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7 - La chasse

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Par Lily

Les nausées me clouaient au sol, frémissante. Lorsque Warner m’avait déposée, on m’avait gentiment proposé l’eau d’une gourde en peau tannée, mais le cœur m’était remonté au bord des lèvres. J’avais décliné, roulé sur le flanc face à l’immense brasier et n’avais plus bougé. J’étais trop éloignée pour en ressentir la chaleur, mais sa lueur irradiait la sécurité. La Haute Dune Herbacée, c’était ainsi que le Roi avait nommé cet endroit. J’avais ouvert puis refermé mes doigts tachés entre les brins d’herbe grasse qui ne tapissaient que son sommet.

Comme la tonsure d’un moine, en négatif. Ce lieu porte bien son nom.

Ça avait été ma dernière pensée cohérente. Juste avant que l’adrénaline déserte tout à fait mon corps et que les premiers spasmes envoient mes forces et mon esprit sous une unique bannière : douleurs.

Ne pas vomir, ne pas pleurer, tenir. Jusqu’au retour de Warner. Il m’avait promis de revenir avec de l’aide. Comment avais-je pu supporter qu’il me serre si fort entre ses bras ?

— Mam’zelle, bois ça.

Qui chuchotait à mon oreille ? Qu’il s’en aille. J’étais poisseuse, pitoyable, racrapotée et j’avais mal.

Je sentis sur mes lèvres le contact d’une surface lisse et froide comme le verre. Un liquide se déversa dans ma bouche, je l’avalai pour libérer ma gorge où l’air entrait plus vite qu’il ne sortait. Des notes sirupeuses et végétales s’attardèrent sur ma langue et la douleur s’atténua…

— Ça devrait aller, elle va reprendre ses esprits maintenant. C’est à base d’écumes de berge. Surtout, qu’elle reste allongée. À la rigueur assise. Le danger avec ces anesthésiants, c’est qu’on aggrave vite une plaie ou une fracture - comme on étouffe le mal, on oublie qu’on doit se ménager.

— Je ferai attention.

Cette voix ; Warner. Je relevai les paupières : il était là, agenouillé à mes côtés, visiblement soulagé.

— Tu peux lui donner cette deuxième dose si tu l’estimes nécessaire, mais alors elle perdra probablement connaissance.

L’homme qui parlait portait sur son front un bandeau bleu torsadé. Il remit à Warner un flacon vert foncé haut comme mon pouce.

— J’insiste, attends la fin du discours avant de le lui donner.

L’homme au bandeau croisa mon regard. Il me salua avant de nous laisser, il avait d’autres personnes à soigner.

— Ça va mieux, Luce ? s’inquiéta mon compagnon en glissant le petit cylindre dans la poche de son pantalon taché et déchiré.

— Je crois, croassai-je. J’étais partie loin, je me sens… mieux. J’ai encore mal, mais c’est supportable. Aide-moi à m’asseoir s’il te plait.

Il exécuta avec une grande douceur. Je posai alors une main sur son bras et le pressai légèrement.

— Merci.

— Non, tu… tu ne dois pas. Je te demande pardon… Je t’ai secouée dans tous les sens, alors que tu souffres peut-être d’une hémorragie ou d’une commotion… Ce gars qui t’a fait boire le flacon, on m’a dit que c’était un guérisseur.

Il avait mimé des guillemets autour de ce dernier mot.

— On m’a vraiment regardé de travers quand j’ai demandé après un médecin.

Il passa plusieurs fois les mains sur son visage ; il semblait las, détricoté de ses certitudes - mais ce n’était peut-être qu’une projection de mes propres émotions.

— Il a dit que tu serais soignée correctement juste après le discours de leur Roi…

Il prit un air sceptique et marmonna que ces énergumènes qui les entouraient n’avaient pas l’air d’être arrivés au stade de la médecine moderne. Pourtant… Je repensai à l’archère au foulard rouge, à cet autre flacon qui avait - sous mes yeux - accéléré la cicatrisation de ses plaies profondes. Les frontières du réel étaient bousculées depuis ce maudit bus… Nous évoluions hors de nos perceptions habituelles.

— Je pense… Je pense qu’ils ont leur propre médecine.

