Depuis mon matelas, j’observai Moire la Guérisseuse libérer Myosotis de ses bandages, mettant à jour les terribles plaies qui lézardaient son visage, son cou et sa poitrine.
Je ne connais pas ton vrai nom, mais je suis heureuse que tu sois en vie.
— Ah, c’est enfin vous ! Je me demandais quand on vous transporterait jusqu’ici.
Je sursautai. Le rockeur entre deux âges s’agenouillait à mes côtés.
— J’ai ton autorisation pour te palper ?
Je fronçais des sourcils. Mes bras se refermèrent d’eux-mêmes autour de moi.
Il a des airs de vieux filous celui-là.
— N’aie crainte, douceur et respect font partie des piliers de notre Guilde.
J’en connais déjà de ce monde qui n’en font pas partie.
J’acquiesçai pour donner mon accord.
— Bien, essaie de te décrisper un peu, il faut que je me fasse une idée de l’étendue des dégâts.
Il posa ses mains sur la cheville que j’avais tordu en tombant - quand avait-elle doublé de volume ?
— J’avais hâte de te rencontrer, dit-il en déplaçant ses mains sur mes genoux, certains chuchotements sont remontés jusqu’à nous.
Je sentis mon corps se tendre. Il appliqua ensuite très précautionneusement ses paumes sur mes côtes en se penchant vers moi.
— Une tueuse d’Alpha dès la première Épreuve…, murmura-t-il, cela n’était plus arrivé depuis quelques moissons.
Encore ces mots… Pour ce que ça m’aura apporté. À part être en vie. Je reformule, en vérité, cela m’a énormément apporté.
— Je vous fais mal ? Vous froncez encore vos sourcils.
Je secouai la tête pour balayer ses craintes. Ses mains enserrèrent mes épaules.
— Je sais également que cette Bête s’est écroulée sur toi ; avec ton gabarit, rien d’étonnant à ce que ton corps ait si mal encaissé le choc.
Il mit ses mains de part et d’autre de ma tête, fermant les yeux un court instant.
Sérieusement ? Il demande à mon cerveau de lui dire où j’ai mal ?
— Mmmh, nous commencerons par cela…, marmonna-t-il pour lui-même.
Par où ? Par quoi ?
Il se redressa pour aller se pencher au-dessus d’une large malle de laquelle il extirpa un bol cuivré. Très vite, il le remplit de poudres et de gouttes de différents liquides colorés. L’odeur de certaines essences étaient fortes et entêtantes. Après une hésitation, il ajouta quelques pétales et pistils séchés.
Faites que ce ne soit pas une ridicule fumisterie…
— Moire, tu n’avais pas relancé une eau à bouillir ? apostropha-t-il la petite Guérisseuse en pilonnant avec force le contenu de son bol.
— Je t’apporte ça, il n’y a plus rien que je puisse faire ici.
Myosotis avait retrouvé ses bandages, mais ceux-ci, différents, étaient enduits d’une pâte verte qui lui débordait sur la peau. L’eau bouillante arriva promptement dans une longue théière tarabiscotée. Lorsqu’elle entra en contact avec la mixture du bol cuivré, une odeur puissante, légèrement piquante, m’emplit les narines.
— Il ne te reste plus qu’à boire tout ça, conclut le faux rockeur en déposant la décoction à mes côtés. Moire va s’occuper de ta morsure pendant que ça refroidit un peu.
— L’odeur est forte, dit la petite Guérisseuse en jaugeant le breuvage d’un œil expert. Tu me permettrais d’y ajouter quelques graines de Mioül ?
— C’est une bonne idée, salua-t-il. Le Roi a eu du flair lorsqu’il est venu te débaucher dans ton petit village. Tu ne cesses de me surprendre, et pourtant j’ai de la bouteille !
Il partit d’un grand rire franc en ajoutant dans mon bol une généreuse pincée de grains dorés.
On dirait du maïs soufflé.
— Remerciez donc son ingéniosité, cela adoucira grandement le gout !
Il administra une claque dans le dos de sa jeune homologue qui piqua un fard en se penchant sur ma cuisse.
— Ce bandage…, dit-elle après l’avoir tâté et reniflé, c’est l’une ou l’un des nôtres qui te l’a donné ?
— Oui, croassai-je, une femme avec un bandeau bleu torsadé.
Son regard était appréciateur.
