— Et donc, lequel de nous deux se lance pour demander notre chemin ?
Cette fois, j’avais surjoué l’euphorie. Je n’arrivais pas à sortir Warner du mutisme dans lequel il s’était enfoncé. Cet homme que j’avais jusqu’ici trouvé fiable et réfléchi s’était comme… éteint. L’intronisation d’Eryn me laissait choquée, mais pas moins que toutes ces morts dont nous avions été les chanceux témoins. Le teint gris, le chevaleresque père de famille paraissait dépassé et terrassé. Nous nous connaissions à peine, mais je me sentais un devoir de le tirer de cette catatonie.
— Tu n’as pas envie d’aller tâter d’un peu plus près la médecine locale ? insistai-je.
J’eus enfin une réaction, quoique pas celle escomptée.
— J’aurais dû rester auprès d’elle… Est-ce qu’au moins ce titre de Reine la protégera ?
Cette phrase me fit l’effet d’une petite claque.
Je suis aussi importante que Blondie, ronchonnai-je en sourdine. Si tu étais resté avec elle, c’est moi qui aurait été seule.
En plus, c’était à cause d’elle que nous avions marché droit sur une Bête. Et quelle avait été sa réaction ? Elle s’était carapatée sans se soucier d’aucun d’entre nous.
Et après avoir failli mourir, je me suis retrouvée dans un état bien plus critique que cette simple petite cheville bandée qu’elle arborait de loin.
Ça ne me semblait donc pas exagéré qu’il soit resté auprès de moi au lieu de fendre la foule pour la retrouver.
Luce, arrête, me récriminai-je.
Voilà que je grinçai des dents.
— Je sais qu’elle lui ressemble, ça je le sais ! murmura soudain Warner aux brins d’herbe écrasés sous ses pieds.
Il me fixa ensuite avec intensité.
— Emma. Je t’en supplie, retiens ce nom ! EMMA ! RETIENS Emma pour moi !
Il se laissa tomber à genoux en agrippant à mes épaules, les secouant avec force.
— Promets !
J’acquiesçai, déconcertée par cette perte de contrôle.
— Je… je n’oublierai pas.
Qu’est-ce qui lui prend ? C’est qui cette Emma ?
— Je suis sûre qu’Emma se porte bien, où qu’elle soit, osai-je avancer dans l’espoir de le calmer un peu. Et je suis sûre qu’il en est de même pour Eryn. J’y pense, avec son pied bandé, on l’a peut-être transportée dans l’espace dédié aux soins ?
Warner libéra mes épaules. Il avait l’air si triste… Il semblait vouloir dire autre chose, l’hésitation flottait sur ses lèvres… mais il se ravisa.
— Tu as raison, dit-il, laconique. Trouvons où se sont installés les soigneurs médiévaux de ce campement de fous.
****
Je voguais silencieusement à travers la foule, agrippée au dos de Warner. Une femme dont les yeux clairs ressortaient comme des joyaux sur sa peau mate nous avait entendu et s’était proposée pour nous servir de guide. Elle ne s’était pas présentée et je n’osais l’interpeller pour lui demander son nom. De toute façon, elle ne cherchait pas à nous parler. De nombreux chuchotements fleurissaient sur notre passage et tous nous dévisageaient, mais personne ne nous barra la route ni ne nous apostropha. Dépouillés de leurs armes, ces locaux qui nous entouraient ne me semblaient plus du tout sauvages. Il devait y avoir des représentants des quatre coins de ce monde tant la diversité des traits et des peaux étaient riches.
Pourquoi on est là ? Pourquoi se sont-ils battus pour nous ? Que veulent-ils de nous ? Pourquoi cette Épreuve barbare avec ces monstres qu’ils appellent Bêtes ?
Sans pour autant me sentir détendue et à ma place, je ne me sentais pas en danger ; aucun visage n’exprimait le désir de nous faire du mal. Il y eut parfois ce signe tracé dans les airs qui ne m’évoquait rien de connu, et un vieil homme, un seul, cracha au sol après avoir signé.
— Que fais-tu l’ancien ? l’invectiva notre guide en s’arrêtant.
— On n’sait jamais, jeune Mam’zelle. L’eau purifie. J’fais qu’les purifier. J’devrais pas être l’seul à les purifier.
— L’ancien, te prends pas pour l’Esprit de la Rivière, t’es qu’un homme. Ce siècle est celui du renouveau, cette moisson est pure, dit la rude voix d’un homme qui arborait un long bouc tressé.
