Adam n’avait pas eu à me réveiller. Les cris de la populace locale s’en étaient chargés. Le convoi était long, on devait l’apercevoir de loin ; il était visiblement très attendu. Il avait fallu se rapprocher du tumulte pour distinguer les cris qui se répercutaient d’un côté à l’autre des chemins puis, après avoir franchi une immense arche en pierres épaisses, ceux qui rebondissaient de part et d’autre des rues pavées de ce qui semblait être une vaste cité d’allure médiévale.
— Vive les Chasseurs ! Vive les Éphémères ! Vive les Étrangers ! Vive le Roi ! Vive…
Et Vive d’autres choses que je n’avais pas comprises ou cessé d’écouter. Le vacarme était tel qu’Adam s’était résigné à ne plus relancer le moindre échange. Il avait malgré tout partagé son espoir qu’Éphémères ne soit pas une autre façon de nous désigner. Ni lui ni moi n’avions cherché à agrandir l’ouverture de la bâche. Recroquevillée dans ma paille, j’avais subi cette dernière partie du trajet les bras verrouillés autour de ma poitrine.
À présent, contrastant avec le souvenir de ce tapage insensé, le silence qui nous entourait était plus oppressant que bienvenu.
Une lente transition aurait été plus douce, me dis-je en fixant mes mains jointes, crasseuses, qui reposaient sur mes cuisses en parties couvertes par la tunique rêche.
La sortie du chariot avait été rapide, précipitée. Adam m’avait aidée à descendre et à peine avais-je constaté que notre cocher était bien un vieillard et que sa Jül n’était en aucun cas un cheval qu’un petit comité de locaux en longues robes, pourpoints et chausses colorées s’était dépêché autour de nous. On nous avait pressés derrière une porte puis s’étaient succédé une invraisemblable quantité d’escaliers, d’autres portes et de couloirs - pas toujours éclairés. Reproduire ce chemin en sens inverse était inenvisageable.
C’est sûrement voulu.
— Tu te remets, gamine ? m’interrogea Adam à voix basse.
Nous nous trouvions dans une pièce conçue dans la longueur, basse de plafond, qui semblait faire office de petit salon. Deux des nôtres, avec qui je n’avais encore eu aucun échange, nous faisaient silencieusement face sur un sofa vanille rayé de larges bandes vert pastel. J’imaginai brièvement Warner et Armand installés sur un fauteuil similaire, dans une pièce identique, à un autre étage du château. L’image faisait tache. Dans ce décor étonnamment moderne et sophistiqué, nous faisions tache. Avec nos vêtements sales, déchirés, nos bosses et nos plaies bandées, nous faisions tache… Je hochais du menton en réponse à la question d’Adam. Il se tenait si droit sur notre sofa rose pâle que je mis un point d’honneur à déplacer mes bras le long de mon corps. Je refermai toutefois mes poings sur les manches trop longues de ma cotte pour masquer la moiteur de mes paumes et mes doigts frémissants.
Avant de nous abandonner dans cette pièce luxueuse, une femme en robe orange s’était détachée du petit comité pour nous offrir, selon ses mots, quelques conseils primordiaux : surtout, faites confiance à la petite équipe qui sera vite auprès de vous. Soyez respectueuses et respectueux, écoutez leurs conseils : ils sont à votre service pour que tout se passe au mieux pour vous. Une fois au Bal, tâchez de faire bonne impression. Ce soir, devenez la vitrine du magasin de votre nouvelle vie.
Après son départ, Adam avait murmuré que les apparences devaient avoir du poids dans cette société. Il m’intimidait encore, mais sa présence était réconfortante, d’autant qu’il semblait bien disposé à mon égard.
— Comment se portent tes côtes ?
— Ça me lance par moment… Désagréable, mais supportable, répondis-je.
Il scrutait la porte, le regard sombre.
— Par contre, ajoutai-je d’un ton trop peu détaché, mes traits sont trompeurs. Je n’ai plus vraiment l’âge d’être appelée gamine.
Il me jaugea puis sourit d’un air aucunement convaincu.