La plainte d’une corne de brume l’empêcha de partager d’autres incertitudes. Des martèlements de tambour lui firent écho.

— Que se redressent toutes celles et ceux qui le peuvent ! Regroupez-vous ! Place au Roi !

L’ordre fut répété plusieurs fois, avec les percussions en pulsations de fond. La note étirée de la corne finit par s’éteindre. Un lent courant d’air tiède se leva et tous les feux du paysage se ravivèrent, reprenant leur combustion là où ils l’avaient laissée, comme si les dernières heures n’avaient été qu’une illusion. Plus aucune brume n’était visible, pas même le moindre filament. J’avisai l’homme qui faisait brailler le tambour ; vêtu de couleurs vives, il transportait également l’ancêtre d’un mégaphone en bandoulière et une grande bannière… Un héraut ? Il se dirigeait vers nous, suivi du Roi.

Pourquoi ? Allez partout ailleurs, mais pas ici.

Ils s’avancèrent jusqu’à n’être qu’à deux ou trois mètres de nous.

Bordel, merdouille et tout le reste.

— Au Roi Maguiar !

Le héraut cessa de tambouriner. Le silence fut absolu, la foule entière accordant son attention au Roi. Le souverain se pencha vers un homme pour quelques directives muettes puis se dressa fièrement face à son peuple.

— Toutes les âmes encore en vie ont franchi la ligne… En tant que Représentant du peuple des Hommes, je déclare cette première Épreuve terminée !

L’assertion fit éclater une marée de vivats. Tandis que la foule hurlait et scandait sa joie, le messager du Roi s’approcha furtivement.

— Le Roi vous somme de vous relever, murmura-t-il à mon attention.

— Non, elle ne peut pas ! s’alarma Warner en se relevant précipitamment. Un de vos guérisseurs a été formel là-dessus !

L’homme sembla hésitant. Avisant un rocher proche aux allures de menhir, il invita Warner à m’y adosser.

— Je vous assure, mieux vaut faire ce qu’il demande, insista le messager. Comprenez, nous vivons un moment exceptionnel, tous les engrenages doivent rester alignés. Mais soyez assurés que son discours sera bref, elle n’aura pas à tenir longtemps.

… Sinon, il peut aussi s’adresser à moi ?

C’est bon, m’impatientai-je, je ne veux pas d’ennui. Aidez-moi, tous les deux.

Je leur tendis les mains sans sourire.

En plus, ça m’éloigne du vieux despote, savourai-je en serrant les dents.

Une fois adossée contre la pierre, le messager supplia Warner de se reculer de quelques pas. Il refusa net.

— Je file, mais vous mets en garde une dernière fois : pliez-vous à sa volonté, ayez confiance en notre Roi. Si vous lui tenez effrontément tête, il n’aura d’autre choix que vous punir. Votre situation actuelle est précaire, vous n’êtes pas encore des nôtres, ce sont d’autres châtiments qu’il se devra d’appliquer à votre encontre.

Il nous abandonna promptement, se faufilant entre les locaux extatiques jusqu’au héraut coloré. Celui-ci décrocha son porte-voix cuivré avant de le positionner devant sa bouche.

— J’appelle au calme !

Trois cris suffirent.

— Au Roi Maguiar !

La foule répondit en écho, une fois. Le Roi reprit alors la parole sur fond de brasier crépitant.

— Huit âmes pour les Bêtes, énonça-t-il d’une voix lourde, une pour l’esprit de la rivière…

Je revis l’énorme gueule écailleuse happer Grand Échalas.

— … et onze pour notre Peuple !

De nouvelles clameurs de joie explosèrent sur le plateau de la dune. J’attirai discrètement l’attention de Warner.

— S’il te plait, fais ce qu’il a conseillé, recule de quelques pas.

Il me regarda d’un air buté.

— Si tu étais ma fille, je souhaiterais que quelqu’un puisse veiller sur toi.

C’est donc bien un père. Mais je ne suis pas sa fille.

Ce que je me retins de lui rétorquer - étrange, le visage de mon propre paternel ne voulait pas me revenir -, à la place, j’eus la sagesse de faire remarquer qu’aller contre la volonté du Roi risquait justement de m’attirer des ennuis.

— Recule juste de quelques pas. Je serais toujours en vue.

Il céda.