— J’crois pas aux prophéties, j’crois à l’eau qui purifie, insista le vieil homme.
— Chaque âme abrite du beau. À nous de le mettre en lumière afin qu’il nous élève. Si nous échouons, à nous d’en assumer les tristes retombées. Garde pour toi ta profanation des prophéties, l’ancien, gronda notre guide en plissant ses yeux perçants.
— Et garde pour toi tes croyances vides, jeunôtes.
Notre guide se pencha alors vers nous en portant une main couverte de tatouages à sa poitrine et nous invita à ne pas nous inquiéter des craintes de campagnards superstitieux. Puis elle reprit sa progression en accélérant le pas pour s’éloigner du noyau qui continua à disserter sur…
Sur quoi ? Une religion basée sur des prophéties ? Oh misère…
Ce que ce vieil homme avait fait m’avait ramenée aux mots de la femme-guérisseuse.
Souillée. Elle a dit que j’avais été souillée…
Était-ce pour cela, ce crachat ? Ou était-ce parce que nous venions d’un autre monde que le leur ? Un goût de sang me fit desserrer les dents, je ne m’étais même pas rendue compte que je me mordais la langue.
Et je ne suis pas souillée.
Là, j’essayais surtout de me convaincre. En vérité, mon estomac se tordait de honte quand je repensais aux images que ce Brumeur m’avait suggérées en parasitant mes pensées. Cet être s’était immiscé dans une partie de moi avec laquelle je n’étais pas du tout en accord.
Instant présent. N’y pense pas maintenant.
Nous descendions la pente Est. En contrebas, je repérai les carrioles, carrosses et autres charrettes minutieusement alignés. Des chevaux et d’autres montures à quatre pattes paissaient dans un enclos probablement improvisé encore un peu plus loin. Notre guide prit congé de nous en peu de mots devant l’espace de soins qu’une multitude de malles savamment empilées délimitaient en un rectangle presque parfait. Je repérai Eryn en premier, elle était allongée sur une natte à même le sol, mais une petite femme à la crinière châtain maintenue par un bandeau bleu torsadé nous empêcha d’aller plus loin.
— Stop ! Sa vie est-elle en danger ? mitrailla-t-elle à l’attention de Warner en me pointant d’un doigt épais.
Celui-ci résuma ses inquiétudes sur mon état de santé.
— Trouvez une natte libre et patientez dessus. On a presque terminé de s’occuper du géant Étranger.
— Vous parlez d’Armand ? bondit ma voix pleine de gratitude.
Elle me regarda en haussant un sourcil percé de plusieurs anneaux.
— Je ne connais pas vos noms et il est inconscient.
L’air songeur, elle marmonna ensuite qu’en même temps, des Étrangers géants, il y avait peu de probabilités qu’il y en ait plusieurs.
— Cet homme va bien maintenant. Quand il reviendra à lui, il ne lui restera qu’une trentaine d’hématomes superficiels.
Je plissais des yeux, circonspecte par cette étrange précision. Puis, pointant cette fois Warner, la soigneuse ajouta de son débit haché au couteau :
— Vous, vous pouvez rester avec elle. Le temps qu’on arrive. Exceptionnellement.
Puis elle repartit au trot.
Décoiffante petite femme.
****
J’observais le contenu des valises ouvertes devant moi. En cuir rigide, elles débordaient de fioles de formes et couleurs variées, de sachets plats ou bombés et de petits bouquets de fleurs séchées maintenus par de la corde en chanvre. Warner m’avait installée auprès d’Eryn malgré mes protestions de ne pas déplacer la dernière paillasse de libre. Lui-même s’était assis à même le sol de terre sèche. Blondie l’avait regardé faire sans rien dire.
— Comment te sens-tu ? finis-je par lui demander pour briser ce qui devenait un silence malaisant.
— Ça va.
Un sourire laconique nuança l’affirmation.
— Mais toi, dis-moi, je constate que tu ne rechignes plus à te faire porter ?
Mon sang ne fit qu’un tour. Ma bouche s’étira en un grand sourire d’auto-défense.
Elle est sérieuse ?