— Elle est imprégnée. Travail de qualité… La douleur de la morsure a dû s’estomper presque immédiatement…
J’affirmai d’un hochement de tête.
— J’ai entendu dire que le compagnon de Mara faisait partie des guerriers volontaires, susurra le faux rockeur.
— Mara la Guérisseuse ? s’étonna Moire.
— Pourquoi te parlerais-je d’une autre Mara ?
Les petites mains passaient et repassaient sur mon bandage imprégné.
— C’est elle qui aurait dû avoir cette place, murmura la petite Guérisseuse.
Une nouvelle claque résonna sur son dos.
— Elle a refusé et par ces mots, tu manques de respect envers ton propre talent ! Au boulot ma p’tite !
Je suis très gênée d’avoir assisté à cet échange.
— Je vais la retirer, mais je te la remettrai par dessus mon cataplasme, me précisa Moire après avoir croisé mon regard.
— Bien.
Que pouvais-je dire d’autre ?
Elle extirpa une boite en porcelaine d’une malle. Celle-ci contenait cette même pâte vert clair qu’elle avait étalée sur Myosotis. Elle m’en badigeonna généreusement la cuisse, même au-delà de la morsure.
— Tu lui as résisté.
Hein ?
Se doutant que je ne comprenais pas, elle précisa sa pensée.
— Le Brumeur, son appel, sa pression pour que tu lui cèdes… Tu lui as résisté. J’ai tout vu, de loin. Ça n’est pas commun.
Et à ça, que suis-je sensée répondre ? Merci, mais j’ai malgré tout une sensation d’échec car j’ai subi une intrusion ?
— Tu dois être quelqu’un de tenace.
C’est bien un compliment ?
— Si ce Brumeur ne t’avait pas touchée, ce serait à ton doigt que brillerait le royal joyau, déposa-t-elle avec douceur.
— Moire ! siffla son ainé en se tournant vers nous, plus autoritaire qu’il ne l’avait été avec les jeunes insolents.
La petite Guérisseuse pâlit en scrutant vite fait les alentours.
— Pardon, Gaët. Je… je n’ai rien dit.
— J’ai moi-même frôlé l’insolence par mes propos, je ne t’en veux pas. Toutefois, jeune Étrangère, mettons-nous d’accord sur le fait que rien n’ait été dit.
Tous deux me défiaient du regard.
— Je n’ai rien dit, répéta Moire.
— Je n’ai rien entendu, murmurai-je.
Cette morsure aussi m’aura peut-être apporté quelque chose…
La jeune Guérisseuse acheva de me soigner en silence. Vint le moment d’avaler le contenu du bol cuivré. Ça n’était pas particulièrement bon, mais ça se buvait sans haut-le-cœur, avec un arrière-gout sucré. Les Guérisseurs m’invitèrent à m’allonger et un irrépressible désir de fermer les yeux me gagna. Ce coup-ci, j’en étais convaincue, j’allais sombrer et aucune voix, qu’elle soit grave ou aiguë, ne saurait rien y changer.
— J’espère que tu es honnête et que je ne regretterai pas de ne pas t’empoisonner sur-le-champ pour m’assurer de ton silence, chuchota un filet de voix nerveuse à mon oreille juste avant que le sommeil m’emporte.
****
On me secouait l’épaule.
— Essaie ça, entendis-je au loin.
J’étais bien, je n’avais aucune intention de me réveiller, mais une odeur ignoble m’empoisonna les narines. Je revins à moi en grognant et en me frottant le nez.
— Navrée, dit une femme large d’épaules, on plie bagage. On va te porter jusqu’à un charriot bâché.
Vaseuse, je remarquai qu’il n’y avait plus une seule valise autour de moi. Une paire de bras moelleux se glissèrent sous mes aisselles tandis qu’une poigne noueuse agrippait mes genoux. Sur un hop empressé, je décollai du sol dans une position peu confortable. Par chance, ce transport de misère ne dura pas, je fus vite déposée à l’arrière d’une étroite calèche. Surprise, j’y retrouvai Short Fluo. Il était adossé à la structure métallique maintenant la toile en place. Sa chemise, tachée de sang et déchirée sur tout un pan, laissait son torse à découvert où un large bandage lui ceinturait la peau.
— Y’a plus d’place ici, les bleus, râla une vieille voix enrouée depuis la place du cocher. Faudra voir chez un aut’convoyeur s’il vous reste des blessés. Ma Jül tirera pas plus lourd !
