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4 - La chasse

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Par Lily

Myosotis et Dreadlocks accusaient le coup en silence. Je me raclai la gorge. L’info avait du mal à passer.

— Si… si j’ai bien compris, entre ce pont et le sommet qu’on veut atteindre, il y a des Bêtes… encore plus grandes ?

— Oui, répondit laconiquement Cheveux Rouges. J’en ai vu deux, dont celle qui lui a arraché le bras. J’ai tout vu.

Elle frissonna sans cesser de bercer Grand Échalas.

— Les gens d’ici, ces sortes de soldats, ils se battaient pour le protéger, continua-t-elle. Ils étaient une bonne dizaine. Ils ont réussi à en tuer une et se regroupaient autour de la seconde. Quand j’ai aidé le gosse à se remettre debout, on m’a dit en hurlant de revenir sur le pont avec lui, le temps de le bander, puis de reprendre la direction du brasier. Que d’autres nous prendraient en charge un peu plus loin.

— Attendez, attendez ! piailla Dreadlocks. Si les monstres sont devant et derrière, ça veut dire qu’on est encerclé ? Mais c’est dégueulasse ! C’est pas sport ça !

Il a toujours un temps de retard, celui-là ? m’exaspérai-je.

Myosotis me broya tout à coup l’épaule. Un grondement, dans mon dos, me fit sursauter. Je me retournai en ramassant mon couteau - abandonné au sol dans ma précipitation pour ôter mon pull. La Bête, allongée dans la terre caillouteuse, était proche ; celle-là, je ne l’avais pas entendue arriver. Depuis quand était-elle là ? Les pattes-avant croisées, elle nous fixait comme si elle nous écoutait.

Ses yeux… C’est comme… Comme les nôtres.

Une sueur froide s’écoula le long de mon échine.

— Onestensécuritésurlepont, onestensécuritésurlepont, onestensécuritésurlepont…

Grand échalas ne pleurait plus. Il s’était métamorphosé en disque rayé.

— HEY ! Vous !

Nouveau sursaut - général celui-là ; on nous apostrophait depuis l’autre côté du pont. Je lâchai difficilement la créature des yeux.

Deux secondes, pas plus.

Un homme nous pointait d’une épée ensanglantée, un natif ; le patchwork de sa tenue mêlant le cuir et le tissu était assaisonné d’une multitude de dagues qui, avec la relative distance et la lumière déclinante, semblaient coller à son corps par leurs seules volontés.

— Restez pas là ! tonna-t-il. C’est pas une zone neutre, le pont ! Faut pas vous y croire en sécurité ! Maintenant qu’elle vous a repérés, elle attend juste que vous vous décidiez !

— Oh, on doit décider quelque chose ? réagit Myosotis.

Sa main baguée me broyait toujours l’épaule. Pourtant sa voix était pleine de velouté. Ma tête sautait de gauche à droite. L’homme jaugeant Myosotis, la Bête nous jaugeant - gueule penchée de biais.

— Tu veux fuir ou te battre ? ricocha l’homme.

Myosotis le fixa pour toute réponse, de ses yeux si étonnants. Le trouble se devina sur le visage du combattant.

— C’est à vous d’choisir ce dont vous êtes capables, mais c’est que de mon côté du pont que vous aurez de l’aide pour les repousser, ajouta-t-il moins férocement.

Les mots sautèrent de ma bouche sans aucune concertation avec mon esprit lucide et analytique.

— Si vous êtes là, ça veut dire qu’on est arrivé au pied de la bonne dune ? Son sommet est encore loin ? On y sera vraiment en sécurité ? Vous désirez vraiment nous venir en aide ?

— T’as déjà parcouru plus des trois quarts.

Réponse incomplète mais qui avait le mérite d’être réconfortante. Je voulus insister, mais Dreadlocks jappa en me bousculant pour se tapir derrière moi. J’étais prête à le lapider par quelques mots bien sentis - la peur s’échappant sous le couvert de la colère - mais son teint livide me ramena vers la Bête : elle se redressait.

— Ne trainez plus ! Elle va vous montrer son prix pour vous laisser partir… Choisissez vite !