— Dis-moi, Luce, dit-il en retournant son regard vers la porte, quel est ton état d’esprit pour cette nouvelle vie à venir ? Comptes-tu t’accrocher ? T’effondrer ? Te laisser porter au gré des autres ?
Je le jaugeai à mon tour. En pleine lumière, son visage était saisissant. Il transpirait l’autorité et ses yeux étaient du même noir profond que ses cheveux.
Les vrais yeux noirs sont rares. Celles et ceux-là ont tous, toutes et tous je te dis, une personnalité hors norme et terrible. Fuis-les.
C’était les mots d’un proche désormais oublié. Seule la bouche qui avait martelé cette mise en garde me revenait. Le reste du visage, mon lien précis avec cette personne… cela refusait de me revenir. Mais cela avait été dit pour me protéger. Adam défierait-il cette règle ?
— M’accrocher, dis-je avec sincérité.
— C’est ce que j’espérais entendre. Si, comme je le pense, nous nous retrouvons tous séparés au terme de cette soirée, savoir que je ne serai pas le seul à tout faire pour m’en sortir… sera apaisant.
— Et moi, tu ne me questionnes pas sur mon état d’esprit ?
La femme aux mains couvertes de henné qui nous faisait face s’était penchée vers lui. Une longue tresse noire revenait sur son épaule et retombait sur ses cuisses. Adam lui offrit son attention d’un poli signe de tête.
— Satya, je m’appelle Satya.
Elle lui décocha un adorable sourire qui le laissa de marbre.
— Pour ma part, poursuivit-elle sans se défaire de son sourire, entendez que je m’appliquerai à savourer tout ce qu’il me sera possible de voir, faire, goûter et essayer.
Elle se redressa, les mains appuyées sur les genoux.
— Comme vous, j’ai survécu à ce massacre… mais il s’en est fallu de peu. Quand j’ai franchi la ligne, je me suis jurée que le jour où viendrait mon heure, je partirai sans regret. Je vais croquer à tout, et à pleines dents.
Quelque chose de féroce et affamé trembla dans ses yeux bruns. Un battement de cils l’emporta et il n’y eut plus que son sourire ourlé de belles lèvres à contempler. Sa voisine de sofa nous observait en silence. Je la trouvais saisissante avec sa robe à peine plus sombre que sa peau et ses épais cheveux noirs aucunement influencés par la notion de gravité qui frisaient librement autour de sa tête. De nous quatre, il était évident qu’elle était la plus jeune. Tout comme Adam était sans conteste le plus âgé.
Un coup sec sur la porte annonça l’arrivée de notre petite équipe : des corps bariolés entrèrent en poussant et tirant de hautes valises sur roulettes et des portants ployant sous les vêtements. La femme à la robe orange n’était plus là. Je dénombrais une dame âgée, deux autres plus jeunes mais déjà d’un certain âge et deux hommes en costume dont le premier aurait pu être le père du second. Deux soldat les suivaient et fermèrent la porte avant de se poster devant.
Je parie qu’ils étaient déjà là, dans le couloir, pendant qu’on patientait…
— Ce soir, c’est à nous que vous devrez de briller ! s’enthousiasma le jeune homme.
Il arborait d’étonnants cheveux roux bouclés.
— Je me présente, enchaina la vieille dame après avoir sèchement rabroué ce débordement joyeux, je suis Bérénice de Soie. Nous sommes ici à votre service pour vous permettre d’être les plus éblouissantes et éblouissant possibles au Bal de ce soir. Je conçois que cela puisse vous paraitre incongru en cet instant de bouleversements, mais le Roi ne peut tous vous garder auprès de lui, le Pacte s’y oppose, et cette nuit ne prendra fin que lorsque vous serez toutes et tous sous la protection de l’un de nos Clans. Nous commencerons par vous rendre vos dignités : vous trouverez un petit cabinet de toilette au fond de la pièce. La porte se trouve derrière le paravent d’Eöl. Allez-y un par un et, s’il-vous-plait, ne trainez pas.