Je commençai par tâter le tissu doux qui recouvrait mon matelas agréablement rembourré, mais pour éviter un retour du silence, je m’empêtrai dans une longue diatribe justificatrice : la Bête qui m’avait choisie pour proie, son saut et sa réception inespérée sur mon couteau - qui l’avait amené à m’écraser tout entière - et, elle avait dû en être témoin, la morsure. Au bout d’à peine trois mots, j’avais compris qu’elle ne m’écoutait pas. Oh, elle me regardait et hochait la tête en mesure, mais ça n’était qu’une vitrine de politesse.
Tais-toi, Luce, arrête le massacre.
— Résumer ce n’est pas ton fort on dirait, dit-elle en souriant.
C’est quoi ce sourire ? C’est gentil ou c’est hautain ? Pourquoi elle me met si mal, cette fille ? C’est fou !
— Je sais, accordais-je amèrement.
— Tu conviendras qu’il y a des situations où on ne peut faire autrement qu’être portée.
…
— Évidemment.
Elle se tourna ensuite vers Warner et lui parla avec - ou n’était-ce qu’une fausse impression ? - plus de chaleur dans la voix.
— Tu as une mine épouvantable. Et pour toi, tout va bien ?
Je fus horriblement satisfaite de constater qu’il ne se départait pas de sa mine grise et de son regard éteint en lui répondant.
— Ça va, je suis juste éprouvé. Mais toi, Eryn, sache que… que je t’ai trouvée très courageuse.
Il voulut lui prendre la main, mais se ravisa. Ce fut elle, alors, qui prit la sienne et la serra fort. Le geste parut apaiser notre chevalier.
— Je pense comme Warner, dis-je à mon tour avec sincérité à Blondie.
— C’est bon, balaya-t-elle les yeux pétillants, ce n’était pas si terrible, au fond. Personne ne nous voyait et, bon…
Une légère rougeur rehaussa son teint déjà si parfait.
— … c’était loin d’être une première fois pour moi. Et il a été parfaitement respectueux, je tiens à le souligner. Pour asseoir mon statut, il n’avait d’autre choix…
Elle se composa un demi-sourire et haussa nonchalamment les épaules en lissant la pointe de son carré parfait, les yeux tournés vers le ciel.
— Je suis Reine maintenant. Pour la première fois de ma vie, je vais avoir des responsabilités, être respectée…
Les mots d’Eryn devaient-ils nous rassurer ? Je trouvais plus étrange encore la façon dont Warner l’observait, comme s’il cherchait quelque chose de perdu sur son visage. Et des pointes de douleurs commençaient à s’élever en vagues de plus en plus rapprochées un peu partout dans mon corps. L’effet de ce qu’on m’avait fait boire devait s’estomper - je fermai les yeux.
— Dis-moi, que t’a dit cet homme, ce… ce roi, tout ce temps avant de te tendre cette bague ? Es-tu sûre de ne pas avoir été forcée ?
Warner désirait avoir le fin mot sur cette question.
Et moi donc…
Je sentis qu’on me secouait gentiment le bras et soulevai une paupière ; je reconnus tout de suite ce que Warner me tendait.
— Tu devrais le prendre, ton front est à nouveau couvert de sueur et tu es très pâle.
Je n’allais pas chipoter, il ne m’était rien arrivé de fâcheux avec la dose précédente. Je le remerciai en prenant le petit flacon vert foncé. Il y avait une capsule en cire à faire sauter. Je tirai sur l’épais fil de coton et avalai le sirupeux liquide cul sec.
— Pour répondre à ta question, murmura Eryn, il m’avait prévenue pour ce… moment. Il en était si désolé. Ce monde, notre monde désormais, vit de magie.
Warner plissa tant les yeux que s’en était presque comique. Blondie, quant à elle, resserra ses ongles bordeaux sur la tunique qu’on l’avait aidée à enfiler après son… intronisation publique.
— Pour maintenir cette magie, poursuivit Eryn, ils doivent respecter ce qu’ils appellent des Pactes. Ce sont comme des contrats magiques. Pour devenir sa Reine, je devais intégrer son Clan, et d’une manière indiscutable selon l’un de ces Pactes. Il m’a aussi posément expliqué les avantages que je gagnerais en acquérant ce haut statut. Entre autres, pour les prochaines Épreuves qui nous attendent… Sur cela, il n’en n’a pas dit plus, il ne le pouvait pas car lui-même ignore encore de quoi elles sauront faites. Il m’a aussi certifié que je ne serais pas une reine de pacotille, que certaines charges du royaume seront sous ma seule responsabilité. Qu’il s’engagerait à me protéger et que jamais je ne manquerais de rien et… et je le crois. Je sais qu’il était sincère. Il a parlé d’autres choses aussi, que j’ai trouvé… un peu trop mystique.