— Avance, alors, vieille branche, répliqua le jeune aux mains noueuses qui prenait soin d’éviter tout contact visuel avec moi.
Un claquement sec de fouet lui répondit et la carriole se mit en branle.
— En route pour le château royal, maugréa le cocher. … Et merci de pas sortir de d’ssous la toile avant qu’j’vous l’dise, maugréa-t-il en tapotant l’épais tissu concerné.
C’est ainsi que, sans émettre une seule protestation, je m’enfonçai un peu plus dans ce monde dont j’ignorais tout.
****
— Salut, croassa Short Fluo.
Enfin.
J’étais soulagée qu’il brise le silence. Je ne m’y étais pas risquée pourtant, il y avait quelque chose que je brûlais de lui dire. Mais cet homme m’impressionnait. Assis à une longueur de jambes à peine de ma petite carcasse courbaturée, je distinguais nettement le dessin musculeux de ses bras dénudés et n’avais aucun doute sur le fait que le reste de son corps soit du même acabit. Selon moi, dans le monde des gens normaux, de tels physiques n’existaient pas.
C’est peut-être un acteur. Un cascadeur ? Ou un boxeur professionnel. En aucun cas il ne peut avoir un métier banal.
Mais, surtout, cet homme était le premier à s’être élancé au-devant de l’Épreuve. J’esquissai un maigre sourire.
— Merci, pour les conseils, articulai-je d’une voix tout aussi enrouée que la sienne.
Comme il fronçait les sourcils, je précisai :
— Au début, après que nous ayons… récupéré nos corps, près du tas d’armes.
— Ah.
Jusqu’ici le dos bien droit, j’eus l’impression qu’il se tassait sur lui-même, fixant sombrement ses paumes ouvertes qui reposaient sur son short jaune criard.
— Non… Il n’y a rien à remercier. Je vous ai abandonnés. J’ai filé, égoïstement.
Je ne voyais pas les choses sous cet angle. Étonnée par cette confession, je le dévisageai plus en détails. Avait-il réellement les yeux noirs ou n’était-ce qu’un jeu de lumière ? C’était un bel homme. Mais des iris aussi sombres sur ce visage si sérieux… Il en apparaissait menaçant.
— Je sais me battre, dit-il sans la moindre trace de fanfaronnade. Je suis dans l’armée. Une armée… spéciale, d’élite. J’aurais pu vous coordonner. J’aurais dû…
C’est vrai que ça ne nous aurait pas fait de tort…
Puis, je me rappelai Pull Rose, Dreadlocks et Grand Échalas.
— Peut-être pas, murmurai-je alors, j’ai vu des réactions assez irrationnelles.
Il se passa plusieurs fois les mains sur le visage.
— On ne pourra jamais le savoir, trancha-t-il. À moi de vivre avec. Au fait, le gamin, le gosse qui était parti avec moi - Freddy -, très grand et très maigre, je ne l’ai pas revu. Tu sais quelque chose ?
Mon estomac se noua.
Grand Échalas, tu t’appelais Freddy…
Je fixais mes pieds en me demandant par où commencer, laissant s’installer un pesant silence dans l’exigu rectangle bâché. Short Fluo soupira qu’il avait compris.
— Je suis désolée, dis-je en choisissant l’approche chronologique.
Et je commençai par le pont où je l’avais découvert. Je parlai vite, d’une voix atone.
— Alors c’était lui, l’âme prise par leur Esprit de rivière, se désola Short Fluo quand j’eus fini.
J’écrasais les larmes directement dans mes yeux, tentant vainement de les assécher avec le tissu épais mais rêche de la cotte en tissu de maille qu’on m’avait donnée. Revenir sur ces horreurs, les partager à haute voix… Saurais-je enfermer tout cela dans une boite au fin fond de ma mémoire ? La mort qui me secouait le plus était celle de Cheveux rouges. Elle me faisait mal et me culpabilisait.
Ç’aurait pu être moi.
Méritais-je d’avoir eu de la chance ? J’osais me l’avouer, cette femme avait été bien plus altruiste que ma petite personne.
— Je l’ai invité à me suivre, murmura Short Fluo par-dessus le bruit des gravillons que notre désuet transport écrasaient. J’ai failli dans mon jugement… S’il était parvenu en haut plus tard, et non dans les premiers, à mes côtés… Peut-être… Encore un échec avec lequel je vais devoir vivre.