— Au Roi Maguiar ! criait à nouveau le héraut.

À nouveau, la foule lui fit écho. Maguiar leva ses mains vers le ciel. Glissée à l’un de ses petits doigts, une chevalière ornée d’un joyau doré capta les reflets du feu - chez nous aussi, ce type de bijou était associé à la noblesse. L’air satisfait, il me jeta un bref regard. Pourquoi ? Inquiète de remarquer quelques curieux qui se tournaient pour comprendre ce qui venait d’attirer ainsi l’attention de leur souverain, je tentai de me fondre le plus possible dans le granit contre lequel je reposais. Je fus soulagée lorsque le Roi reprit la parole. Qu’est-ce qu’il attendait de nous ? Pourquoi s’étaient-ils mis en danger pour nous sauver ?

— … leur mort ne sera pas en vain, leurs noms seront loués et chantés…, disait justement le souverain.

En glissant sur les visages endeuillés, je remarquai - non sans peur - le retour d’un amas de brume qui se condensait de l’autre côté d’un ruban d’eau louvoyant- la source nourricière de ce rond d’herbe grasse. D’autres que moi l’avisèrent, troublés, la pointant du doigt en se détournant du Roi. Celui-ci poursuivait son discours sans se douter de rien. Une forme se précisa au cœur du brouillard trouble : un long tronc d’où partaient une paire de bras et de jambes. L’image de l’irréel silhouette noire qui s’était battue contre les Bêtes au territoire des cavités rocheuses s’imposa à moi. Des chuchotements aux intonations choquées, effrayées voire excitées furent de plus en plus audibles. Le Roi parut agacé et s’arrêta au milieu d’une phrase.

— Merci, Brumeur. Je ne manquerai pas à ma parole.

Puis le monarque se tourna et s’inclina légèrement en faveur de l’être éthéré.

Il savait qu’il était là…

L’atmosphère était électrique. La mystérieuse créature gagna en densité et deux points brillants, enchâssés là où j’aurais situé les yeux, balayèrent le plateau. S’arrêtant sur mon menhir. Je ressentis un violent tiraillement sous le nombril.

Non, c’est ridicule, ce n’est pas moi qui suis fixée.

Pourtant, c’est sur moi que l’être fondit.


****


J’eus le réflexe d’avancer en tendant les mains telles de piètres barrières. J’aurais dû être propulsée en arrière, brutalement renversée, car la chose filait plus vite qu’un souffle du vent. Pourtant, il n’en fut rien. À l’impact, je fus soutenue par deux mains glacées qui ramenèrent sans heurt mon corps contre la pierre. Une explosion de blancs recouvra tout devant moi, comme un sac de farine qu’on se serait amusé à secouer. Douleurs ? Brume ? Une main froide se moula sur ma nuque, l’autre sur ma hanche. En opposition, quelque chose de brûlant, à la limite du supportable, se pressa juste au-dessus de mon genou, contre ma peau. J’abaissai les yeux vers cette créature qui s’était déplacée bien trop vite pour appartenir au genre humain. Il avait arraché un pan de l’épais tissu de mon jeans.

Une fois la ligne bleue franchie, on en sécurité… Mais bordel, quand est-ce que quelqu’un va se décider à réagir ?

J’étais incapable de lâcher ce il du regard, son visage magnifique aux paupières closes, ses lèvres qui frottaient le sang séché qui maculait mon genou écorché. Il sourit et enfonça son nez autant qu’il le put dans ma chair, humant tout son soûl en remontant lentement jusqu’au milieu de ma cuisse, suivant un chemin connu de lui seul. Mon corps frémit.

Dégage charogne !

Rien ne retenait mes mains. De toutes mes forces, faisant fi de la douleur sous mes côtes, j’appuyai sur les épaules de la créature pour la faire reculer.

Merde.

Autant tenter de faire ployer une montagne. Je tentai de secouer les jambes, il les pressa contre lui. Je sentis l’affolement poindre. À travers la brume-farine qui s’étiolait lentement, je repérai le Roi, prête à le supplier du regard. Mais il me tournait le dos. Pire, effarée, je le vis s’éloigner, les poings serrés.

Mais…

Je tentai d’accrocher d’autres regards, mais la foule semblait s’être reculée et détournée.

