle et déposaient de délicats reflets vermeils sur les broderies de ses manches.
Personne ne s’était posé la moindre question quant à cette arrivée inattendue – et, en toute honnêteté, cela arrangea tout le monde de voir enfin ce lieu sacré sous la gestion d’une nouvelle autorité spirituelle. Certes, elle était alors une illustre inconnue, mais, étrangement, tous furent sous son charme. Et tous osèrent enfin s’aventurer au-delà de l’imposant torī.
S’incliner. Monter. Laver la main droite, puis la gauche, puis la bouche.
Continuer jusqu’au temple. Prier. Tout redescendre.
Tsutomu et Kisara s’installèrent ensemble dans une annexe reculée du sanctuaire par un après-midi d’averses ensoleillé, avant de s’éclipser dans les bois. Le premier derrière un masque de renard rouge, la seconde coiffée d’un watabōshi⁷ de mariée de sous lequel dépassait son museau élancé, ils arpentèrent ensuite les sentiers du mont Kimōra.
D’abord seuls. Puis plus du tout.
Journée de liesse –
À l’abri de tout regard
Danse entre les arbres
La procession de lanternes
Sous le ciel bleu de la pluie.
Ils se laissèrent emporter toute la nuit qui suivit, au rythme d’un long cortège de musiques, de danses, de feux et de kitsune.
Comme dans un rêve, ils s’étaient réveillés au petit matin dans la chaleur de leur couverture sans pourtant se rappeler avoir quitté la vieille forêt.
Et comme dans un rêve, ils ne virent pas le temps défiler, les saisons se succéder, leurs rires laisser d’infimes traces sur leurs visages.
Ils vécurent simplement, au gré d’une routine qui n’appartenait qu’à eux.
Quand Tsutomu partait en quête de bois pour honorer ses commandes d’instruments, Kisara l’accompagnait sans pouvoir résister à l’appel de la nature, laissant le vent caresser sa fourrure immaculée. Si des curieux avaient pu s’aventurer aussi loin sous le couvert des arbres, ils n’auraient pas manqué de voir la kitsune caracoler joyeusement autour du luthier, courir par-devant lui, disparaître parfois derrière un buisson pour réapparaître de sous une racine, et lui indiquer tantôt un arbre sur lequel abattre la hache, tantôt un arbre autour duquel nouer un shimenawa – et ceux-là étaient devenus particulièrement nombreux.
Ce fut au cours de l’une de ces escapades qu’elle entraîna son compagnon sur un layon escarpé, par un lendemain d’orage. Si les sandales tressées de Tsutomu collaient à la fange grasse et menaçaient de rompre à tout moment, les pattes de Kisara laissaient de délicates empreintes comme si elle ne faisait que frôler le sol. Les oreilles dressées, la truffe arrachant des effluves sauvages au gré du vent et l’œil vif, elle semblait chercher quelque chose de précis.
— Kisara, le chemin devient vraiment difficile pour le bœuf, l’interpella Tsutomu. Sais-tu vraiment où nous nous rendons ?
Elle sauta sur un rocher pour se tenir à sa hauteur.
— Point du tout. Mais crois-moi si je te dis que nous ne sommes pas loin. Ne la sens-tu pas dans l’air, cette odeur de cendre que la pluie a lavée ? Nous touchons au but de notre périple. Oui, je le sens.
Et elle disparut d’un bond dans un roncier sans lui laisser l’opportunité de répondre pour mieux réapparaître quelques minutes plus tard à presque vingt cho⁸ de là.
Tsutomu l’y attendait patiemment, adossé au flanc paisible de l’imposant bovin au poil gris moucheté de boue qui ne broncha pas quand la renarde se faufila entre ses jambes. Elle attrapa un pli de son pantalon hakama et tira prestement dessus pour l’inciter à la suivre. Ce qu’il fit, en laissant cependant le bœuf à l’attache pour le ménager en vue du trajet de retour. Et il remercia intérieurement les kami de lui avoir permis d’avoir cette bonne idée quand il vit sur quelle voie l’entraînait la yōkai. Elle glissait sous les buissons d’épines tandis que lui peinait à les contourner, manquant à plusieurs reprises d’y laisser des morceaux de tunique de son hitatare⁹.
Tsutomu soupirait, convaincu de s’être fait embarquer dans une lubie de Kisara, quand il déboucha dans une clairière au centre de laquelle les vestiges d’un arbre énorme, frappé par la foudre, se dressaient nimbés de fumerolles. Kisara se tenait déjà au pied du tronc, ses longues queues ondulant au gré de la brise automnale et d’une valse de feuilles mortes, sur un tapis de cendre, sous des larmes de cendre. Son pelage aux reflets de lune contrastait avec le bois d’un noir profond. Cependant, ses yeux d’ambres fixaient tout autre chose, et ce ne fut qu’une fois suffisamment proche que Tsutomu vit que ce qui donnait un tel éclat à son regard était un ballet silencieux de lucioles. Danseuses fantasmagoriques, elles dessinaient de gracieuses arabesques comme mues par une mélodie qu’elles seules parvenaient à entendre.
De peur d’interrompre cette représentation enchanteresse, Tsutomu s’accroupit et avança prudemment. Quand soudain elles tournoyèrent autour de la Gardienne de la forêt, l’effleurèrent, avant de voltiger vers le cœur fendu de l’arbre. Alors, la kitsune se dressa sur ses pattes arrières, un tourbillon végétal s’éleva du sol et enveloppa son corps souple pour le recouvrir d’un long kimono bleu nuit peint de motifs d’eau vive, de ramées d’érable rouge et de grues aux ailes éployées. D’un saut si délicat qu’on l’eût cru prendre son envol, ses longues manches battant l’air, elle atteignit la large brèche et en tira une branche épargnée par la rage du ciel, à l’écorce claire et à la myriade de petites feuilles d’or illuminées par des centaines – des milliers même – de minuscules danseuses luminescentes, tels des grains de soleil en suspension.