Je le vis faire un geste que j’associai à un adieu muet. Je n’avais rien à ajouter, encore moins à commenter. Le sommeil revint à l’assaut en même temps que le silence, mais Short fluo entreprit une fois encore de le briser.
— Je n’en reviens pas de ce qu’a fait cet autre gosse.
Sa voix suintait mépris et colère.
Dreadlocks… Moi non plus je ne lui trouve pas d’excuses… Et je n’en ai pas envie.
— Cette femme semblait plus méritante. Quel gâchis. Et pour un couard qui a réussi à sauver sa peau.
Il avait presque craché ses derniers mots. Son expression était glaciale. Je ressentis une sorte de satisfaction à l’idée que Dreadlocks paierait peut-être pour cet acte. Puis je me sentis mal.
Plus de violence. Même dans ma tête.
Le besoin de fuir, même un court instant, vers quelque chose de connu, de doux et de bienveillant devint vital.
…
Le propriétaire du chariot commença à siffloter.
J’ai un problème.
Ma respiration commença à s’accélérer. Je fermai les yeux pour mieux visualiser toutes ces personnes et ces lieux que je pouvais sans crainte associer à l’amour et à la sécurité dont je manquais cruellement en cet instant.
Ça n’a pas de sens, c’est juste la fatigue. La panique n’aide certainement pas.
J’entrepris de me redresser pour happer un peu plus d’air dans mes poumons.
Ouch !
Mes côtes n’apprécièrent pas, mais alors pas du tout.
— Tu deviens toute grise, s’inquiéta Short fluo, ça ne va pas ?
NON !
— Je… j’ai perdu…
Comment je formule ça ? Bordel, c’est surréaliste !
— J’ai perdu des choses… dans ma tête.
Je ne pouvais pas faire mieux, farfouillant si fort en parallèle dans ma mémoire.
— Tu réalises seulement.
Je le dévisageai, à la frontière de l’agacement.
J’ai loupé un truc ? Il sait lire dans l’esprit des autres peut-être ?
Il soupira en basculant sa tête en arrière. J’observai sa pomme d’Adam monter et descendre pendant qu’il m’expliquait que la plupart de nos souvenirs nous avaient été arrachés, à tous.
— Famille, amis, collègues… Je sais que j’avais tout ça. Je revois même leurs silhouettes… Mais les visages, leurs noms… Tout est vague. Flou, perdu. Je reste qui je suis, je me sens inchangé, pourtant… plusieurs pages de ma vie sont devenues troubles. Elles sont là, ils sont là… Inaccessibles.
— Non, soufflai-je en serrant les poings.
Ce fut mon tour d’être dévisagée.
— C’est mieux ainsi.
— Bien sûr que non ! l’agressai-je. Pourquoi penser ça ?
Il se pencha en avant, ce qui m’amena à reculer, ou plutôt à m’enfoncer un peu plus dans le tas de foin recouvert d’un drap contre lequel on m’avait adossée.
— On est voués à demeurer ici, martela-t-il, j’en suis persuadé. Tu as senti quand tu as quitté le bus ? Comme une piqûre ? Moi, c’était sous le nombril. On est marqués, on est coincés. Dans un endroit à mille lieux de tout ce qu’on a toujours connu. Au moins, ainsi, il sera plus facile de rebondir. Pour survivre. Et puis qui sait, plus tard, se reconstruire.
Je laissai la rage s’installer sur mon visage. Ce type transpirait la suffisance, je rejetai en bloc cet avis froid, essoré des émotions qui tourbillonnaient partout en moi . Je tâchai de me détourner en roulant légèrement sur le côté. Stupide idée… Je me contentai de tourner la tête et concentrai mon attention sur le paysage dévoilé par la mince ouverture restée entre les deux pans mal noués de la bâche.
****
Les larmes avaient détrempé mes joues mais c’était la colère qui avait asséché les vannes. Ma famille… Je savais y être très attachée. Je savais que, pour moi, c’était quelque chose de sacré, de nécessaire et d’essentiel. Cependant… qui étaient-ils ? Combien étaient-ils ? Je me rappelais leur avoir fait mes adieux lorsque j’étais figée, impuissante dans l’attente de cet étrange Chant des Brumes… Ceux-ci avaient été intenses, douloureux. Ces êtres chers, comment s’appelaient-ils ? Colère et tristesse me broyaient tout entière. Comment trouver cela acceptable, d’oublier les siens ?