Personne ne fera rien ?

J’ouvris la bouche, prête à tous et toutes les vilipender, quand la créature remonta d’un coup sec vers mon entrejambe.

— Non ! crachai-je.

Je me cambrai avec violence et tentai à nouveau de la repousser. Le visage anguleux se recula de quelques centimètres, mais c’était pour mieux écarter ses mâchoires qui se refermèrent avec brutalité sur ma cuisse ; ses dents me transpercèrent et s’enfoncèrent profondément dans ma chair. Je hurlai comme une possédée.

— Ce peut être doux. Aie confiance, je ne te veux aucun mal, je ne peux faire autrement pour vivre, mais je ne tuerai pas. Je peux rendre cela agréable… Ferme les yeux.

Ces mots avaient résonné en moi, comme une pensée, mais avec une autre voix. Sa voix. À cet intrus en moi.

Dégage de ma tête, dégage de ma cuisse, dégage tout court ! pensai-je avec hargne en retour.

— Abaisse tes paupières !

Surprise, j’obéis au ton ferme. Et, douce surprise, la douleur s’évanouit.

Laisse-moi te montrer, laisse-toi aller…

Et je le sentis, une promesse de plaisirs inouïs, juste à la lisière de ma conscience. Mes désirs cachés, secrets, inavoués… Je n’avais qu’à lui remettre les clés de mon esprit, juste un prêt, juste pour cette fois, je pourrais alors les vivre chacun et tous à la fois.

Sois sans retenue…

Je frissonnai. Je le sentais aspirer une partie de moi, ma cuisse pulsait, mais au fond… c’était agréable.

C’est cela, ouvre-toi, tout entière.

Mais il n’était pas si aisé d’étouffer la raison de quelqu’un qui passait son temps à toujours tout mouliner en tout sens - le plaisir, certes, mais à quel prix ?

Tu résistes ? s’étonna l’intruse voix.

Non, j’analysais. Je n’étais pas dans l’intimité d’une chambre préservée des regards, j’étais sur le plateau de la Haute Dune Herbacée, entourée d’une quarantaine d’inconnus - si ce n’était plus. Je n’avais pas donné mon accord. Il ne m’avait pas demandé mon accord. J’avais tenté de le repousser. Ce qu’il se passait, c’était mal. En esprit, je me visualisai l’attraper par l’arrière de son pantalon et le balancer en dehors de ma vue. Ses promesses de plaisirs et ses tentations, je jetai le tout avec lui. Alors la vérité me revint : il me tenait de force, aspirait mon sang en me labourant sauvagement la cuisse et cela faisait un mal de chien ! Je perdis toute notion de cohérence : en poussant des cris inarticulés, j’ouvris les yeux et avisait ses cheveux. J’agrippai la masse soyeuse et tirai violemment, les tordis avec rage dans tous les sens. Aucun ne s’arracha, il ne cilla même pas.

Saleté de sangsue !

Alors je glissai mes mains jusqu’à ses tempes. Refoulant l’aversion de ce que je m’apprêtais à faire, j’amenai mes pouces sur ses paupières… et appuyai. Fort. Très fort. La créature s’écarta prestement en claquant la langue. Son recul précipité projeta ma tête en arrière qui claqua durement contre la roche.

— Navré, murmura un souffle à mon oreille.

Sonnée, je vis l’être se dématérialiser devant moi, sentis une caresse chaude sur mon front puis il disparut. L’air hagard, je fixai le vide en tremblant comme un flan. Du bruit et du mouvement me ramena lentement aux gens qui m’entouraient. Sur ces visages inconnus, j’avais droit à toute une palette d’émotions : étonnement, envie, dégoût, pitié, curiosité, inquiétude, jalousie… J’avais surtout droit à trop de regards. Mes pieds étaient bien plus intéressants. D’ailleurs, le cuir de mes chaussures avait craqué, juste à la pliure des orteils.

Tient, mes bottines sont fichues.

Je résolus de me convaincre que c’étaient pour elles ces quelques larmes qui roulaient.

Pas maintenant. Plus tard.

Je les frottai. J’inspirai. Expirai. Où était Warner ?

Le tambour choisit cet instant pour revenir à la vie. Je repérai le héraut coloré et son Roi, si loin que je ne les voyais presque pas malgré qu’ils soient juchés sur un rocher.