Elle haussa les épaules, petit rebond délicat.
— Il a affirmé que c’était normal, qu’il me faudrait du temps pour comprendre les rouages de leur monde. Tout comme vous. Il m’a demandé de lui faire confiance. Je lui fais confiance.
Elle attrapa tout à coup le bras de Warner - le geste me mit mal à l’aise, il me rappela Pull Rose qu’elle avait agrippé de la même façon.
— Il ne m’a pas choisie par hasard, il a senti quelque chose en moi. Selon lui, je… je posséderais une particularité, quelque chose en plus.
Elle ménagea une courte pause.
— Il m’a dit qu’une prophétie a révélé que L’Étrangère qui sera Reine au cours de cette moisson sera vouée à réaliser de grandes choses pour son royal Clan et son Peuple.
Je retins un sourire à la vue de Warner ; il semblait plus sceptique qu’impressionné et ne le cachait pas.
— Une médecine de potions et maintenant des prophéties, grommela-t-il.
— Tout cela donne à réfléchir… Et un peu le tournis, souffla Eryn, presque en extase, sourde aux doutes de celui dont elle pétrissait le bras.
— Tant que tu es traitée correctement...
— Imagine s’il avait été violent, continua-t-elle, ou barbare, grossier, ou même laid. Au lieu de cela, il est tout ce qu’on imagine d’un bon Roi : bienveillant, charismatique, intelligent… et même assez bel homme.
Bien plus âgé que toi, froid, autoritaire… On n’a pas regardé le même tableau.
La douleur refluait, mais je sentais mes paupières s’alourdir. J’aurais dû interroger Eryn sur les éventuelles autres explications que son Roi lui avait apportées, à la place, j’écoutais le bercement du sommeil qui prenait lentement le dessus. Le roulement d’une voix grave réussit toutefois à m’arracher de cette douce torpeur.
— Je cherche Moire, la Guérisseuse.
Ma curiosité l’emporta et je relevai mes lourdes paupières. J’avisai l’homme, imposant, encapuchonné, qui s’approchait en portant une femme à la chevelure blonde et emmêlée. Des bandages reposaient sur son visage et sa poitrine. Un de ses bras pendait, les doigts étaient couverts de bagues.
Myosotis.
Ce guerrier… Il portait un autre manteau, s’était séparé de son épée, mais je pensais le reconnaître : c’était l’homme au visage ravagé de cicatrices.
— Moire la Guérisseuse ? répéta-t-il plus fort.
Celle-ci arriva de son petit trot nerveux. Elle sembla le reconnaitre et parut impressionnée. Elle s’inclina avant de l’interroger comme elle l’avait fait avec nous :
— Sa vie est en danger ?
— Plus maintenant. Une autre Guérisseuse s’est déjà occupée d’elle.
— En dehors de… Vous… Portait-elle son foulard de Guilde ?
Était-ce un grondement qui sortait de sous la capuche ?
— Oh, je… Évidemment qu’elle devait… Bien sûr que vous y avez veillé, je…
— Ne vous méprenez pas, répondit la voix grave un cran plus bas, je respecte la qualité de vos soins, cette femme était simplement trop mal en point pour continuer à être déplacée, j’ai donc mandé une Guérisseuse avisée sur le moment que, par l’Univers, son hasard ou ses desseins, je connaissais.
— Oh, vous ne devez pas vous justifier…
La petite femme s’inclina une nouvelle fois, plus bas, une main sur la poitrine.
— Mon Sieur, croyez que de là d’où je viens, votre nom est respecté, l’entendis-je dire plus bas encore.
Le guerrier ne rétorqua rien à cette étrange remarque.
— Où puis-je la déposer ?
— Oh, sur une natte libre, mon Sieur.
L’homme la toisa dans le plus grand silence. Elle finit par céder en tordant ses petites mains.
— Je vais vous en trouver une.
— Elles semblent toutes occupées.
La Guérisseuse parut confuse et sonda l’espace d’un regard rapide où dénotait l’efficacité. Elle tiqua à la vue d’Eryn et s’approcha de nous comme un automate réglé sur avance rapide.