Ce fut en observant les étoiles, pas les miennes, les leurs, plus nombreuses et plus lumineuses, qu’un pressentiment s’imposa à moi, si intense, que je choisis de l’accepter pour un fait établi. Je savais que mon instinct pouvait se leurrer, mais il avait par ailleurs su taper juste à quelques instants charnière de ma vie. Et en ce jour qui en était un, il me soufflait ceci : si je tenais bon et faisais ce qu’il fallait pour demeurer en vie dans ce monde, viendrait un jour où je pourrais me souvenir de tout. Où je pourrais même, peut-être, retourner dans mon monde, auprès des miens. J’optai pour la confiance et entrepris mentalement de cristalliser cette croyance, qu’elle devienne une fondation solide pour ne surtout pas m’effondrer dans cet ici incertain et surréaliste.
Épuisée par cet exploit mental, je me laissai aller à contempler le ciel. Il fallait avouer qu’il était magnifique.
****
Cette nuit n’en finissait pas. Je m’étais endormie, éveillée. On s’était arrêté, on avait reçu à boire et à manger. Short Fluo était sorti un moment pour se dégourdir les jambes - j’avais décliné. Tout ce temps, la nuit avait perduré, le ciel demeurant cette encre sombre percée d’innombrables et scintillantes constellations. Et depuis ce qu’il me semblait une éternité, je fixais la charrette qui nous suivant. Et ce que j’avais sous les yeux était aussi inexplicable que cette nuit qui n’en finissait pas.
Ce peuple ne fonctionnait pas avec l’électricité. Pourtant, derrière nous, deux petites lanternes se ballottaient en brillant au bout de piques métalliques. Et il n’y avait pas de flamme, j’en étais certaine.
Alors, d’où vient cette lueur chaude d’une intensité fixe ?
La plaie sur ma cuisse me démangea. Je posai une main dessus, la chaleur me soulagerait peut-être.
Tu ne penses déjà plus à ta famille, réalisai-je, honteuse.
Puis je sombrai à nouveau, comme une masse. Combien de temps étais-je restée assoupie cette fois ?
A l’instant, c’était une secousse.
J’ouvris les yeux, crispée.
— Une ornière.
Il m’observe ou quoi ?
J’espérais que non. Sentant mes paupières toujours aussi lourdes, j’ignorai Short Fluo et tâchai de me rendormir.
Plutôt ça que penser.
C’était sans compter le chariot qui continua à nous secouer avec méthode. À chaque gros cahot, le cocher jurait copieusement.
Il devrait revoir ses amortisseurs !
Je souris mollement dans mon demi-sommeil.
Je dis peut-être une belle bêtise, c’est peut-être suspensions... Ou c’est la même chose… Je m’en fous complètement, en fait…
— À quoi tu penses ?
Je sursautai, de nouveau parachutée dans le monde conscient.
Mon compagnon d’infortune ne semble pas prêt à piquer du nez, lui.
— C’était douloureux ?
C’était ?
A contrecœur - et curieuse -, je tournai le nez vers lui et haussai un sourcil interrogateur.
— La blessure, sur ta cuisse.
J’ouvris les paupières. Il fixait ma main toujours posée sur ma blessure.
— Ça va, grommelai-je d’une voix enrouée, ça chatouille. J’ai surtout mal aux côtes.
Il ne me lâchait pas du regard. Où voulait-il en venir ?
— Mais, sur le moment, quand cette chose t’a fondu dessus, quand elle t’a mordu…, ça faisait mal ?
Je m’évoquai cet instant, terrible et humiliant.
— Oui.
— La façon dont tu hurlais… Je ne comprenais pas pourquoi on te laissait subir ça. J’ai essayé d’intervenir. On m’a maintenu de force et couvert la bouche tout du long.
Impossible de rester insensible à cette aveu.
— Merci. C’était la faute à pas de chance.
Comme d’être montée dans ce foutu bus.
— En fait, non.
C’est la Science infuse ce gars ?
Je lui retournai un regard sceptique qui le fit sourire.
— C’est simplement un gars du coin qui m’a expliqué. Celui qui m’avait écrasé sa main sur les lèvres. On s’était battu ensemble pour vaincre la même Bête, j’ose croire que se confier à moi était sa façon de me remercier…
Il redressa ses épaules et fixa le toit de la bâche. Il avait le même air d’une personne que j’avais oubliée quand elle s’attelait à résoudre des sudokus particulièrement complexes.