— Une entente nécessaire entre les Peuples, c’est pour cela qu’ils ont choisi d’offrir leur vie !

Je rêve…

Maguiar-le-despote reprenait son discours là où il l’avait laissé. Comme s’il ne s’était rien passé. Je serrai les dents. Que pouvais-je faire ?

M’occuper de moi moi-même. Pour changer…

J’ignorai son monologue et me penchai pour inspecter ma cuisse. Précautionneusement, je relevai quelques pans de jeans. Ce n’était pas beau à voir - et à mille lieux des deux petits trous propres qu’on associait d’ordinaire aux vampires. Car c’était bien ce qu’était cette créature, non ?

Des loup-garous, des vampires… C’est vraiment n’importe quoi.

Chaque dent avait laissé sa marque, et pas forcément nette, on lisait qu’il avait bougé. Toutefois, si la plaie était laide, elle saignait peu. Sécrétait-il quelque chose en mordant ?

Impossible que ça ne s’infecte pas, pensai-je, profondément écœurée.

— Ôla à toi. Utilise ça pour panser cette blessure.

Je sursautai ; une femme rondelette aux traits bienveillants me montrait une bande de gaze immaculée.

— Découpe d’abord ton pantalon, ce sera plus propre, ajouta-t-elle en me tendant une paire de ciseaux métalliques.

Je la lui pris des mains et suivis son conseil en découpant juste au-dessus de la plaie. Ma jambe était dans un sale état. Quand elle me donna la bande, je constatai avec surprise que le tissu était humide et non sec comme un pansement stérile. Il dégageait aussi une rassurante odeur d’huiles essentielles.

— Ça sent bon.

— Secret de Guilde.

Je n’insistai pas et l’enroulai précautionneusement autour de ma cuisse dénudée. Une agréable sensation de fraicheur soulagea la brûlure de la morsure. Je remerciai cette femme généreuse en soupirant d’aise. Elle me sourit en retour.

— Luce !

Tient, Warner, enfin. Il s’écroula à mes côtés, déconfit.

— On… on m’a empêché de venir t’aider, on m’a …

La femme lui intima de se taire en lui couvrant la bouche de sa main.

— Étranger, sache que c’était le paiement du Brumeur, par l’équilibre du Pacte, il y avait droit. Mais arrêtons de parler, ce n’est pas bon d’interagir quand le Roi demande notre attention.

Je les regardais regarder dans sa direction. L’absence d’inquiétude sur leurs visages m’apprit que nous ne nous étions pas fait remarquer. Je me laissai aller contre mon menhir en fermant les yeux, prêtant à nouveau attention aux mots du despote.

— … que le respect des anciennes coutumes apporte la prospérité à notre Peuple. Le matin de mon couronnement, je me suis engagé à les perpétuer. Ainsi, devant vous, je vais honorer ma promesse et consacrer celle qui sera ma Reine en la liant à mon Clan.

Je me redressai en ouvrant les yeux.

— Peuple des Hommes, à genoux pour votre Roi ! cria le héraut dans son cornet cuivré.

Par vagues désordonnées, tous les locaux s’abaissèrent, s’assirent, s’agenouillèrent ou s’accroupirent. Parmi la petite poignée restée debout, je repérai une longue tresse noire, une crinière rousse, un short jaune fluo… Mes doigts grattèrent la terre autour de moi, déracinant quelques brins d’herbe grasse.

— N’aie crainte, petite, se désola la femme à voix basse, même si tu lui as vaillamment résisté, je doute que le Roi se choisisse une femme souillée par la morsure d’un Brumeur. Une telle femme ne saurait être à la hauteur de sa prophétie.

Je tiquai sur l’un de ses mots, perdant le sens des autres.

Souillure ?

Elle était en tout cas perspicace, le souverain regarda partout sauf dans ma direction.

— Choisis sans fierté, fils d’Esmus, impose-nous une âme forte et juste.

Elle avait pris soin de chuchoter. Au regard méfiant qu’elle me jeta, je compris que ces mots lui avaient échappés et n’étaient pas destinés à mes oreilles. Je fis comme si je n’avais rien entendu et elle s’en accommoda.

— Oh… Non, nonnonnon, gémit Warner.