C’était typiquement le genre de vieille personne qu’instinctivement j’évitais de contrarier. D’un ongle autoritaire laqué de rouge, elle indiquait une structure à l’allure arrondie, en diptyque, sur laquelle était tendue de grandes toiles couvertes de broderies aux motifs en relief. Adam fut prompt à réagir, cette fois encore, et proposa à notre jeune muette d’y aller en premier ; ses mains, ses bras et son torse étaient couverts de sang séché. N’étant pas blessée, il ne s’agissait probablement pas du sien. En se relevant, elle le remercia à voix basse et lui offrit son nom en remerciement : Awa.
— Tant de choses à faire et si peu de temps ! s’exclama en tapant dans ses mains la dame replète à la choucroute rouge ornementée de pinces en forme d’oiseaux. Pendant que notre jeunette se repoudre le nez, je vous invite à vous approcher pour sélectionner votre tenue !
Se repoudrer le nez ? C’est ce qu’elle choisit de dire ?
Il était hors de question que je me lève, hors de question que je cautionne cette façon de banaliser ce que nous endurions. Adam resta lui aussi assis.
Merci.
À l’inverse, Satya s’approcha d’un portant sur lequel étaient suspendues plusieurs longues robes scintillantes. Elles possédaient toutes un corset à lacer - le genre de tenue qu’on n’était pas capable d’enfiler seul.
Ça aussi, ça peut en dire long sur une société, pensai-je sombrement.
— Ces tissus sont si épais, c’est d’une telle qualité…, releva la jeune femme. Jamais je n’aurais pu… Je vais pouvoir garder et porter celle de mon choix ?
Elle tendit une main hésitante vers un voile cuivré incrusté de brillants.
— Tut tut tut, ne les touchez pas, Damoiselle ! Juste avec les yeux, s’agita la forte femme rousse, attendez d’être propre et, là, vous pourrez même en essayer plusieurs !
— La tenue que vous choisirez vous est gracieusement offerte par notre Roi, précisa son homonyme, l’index à la verticale.
Un homme dans la cinquantaine, à l’impressionnante moustache en forme de guidon, se posta devant moi.
— Et vous, très chère, ne désirez-vous pas venir regarder quelques modèles de plus près ?
Je clignai des yeux avant de décliner d’un mouvement de tête. La vieille me jeta un regard réfrigérant.
— Vous ne comptez pas poser de problème ? grinça-t-elle. Sachez que nos deux amis de part et d’autre de la porte ont reçu comme consigne d’emmener dans une pièce spéciale tout problème cherchant à enrayer la bonne préparation du Bal célébré en votre honneur.
Les soldats claquèrent chacun un pied sur le sol dallé.
— Je suis sûr qu’il n’est pas question de cela, Dame Bérénice. Me permettez-vous de choisir votre tenue, Damoiselle ? proposa l’homme à la proéminente moustache.
— Faites…, croassai-je.
— Quant à moi, si vous me le permettez, j’arrangerai vos cheveux pour mettre correctement votre visage en valeur, s’excita le jeune aux bouclettes rousses.
Dame Bérénice pinça les lèvres.
— Pour elle, tu mettras ton temps et ton énergie à raccourcir sa robe au-dessus du genou, ses cheveux ne seront pas ta priorité.
— Mais, pourquoi ? s’étonna la grosse dame en secouant sa choucroute. Cette saison, ce sont les modèles longs qui incarnent l’élégance !
— Je ne réponds qu’au désir du Roi, la rabroua doucement la vieille dame. Il a spécifiquement demandé que soit visible le paiement octroyé au Brumeur afin que toutes et tous puissent constater qu’en aucun cas son dû ne lui a été refusé.
A cet instant, Awa sortit du cabinet, les jambes habillées d’une sorte de braie bouffante et le haut recouvert d’une chemisette sans manche. Adam me souffla d’y aller à mon tour. Heureuse de cette sortie facile, je ne lui renvoyai pas sa politesse et m’éclipsai presque au pas de course. En me glissant derrière le paravent, j’entendis Awa déléguer elle aussi le choix de sa robe à Monsieur Grosse Moustache. Tout cela était ridicule.
Surréaliste et parfaitement ridicule.