— Vous êtes encore là ? Je vous avais dit que vous n’aviez plus rien et que vous deviez libérer le matelas.
Blondie porta une main vers sa bouche qui modula la note de l’étonnement. Sa nouvelle bague, ornée d’un rubis, scintillait royalement.
— Oh.
La Guérisseuse frémit nerveusement et ferma les yeux le temps d’une longue respiration.
— Longue vie à vous, ma Reine, reprit-elle plus calmement. Vous êtes apte désormais à marcher par vous-même, si vous pouviez libérer votre natte pour cette femme gravement blessée, je vous en serais grée.
Elle conclut en s’inclinant, un peu. Warner se leva et tendit une main pour aider Eryn à se redresser. Celle-ci l’accepta volontiers et s’écarta du matelas de quelques pas en boitant légèrement. La Guérisseuse cligna plusieurs fois des yeux et regarda ailleurs en pinçant ses lèvres et en fourrageant dans ses cheveux coiffés en crinière. Puis elle nous pointa, ma natte et moi, et pointa ensuite Warner.
— Vous, vous avez déplacé ce matelas ! Prenez celui de la Reine et remettez-le exactement là où se trouvait l’autre. Puis, ouste !
Warner s’exécuta en rougissant. Eryn et moi gardâmes le silence. Quand il nous rejoint, il sembla hésiter sur ce qu’il devait faire.
— Reste avec moi, supplia Blondie dans un murmure.
— Évidemment, répondit-il sans la moindre hésitation.
Moi, jalouse ? Non, du tout. Seule, c’est trop fun. Surtout blessée dans un monde inconnu.
Je gardai évidemment ces mots pour moi et l’assurai que je comprenais - après qu’il se soit excusé de ne pas rester auprès de moi car il était évident qu’Eryn avait grandement besoin de soutien.
— Ne refuse pas d’être portée si nécessaire, me dit Blondie en guise de salut.
Elle est sérieuse ?
Elle se retourna vivement. Si vivement qu’elle n’avait pas remarqué le guerrier et son fardeau inanimé qui s’étaient avancés vers le matelas libre et raffraichi - la petite Guérisseuse avait prestement changé le drap qui le couvrait. Les trois corps se percutèrent. Eryn piailla et fut repoussée en arrière. La capuche de l’homme glissa, découvrant son visage à demi-dévasté. La nouvelle reine se figea. Puis hurla comme elle avait hurlé face à la Bête.
Warner la prit par les épaules et l’écarta vivement du guerrier, comme si celui-ci avait été une menace.
— Allons, viens, allons nous mettre à l’écart, l’entendis-je lui glisser à l’oreille tandis qu’une explosion de rires gras retentissait non loin.
Quelques locaux avaient été témoins de la scène, ils avaient l’air jeunes.
— Le monstre a encore frappé ! s’esclaffa l’un deux.
Ils ne se moquent pas d’Eryn.
Le guerrier ne montrait aucune émotion particulière à être ainsi pris pour cible. Imperturbable, il rejoignit la natte pour y déposer la blessée. Puis il remonta sa capuche, renvoyant ses plaies cicatrisées dans les ombres.
C’est à n’y rien comprendre.
Qui était cet homme ? Pourquoi ces jeunes se moquaient-ils de la sorte alors que la Guérisseuse s’était inclinée avec tant de respect l’instant d’avant ?
— Bande de rustres bruyants et immatures ! Vous mettez à mal nos blessés les plus graves ! Et puis réfléchissez, certains font peut-être partie de vos proches ! Respectez la paix en cet espace ! Filez !
Penaud, le groupe de jeunes se dispersa sans chercher à se défendre. L’homme qui venait de les houspiller avec autorité devait être un autre Guérisseur, son front était ceint par un foulard bleu torsadé - ce devait être un signe distinctif. Toutefois, avec sa chemise sans manche effilochée aux épaules et ses cheveux noirs aux longs favoris piquetés de blanc, il avait des airs de rockeur qui n’inspirait pas forcément le respect.
Eryn et Warner étaient partis. Je regardais la jeune Guérisseuse s’incliner devant le guerrier.
— À son réveil, je prendrai soin de lui indiquer à qui elle doit la vie.
— Ce n’est pas la peine, Moire la Guérisseuse.
— Je…
— Ne dites rien de plus. Merci pour vos soins.
Il s’inclina à son tour et s’en alla.
Qui est-il ?
****