Le Roi s’était arrêté sur quelqu’un.

Je devais admettre qu’elle était saisissante avec ses longues jambes galbées allongées sur un rocher plat, le dos droit, arborant un port de tête naturellement royal. Le brasier en toile de fond faisait danser des reflets dorés sur sa peau halée et dans ses cheveux au parfait carré. Eryn était une belle femme. Un de ses pieds, dénudé, était bandé jusqu’à mi-mollet. Maguiar semblait satisfait de ce qu’il observait. D’un pas assuré, il fendit la foule pour la rejoindre. Les locaux se tassèrent et se bousculèrent pour s’effacer sur son passage. La femme à mes côtés émis un claquement de langue défavorable. Le roi Maguiar parla longuement à Eryn. Celles et ceux qui les entouraient s’étaient respectueusement reculés. De loin, il me semblait voir différentes émotions défiler sur le beau mignois de Blondie. Mais peut-être me faisais-je des idées. J’avais peur pour elle… Dans la foule, chacun y allait de son petit commentaire, mais tous chuchotements entremêlés donnaient une cacophonie dont je ne pouvais rien tirer. Si la majeur partie des gens demeura assise, plusieurs s’étaient redressés. Mais chacun gardait sa position. Mis à part un homme à la barbe noire et touffue qui marchait dans notre direction.

— Ôla, Guérisseuse, dit-il à voix basse en s’inclinant, un Protecteur de Clan requiert tes compétences pour une Étrangère mal en point. Il estime son état critique et craint qu’une trop longue attente ne lui cause d’irrémédiables séquelles.

Ma bonne fée rondelette pouffa gentiment.

— Quelle grandiloquente demande. Ces mots sont-ils les tiens ou ceux de ton maitre ?

Il se rembrunit.

— Excuse-moi donc. Mais sache que je ne peux accéder à ta demande. Comprends que ce n’est pas moi qui ait été désignée comme Guérisseuse du camp nomade.

— Je sais, noble Guérisseuse, mais ils se sont installés plus loin, à l’écart, et…

Il regarda où en était l’échange entre Eryn et le Roi.

— … ce serait mal vu de l’y transporter maintenant. Tu as prêté serment, insista-t-il d’un ton suppliant.

La femme renifla son mécontentement en ajustant le foulard bleu qui ornait ses cheveux.

— Me promets-tu de ne l’ébruiter à personne ? Si je suis venue, c’est pour accompagner mon homme, pas pour m’attirer des ennuis.

— Je te le promets, en mon nom et en celui de mon Protecteur de Clan qui est un homme d’honneur.

— Ils disent tous l’être, rétorqua-t-elle, acerbe. Cette Étrangère, l’aide-t-il par bonté ou parce qu’il a des vues sur elle ?

Barbe noire marmonna avec froideur que ce n’était pas ce genre d’homme. Après une dernière hésitation, ma bonne fée accepta de le suivre, mais au dernier moment, elle se retourna vers nous, l’air étrange, et nous adressa une dernière recommandation.

— Ce que vous vous apprêtez probablement à voir risque de vous choquer. Pour un bon départ en ce monde, entendez et respectez ceci : ne vous avisez surtout pas d’intervenir. Ne dites rien, ne faites rien. Vous vous attireriez seulement d’inutiles problèmes. Gardez à l’esprit que, si cela arrive, c’est qu’elle aura donné son consentement. Son plein consentement.

Elle avait dévisagé Warner en prononçant sa dernière phrase. Puis elle se retourna vers Eryn, toujours en palabres avec Maguiar le despote.

— C’est tout à son honneur de prendre ce temps.

Puis elle nous salua et disparut dans la foule. Interpellée par ses mots, j’observai plus en détails l’échange en cours : si Eryn le contemplait comme s’il était le seul homme capable de la sauver d’une mort certaine, Maguiar ne laissait quant à lui filtrer aucune émotion, si ce n’était un grand sérieux. Cela dura encore un moment. Elle finit par lui tendre une main. Les chuchotements redoublèrent sur le plateau quand Maguiar sortit une bague d’un sachet accroché à son cou pour en habiller son doigt. Un roulement de tambour ramena un semblant de calme dans la masse de locaux. Le souverain cueillit galamment la jeune femme dans ses bras et l’emporta au plus près du grand feu où il l’allongea à même l’herbe grasse. Cette fois encore, la foule se modula pour libérer l’espace choisit par le Roi. Maguiar se dépouilla de ses armes puis fit face à son Peuple.