****
Le cabinet de toilette était spartiate, sans la moindre décoration. Quel soulagement de pouvoir refermer la porte derrière moi ! Quatre vasque étaient mises à notre disposition - l’eau de l’une d’elles était trouble et rosée.
À moi d’en souiller une nouvelle.
Au pied de la vasque, se trouvait une pile de linge propre et de sous-vêtements que je jugeai d’époque. Un pain de savon et une brosse en crin épais reposaient sur le large rebord en pierre marbrée. Sans attendre, j’y plongeai les mains.
L’eau est chaude !
Des galets gros comme mon poing reposaient au fond de la vasque. J’immergeai une manche pour les toucher, curieuse. Ils étaient un poil plus chaud que l’eau.
Étrange. Comme ces lumières…
Je ne supportais pas de ne pas comprendre. Le mot magie ne cessait de revenir à la charge dans ma quête de sens à tout ce qui m’arrivait depuis ce maudit bus.
Respire, Luce.
Tout en apaisant mon souffle, j’avisai les vêtements d’Awa, abandonnés en boule dans un coin de la pièce. J’essorai vaguement la manche détrempée et me délestai des miens avec satisfaction avant de les envoyer rejoindre le tas poisseux. Après de délicates manipulations, j’y ajoutai mes bandages. J’aurais aimé rassurer Warner sur les étonnants résultats de la médecine locale. Je n’étais que croûtes et bleus, mais toutes mes plaies s’étaient refermées et je pouvais me mouvoir presque sans douleur.
Je pris le temps de frotter avec rigueur tous les recoins de mon corps. Je frottais le sang et la crasse autant que les images de morts et d’attaques qui me parasitaient l’esprit. La couleur de saleté qui finit par teinter l’eau ne m’apporta pas le sentiment de propreté espéré. Il m’aurait fallu une longue douche brûlante pour cela… Voir la crasse partir dans le trou d’évacuation, la porcelaine redevant immaculée sous mes pieds… Mon menton se mit à trembloter.
T’es qu’une idiote, Luce. Pense pas à chez toi. Pas maintenant.
Malgré l’eau chaude, je claquais des dents. Je m’enroulai dans un grand linge et m’assis par terre, en boule.
Je m’accorde deux minutes.
J’étais étonnée qu’aucune larme ne cherche à s’échapper. J’étais plus coriace que je ne l’aurais cru… Mais ça me tomberait dessus. Plus tard…
De ce que j’étais, il me reste des souvenirs tronqués et un bracelet.
Dépouillée du reste, je pressai cette présence matérielle contre ma peau. Quelque peu réchauffée, j’extirpai mon bras du cocon improvisé pour l’observer. Un simple fil de coton bleu foncé et un charme : un arbre de vie. J’avais toujours été attirée par ces symboles qui représentaient la vie, la nature, l’équilibre… Au-dessous, se trouvait le surnaturel sauf-conduit qui s’était gravé de lui-même lorsque j’avais franchi la ligne bleue, au sommet de la Haute Dune Herbacée. Comme la sorte de rune que j’avais découvert sous mon nombril, assez discrète heureusement. Je l’associais à la douleur cuisante qui m’avait pincée à ma sortie du bus.
Un monde de magie…
Je pressentais que bien des choses, ici, ne seraient pas à comprendre par le filtre des sciences et du rationnel.
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— Je suis navré, Damoiselle. Un tissu si délicat… Une si jolie robe…
Le jeune homme secouait ses anglaises rousses de désespoir. Toutefois, je n’arrivais pas à déterminer si son malheur était de m’imposer une robe raccourcie ou bien d’amputer ladite robe de si précieux et délicats centimètres.
La morsure, même avancée dans sa cicatrisation, n’était pas belle à voir. Chaque dent avait perforé la peau plus ou moins profondément, dessinant sur ma cuisse une silhouette de pomme sans pédoncule. Sur le reste de mes jambes, de nombreux bleus, à divers stades de coloris, marbraient ma peau. J’aurais préféré les camoufler, comme mes cheveux qui avaient été brossés, tressés et maintenus contre mon crâne par une ribambelle d’épingles pour cacher leur crasse - je n’avais pas trouvé le courage de les laver dans la maculée.