— Il m’a dit que c’était son droit, à cet être qu’ils appellent Brumeur. Que celui-ci n’avait accepté de les aider que s’il pouvait, une fois l’Épreuve terminée, se repaitre à la source de son choix. Qu’on s’était empressé d’accepter son offre car il s’engageait à ne pas prendre la vie de sa proie et qu’il était réputé pour être un combattant d’exception.
— Un combattant surnaturel, ne pus-je m’empêcher de commenter.
— Pas plus que ces Bêtes.
Je frissonnai en repensant à ces terribles créatures, à leurs mains et leurs yeux trop humains.
— Ces Bêtes qui n’en sont pas tout à fait…, murmurai-je.
— Exactement !
Short Fluo se pencha vers moi, l’air… excité ?
— Toi aussi tu l’as remarqué ? Leur comportement… Il n’avait rien de… primal. Des bêtes sauvages n’agissent pas de la sorte. Elles choisissaient en vérité avec méthode… Et cette lenteur pour déshabiller leur proie… C’était presque… comme un rituel. Une marque de respect envers la vie qu’elles avaient choisie de prendre. Et la façon dont elles triaient et choisissaient ce qu’elles…
— Stop. S’il… s’il te plait…
J’avais le coeur au bord des lèvres. Short Fluo n’eut pas besoin que j’en dise plus. Je lui trouvais un air déçu.
— Ce sujet… plus tard, s’il te plait. Juste… plus tard.
Il me sourit.
— Je comprends. Au fait, ce gars du coin, il avait également précisé que t’avoir choisie, toi, était un affront délibéré du Brumeur envers le Roi. Qu’il est répandu qu’ils ne s’apprécient pas. De là, il est assez facile de s’imaginer que le Brumeur avait prévu, en amont, de se jeter sur l’âme qui serait le premier choix de ce Maguiar…
Je n’aimai pas le frisson qui me vrilla le dos. Short fluo se laissa retomber sur la structure du chariot.
— Il a terminé en me menaçant de me couper la langue si par malheur je faisais circuler cette information. Et qu’il me couperait d’autres choses qui pouvaient cruellement manquer à un homme si je faisais savoir qui m’avait ainsi renseigné. J’espère donc que tu garderas tout cela pour toi.
— Encore des menaces…
Il tiqua.
— On t’a également menacée ?
— Pour à peu près la même révélation.
Je croisai les bras sur ma poitrine ; le geste m’apporta un peu de chaleur. Un bâillement m’échappa.
— On m’a dit aussi que cette morsure m’avait souillée…
— Tu aurais aimé qu’il te prenne pour amante ?
Je le dévisageai, interloquée.
— Le Roi. Tu serais Reine.
Ma bouche se tordit de dégoût et je fronçai des sourcils.
— Tu n’as pas vu la carriole de la jolie blonde, poursuivit-il, goguenard, il y avait un vrai lit à l’intérieur. Et toute une batterie de bouillottes sous les édredons.
J’avalai ma salive avant de lui répondre d’une voix sèche :
— J’estime avoir eu de la chance. De ces deux intrusions, j’ai écopé de la moins humiliante. Je n’envie pas le moins du monde cette fille, qui s’appelle Eryn. Et même si elle affirme avoir donné son accord, à mes yeux, c’était plus que limite au niveau du consentement.
Je fus soulagée de le voir acquiescer sans aucune malice.
— En quoi as-tu vécu cette morsure comme une humiliation ?
Il en pose des questions.
Malgré moi, je baillai encore, à m’en décrocher la mâchoire.
— C’est… difficile à expliquer. Il est entré dans ma tête, m’y parlait, suggérait… des... Et tous ces regards braqués sur moi. En fait, je n’ai pas trop envie d’en parler. Et je ne veux plus jamais avoir à revivre ça.
Je me frottai les yeux.
— Pardonne-moi. Je n’insisterai pas. Adam, je m’appelle Adam.
C’est ce qui s’appelle sauter du coq à l’âne.
— Luce.
— J’aimerais mieux te connaitre, Luce, dit-il doucement. Je préfère quand je connais les gens. Tes réactions me plaisent. Je te laisse te rendormir, je te réveillerai au besoin.
Je souris à cette invite. Je le trouvai soudainement sympathique. Apaisée, je laissai la pression du sommeil finir son œuvre. Peut-être qu’à mon prochain réveil, le jour serait enfin là.
****