Kisara atterrit dans un froissement d’étoffe. À présent sous son apparence humaine, ses pieds nus se couvrirent d’une fine couche de fraisil, avant d’y laisser leurs empreintes.
Elle montra son trésor à son compagnon subjugué par cette vision onirique.
— C’était un hikayō, très ancien de ce que j’en vois, lui révéla-t-elle après une longue minute de silence. Je suis certaine que tu n’en avais jamais vu avant aujourd’hui. C’est un arbre très rare, planté par les Kamis comme ode à la beauté véritable. Quand je n’étais encore qu’une enfant, ils se dressaient en forêts entières que l’on parcourait comme le ciel étoilé.
— Comment est-ce possible ? Je pensais qu’ils ne poussaient que dans les fables écrites par les poètes d’antan et reprises dans les chants des jomō¹⁰.
Kisara fit non de la tête, repoussant d’une main délicate la symphonie frénétique qui l’auréolait de ses scintillements.
— Ce n’est pas plus mal si, aujourd’hui, tes semblables humains croient cela. Ainsi, ils ne chercheront pas les derniers spécimens qui se cachent de vous.
Tsutomu n’avait pu retenir une expression à la fois heurtée et triste face à ces propos qu’il savait pourtant ne pas lui être destinés. Évidemment, cela n’échappa pas à la kitsune qui avait parfois – en vérité, trop souvent – cette fâcheuse tendance à s’exprimer sans filtre et récoltait quelques inspirations choquées parmi les anciens. Aussi, elle reprit vite la parole pour détourner la discussion.
— Regarde, même si la foudre l’a frappé et qu’il fume encore un peu, le bois dur de ce hikayō est de qualité. Il pourrait te servir dans la fabrication d’instruments d’exceptions.
Il lui sourit. Mais elle lut dans ses yeux le doute et l’ultime question qu’il n’osait pas formuler. L’ultime question dont elle ne doutait pas qu’il possédât déjà la réponse.
Elle serra le rameau flavescent contre son cœur à l’instar d’un enfant que l’on berce. Juste un instant. Et s’abîma, devant ce tronc à l’écorce de suie, dans la mélancolie.
— C’est déjà trop tard. Toutes ses branches, ses feuilles, ne sont plus que poussière.
— Alors, hâtons-nous. La nuit sera bientôt noire. Les lucioles l’ont quitté.
Koto. Shamisen –
Tant de merveilles ont pris vie
D’un morceau de bois.
Tsutomu mis tout son cœur dans la fabrication de plusieurs instruments incluant le bois brûlé de hikayō et dont le son, incomparable, tantôt vibrait avec la puissance du tonnerre et tantôt bruissait tel une pluie d’été. La première création à quitter l’atelier fut commandé par une musicienne, de passage dans la région, qui avait brisé son outil de travail lors d’une chute qui manqua de lui être tout aussi mortelle.
Peu de temps après son départ, les premiers échos d’une rumeur, murmures planant de porte en porte et de village en village, susurraient qu’une étrange dresseuse de luciole chantait l’amour et la beauté sur les routes du pays.
Et comme Kisara l’avait prédit, la renommée de la lutherie dépassa la montagne, enjamba les rivières et traversa les vallées jusqu’à atteindre les villes animées de Hinode. Rapidement, on vit des artistes venir des quatre coins de l’empire, dans l’espoir d’acquérir – souvent au prix des économies de toute une vie – un biwa, un gottan ou un kokyū de Furuimori. L’impératrice en personne voyagea avec sa cour, depuis la capitale, pour s’offrir un sumagoto dont une autre légende dira que les Kamis eux-mêmes participèrent à sa réalisation.
Quant à la précieuse branche, ce fut avec beaucoup de patience qu’elle se mut en une longue flûte qui n’avait pas son pareil. Et pour cause, ses paires prenaient vie dans des tiges de bambou ou de roseau, et si elles sonnaient de sons clairs, aucune n’offrait cette chaleur et cette pureté. Et au contraire des autres instruments avec du hikayō qui attiraient toujours une seule luciole – et, bien sûr, exception faite de celui de sa Majesté autour duquel on en voyait scintiller sept –, à peine les premières notes s’envolaient-elles qu’un feu d’artifice s’élevait tout autour.
Ainsi naquit un nouveau rituel, symbole de l’amour inébranlable entre un luthier devenu célèbre et une kitsune devenue prêtresse. Chaque nuit, et cela durant toutes les années qui suivirent, les deux époux se lovaient l’un contre l’autre au bord de l’engawa¹¹ ouvert sur la forêt, lui jouant pour elle, enveloppés de lumières et de merveilles.
Toutes ces années, ils ne les virent passer ; pourtant ils vieillirent.
Aux Oni¹² la fatigue ! Aux Oni la maladie ! Aux Oni le corps meurtri !
Malgré l’arthrite qui déformait toujours plus ses doigts, le faisait souffrir et l’avait amené à prendre un apprenti à l’aube de ses soixante-douze ans, Tsutomu jouait encore et toujours pour elle.
Aux Oni la fatigue ! Aux Oni la maladie ! Aux Oni le corps meurtrit !
Même fourbu d’une longue journée dans la montagne à enseigner les règles et son savoir, même glacé jusque dans ses os, ou même oppressé par un souffle court, il jouait, inlassablement, chaque nuit passé à ses côtés.
Chaque nuit, jusqu’à la dernière note.