Un large miroir recouvrait un pan de mur, je nous y voyais, tous. Nous avions grande allure. Nous ne faisions plus tache dans le décor.
Sauf moi. J’ai l’air d’un clown dans une meringue tailladée.
— Parfait, maintenant que vous êtes présentables, je vais vous enseigner quelques pas de danse que je vous conseille fortement de maitriser.
— Pardon ?
Adam, resté muet depuis son retour du cabinet de toilette, en perdit son stoïcisme. J’étais moi-même bouche bée.
— Pour le bon plaisir de notre Roi, s’agaça la vieille Bérénice de Soie, un bal agrémentera cette soirée de fête.
— Vous êtes sérieuse ?
Il ne montrait aucun signe de colère, il avait formulé cette question très calmement, laissant entendre qu’il en était simplement déstabilisé. Bérénice de Soie posa une main sur son cœur, l’autre nous invitant à l’apaisement. Ce geste me la rendit plus sympathique.
— À la cour, les apparences sont importantes. Si, par chance, le membre d’un clan vous conviait à échanger quelques pas, vous rendre ridicule pourrait vous coûter une possible invitation à résider chez lui. Mon but est de vous parer des meilleures armes pour traverser cette soirée au terme de laquelle vous trouverez l’amorce d’une place dans ce monde. Je vous l’ai dit, nous sommes ici pour vous venir en aide.
Il s’était tendu à l’allusion guerrière. La tirade avait dû résonner en lui ; après avoir donné son assentiment d’un hochement silencieux, il demanda où se poster et quels étaient les pas à connaitre. Awa, Satya et moi suivirent le mouvement. Il était ridicule, en cet instant, de lancer le moindre esclandre.
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La danse n’était pas mon fort. Je le savais. Bérénice de Soie me l’avait confirmé en me souhaitant de ne pas me faire inviter au début du Bal où le public est le plus scrutateur. Les trois autres se débrouillaient bien. La veille dame et le reste du comité semblaient satisfaits du temps qu’ils nous avaient consacré. Monsieur Longues Moustaches attira notre attention, il avait une dernière chose à nous expliquer avant de nous conduire à la seule fête des moissons que nous aurons la chance de vivre, celle-ci n’ayant lieu qu’une fois tous les cent ans.
La fête des moissons… À quelle fin avons-nous été récoltés ?
— Je reprends les mots de Dame Bérénice de Soie et vous rappelle qu’au terme de cette soirée, vous trouverez votre première place au sein de notre monde. Notre société royale, voyez-vous, est divisée en Clans, plus ou moins prospères, plus ou moins en résonance avec le Clan royal. Chaque Clan sera représenté ce soir.
Il prit le temps de lisser les poils recourbés de sa moustache avant de poursuivre.
— Tout au long du bal, les Clans auront le privilège de vous inviter à rejoindre leur domaine pour la moitié d’une année. Ces invitations sont d’élégants rubans aux couleurs des différents blasons. Au terme de la soirée, c’est vous qui choisirez lequel vous désirerez garder, vous qui choisirez quel Clan sera votre asile pour vos débuts en ce monde. Au cours de ce presque double quatrain, vous aurez aussi le pouvoir d’accepter ou non de rejoindre ce Clan Ad Ëterna ou de n’y demeurer qu’en simple invité avant de partir ailleurs.
Bérénice de Soie choisit d’intervenir pour nous rappeler qu’une bonne impression nous rendra plus appréciable et qu’obtenir un maximum d’invitations nous sera profitable :
— Il est plus confortable d’avoir le choix, et celui-ci tout particulièrement aura des conséquences sur votre nouvelle vie.
Ils commentaient ou complétaient chaque recommandation, explication et conseil donnés par l’autre, mais sans offrir une impression d’union ni même de franche cordialité. Certains mots ou expressions m’étaient inconnus, j’étais à cran, épuisée…
Qu’ils abrègent.