— Soyez témoins, devant vous et dans l’ancienne tradition du Pacte, je prends cette femme.

Pour épouse…, complétai-je. C’est expéditif comme cérémonie.

Il entreprit ensuite de se défaire de son pourpoint et de sa chemise. Je tiquai lorsqu’il délaça ses souliers et retira ses chaussettes. Puis vint son pantalon... Chaque pièce de vêtement était soigneusement repliée puis déposée en une pile nette sur le sol. Médusée, je le vis se séparer du dernier rempart de son intimité. Le Roi était nu - il fallait admettre que c’était un homme qui prenait soin de son corps. Il se tenait droit, les muscles bien dessinés, et la toison qui recouvrait en partie son torse, ainsi que celle de son entrejambe, était aussi minutieusement taillée que sa barbe. Cette nudité me mettait mal à l’aise, pourtant, je me sentais aimantée par ce qui allait suivre.

Il va la prendre… au sens littéral ? Elle aurait donné son accord pour ça ? Devant tout le monde ?

L’avait-il forcée ? Amadouée ? Convaincue ? Achetée ? Regrettait-elle à présent ?

Eryn était toujours allongée dans l’herbe. Il s’agenouilla devant elle et glissa ses mains sous ses aisselles pour la ramener en position assise. Le souverain fit descendre la fermeture de sa robe prune ajustée et elle fit elle-même sauter ses baskets. Puis deux hommes - dont l’un, pourtant jeune, avaient les cheveux blancs -, vinrent étendre un épais drap blanc sur l’herbe grasse. Ils en déploièrent un autre entre le couple et nous - la foule. Le brasier en arrière-plan transforma cette barrière en théâtre d’ombres chinoises. La silhouette du Roi masquait presque celle d’Eryn, mais je devenais qu’elle finissait d’ôter ses vêtements. Je me détestais d’être témoin de cela. En me détournant enfin, je surpris Warner qui versait de silencieuses larmes, l’impuissance marquant ses traits.

— Ça pourrait être elle, ça pourrait être elle…, répétaient ses lèvres.

Ce elle, était-ce sa fille ? Juste après, j’entendis un cri, bref, mais pas de plaisir. Je revins aux ombres du drap, malgré moi, et le regrettai amèrement. Cette image reviendrait me hanter. Dans le jeu de noir et de blanc, l’on devinait un large corps au-dessus d’un autre. À l’instant, j’aurais aimé fuir ce monde où un peuple cautionnait qu’un Roi puisse prendre une femme dans d’aussi horribles conditions. Les tambours emplirent nos oreilles peu après. Cela avait été long tout en étant extrêmement rapide. De nouvelles silhouettes s’invitèrent derrière la barrière en tissu pour couvrir de longues tuniques les corps des jeunes mariés . Était-ce bien celle du despote qui s’agenouillait devant celle de Blondie ? Le drap-mur se releva légèrement afin que tous puissent voir le Roi embrasser les pieds nus de la jeune femme. L’épouse fut ensuite emmenée ailleurs, par derrière le brasier, mais Maguiar demeura. Ceux qui l’avaient si stoïquement tenu dressé laissèrent alors le tissu s’effondrer sur le sol pour aider leur Roi à exhiber…

Oh, Eryn…

Sur le drap blanc nuptial, une petite tache rouge annonçait que le mariage venait bien d’être consommé.

— Peuple des Hommes, que se redressent ceux qui le peuvent ! claironna le héraut.

Tous les locaux présents levèrent alors un bras vers le ciel et la foula scanda, plusieurs fois, en chœur, si fort que même de là où elle était, Blondie ne pourrait manquer de l’entendre :

— À la Reine ! À la Reine ! À la Reine !

Les cris ne cessèrent que lorsque Maguiar leva le sien à son tour.

— Gloire à notre Peuple ! rugit-il. Maintenant, soignons et préparons nos blessés pour le chemin du retour. Nous rentrons. Et que les cent années à venir nous soient riches et prospères !


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