— Mais rassurez-vous, ajoutait encore Longues Moustaches en incarnant la bonhommie, rien n’est immuable. Un Clan peut ne pas vous convenir. Un autre vous ouvrirait alors ses portes. Et au terme de ces longues semaines, vous en connaitrez peut-être suffisamment pour tenter d’évoluer en dehors des Clans. Certains le font et cela leur réussit fort bien !
— Gare à ce choix, grinça Bérénice de Soie, ce mode de vie est rude et nécessite un minimum d’indépendance financière.
— Certes, certes, Dame Bérénice, gloussa Longues Moustaches. Je suis moi-même, et depuis toujours, bien à l’abri au sein de mon Clan chéri où je n’ai jamais manqué de rien.
La vieille dame pinça si fort ses lèvres qu’on les aurait cru inexistantes. Dressant encore son doigt laqué de rouge, elle précisa que le Clan qui nous accueillerait serait responsable de notre sécurité, de notre confort, mais aussi de notre accès aux savoirs, us et coutumes de ce monde qui, pour rappel, était désormais le nôtre.
— Cela fait partie de leurs devoirs. Et si cela ne vous est pas correctement accordé, gardez à l’esprit que vous pourrez à tout moment, et sans en craindre la moindre retombée, réclamer ce dû auprès de notre Roi.
— Bien, bien, bien, je suis sûr que tout se passera bien malgré les inutiles craintes que pourrait faire naitre ce dernier conseil. Avez-vous des questions ? enchaina joyeusement Grosse Moustache.
Satya leva une main impatiente.
— Comment savoir quel Clan choisir si plusieurs d’entre eux se proposent à nous ? Je veux dire, actuellement, nous ignorons tout !
Cette fois, ce fut la grosse dame à la choucroute rouge qui prit la parole. Elle rassura Satya en lui expliquant d’un ton guilleret que les Clans intéressés se présenteraient à nous dans le menu détails.
— Et si aucune invitation ne nous est proposée ? interrogea Adam.
J’avais intercepté le rapide coup d’œil qu’il avait jeté sur mes cuisses dénudées - sur la trace de morsure rougeâtre.
— Ce soir, tout le monde trouvera sa place, assura Grosse Moustache.
— Bien sûr, certaines places sont plus enviables que d’autres, tempéra Choucroute rouge, soudainement moins enjouée. Certaines Maisons prospères auront aussi leurs propres représentants ce soir. Elles ont d’autres critères de sélection…
— Ma foi, mis à part un don de soi plus important, ces lieux ont tout autant à offrir que les Clans, répliqua Grosse Moustache avant de partir d’un rire gras que je trouvai malaisant.
C’est quoi ce rire ?
— Et quand bien même personne ne vous proposerait quoi que ce soit au cours de la soirée, n’ayez crainte, il est, dans la Cité Royale, d’autres Maisons bien moins fines bouches qui seront enchantées de vous prendre sous leur aile.
Bordel, qu’est-ce qu’il insinuait par don de soi ? C’est quoi ces Maisons ?
Et voilà, je me remettais à jurer. Et à transpirer.
— Toutes et tous, je vous le dis, aurez trouvé votre place d’ici à demain matin.
Sale schnock.
Il rit encore, secouant les pointes de sa grosse moustache.
— Demain matin… Nous y sommes presque ! Et que cesse cette nuit interminable !
Les membres du comité partagèrent son rire, sauf Bérénice de Soie. Notre ignorance nous empêcha de comprendre où se cachait le trait d’humour.
Ces maisons…, pourrait-ce être des lieux de passes ? Non…
— Une dernière question avant le grand bal ?
J’osai. Sans prendre le temps d’inspirer.
— Qu’attendez-vous que nous apportions à ce monde ? Je veux dire, pourquoi sommes-nous là ?
Un bref silence fut ma première réponse. Grosse Moustache en apporta une seconde, avec un grand - et authentique - sourire innocent.
— Votre force vitale, bien sûr.
Aucune autre explication ne fut donnée et, sur l’impulsion de Dame Bérénice de Soie, le comité au complet n’eut plus qu’une idée en tête : nous faire rejoindre au plus vite la salle où se tenait la fête.
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