Un cri de sifflet retentit au loin, mais je ne cessai d’observer le monstre : lentement, il répartissait son équilibre sur trois de ses pattes, dressant la quatrième. Puis il pointa l’un d’entre nous d’un doigt poilu.

****

Respire.

Respire…

Ce n’est pas toi.

Je me retenais de reculer.

— Les petites chassent les plus faibles d’entre vous, criait l’homme-soldat d’une voix de plus en plus nerveuse, elles laissent les autres aux Alphas, les grandes. Si vous ne lui laissez pas sa proie, alors elle les appellera. Préparez-vous à vous battre ou laissez le gamin blessé sur le pont et fuyez.

La Bête avait désigné Grand Échalas.

— On fait bloc, ne t’inquiète pas, entendis-je Cheveux Rouges lui chuchoter.

— Tu veux que des plus grosses que ça nous tombent dessus ? s’affola Dreadlocks.

— Et toi, tu offrirais tes fesses pour qu’on puisse se sauver ? siffla-t-elle. Hypocrite ! Vous pensez ça aussi, les deux autres ?

Je ne veux pas mourir. Mais je ne pourrais pas vivre avec ça sur ma conscience.

— Il va falloir courir vite, murmurai-je.

— Partons chacun de notre côté, s’accorda Myosotis de sa voix tout en rondeurs.

Je scrutai brièvement les yeux de la bête, terrifiée par l’intelligence que j’y lisais. Grand Échalas sanglotait en boucle qu’il voulait rentrer chez lui.

— Ça suffit, mon grand. Et comme on se met tous en danger pour te sauver la vie, je te demande de prendre sur toi et de faire un effort, asséna Cheveux Rouges avec douceur. Debout, maintenant. Appuie-toi sur moi.

La Bête enfonça les doigts de ses pattes-avant dans la terre sèche, y creusant de fins sillons.

— Vous pensez qu’elle nous comprend ? chuchota Myosotis.

Une main moite se posa alors sur les miennes, cherchant à récupérer mon couteau.

— Donne-le moi, supplia Dreadlocks.

La Bête croisa mon regard et claqua violemment des mâchoires.

— On dégage ! ordonnai-je en repoussant sèchement Dreadlocks et ses mains avides.

Mon couteau, ma survie.

Grands Échalas parvint je ne sais comment à se calquer sur la course de Cheveux Rouges qui parvenait je ne sais comment à le soutenir tout en se calquant sur notre propre course. Mais nous n’allions pas si vite que cela, nous étions tous si épuisés…

— Allez ! Plus vite !

Nos pieds claquaient sur la ferraille du pont, nous déchirions les brumes et le crépuscule de notre présence. Mais qu’importe, la petite Bête à qui nous venions de tourner le dos hurlait plus fort encore.

Ne pleure pas, Luce, cours !

Ses cris étaient saccadés, âpres et perçants.

— Elle les appelle !

J’avais presque quitté le pont, vers où continuer de courir ? L’homme que j’allais bientôt dépasser regardait partout, les mains serrées autour du pommeau de sa courte épée souillée.

— Fonce en ligne droite ; après ces arbres, tu verras la lumière du feu !

Il venait de s’adresser à Myosotis - sacrée détente, elle s’était élancée comme une guéparde et l’avait rejoint la première. De fait, de hautes frondaisons se dévoilèrent, camouflées jusque-là par un rideau plus épais dans les brumes. Je regardai rapidement par-dessus mon épaule : Cheveux Rouges et Dreadlocks soutenaient Grand Échalas - mais comment diable s’y était-elle prise pour le convaincre ? La Bête glapissante ne nous suivait pas. Et là, je trébuchai. Je me vautrai et glissai sur quelques bons centimètres dans la poussière et les cailloux. Mon premier réflexe fut de ramper pour récupérer mon couteau. Puis je sentis le sol vibrer sous mon ventre. La Bête se tut. J’entendis alors la course de celles qui arrivaient. La peur me cloua au sol.

****

Elles étaient deux. Plus grandes, plus massives. Elles observaient. J’étais incapable de bouger.

Celle à la robe brune se jeta soudainement sur l’homme-soldat. L’autre, aux poils blancs, s’assit.

— Relève-toi ! m’exhorta Cheveux Rouges.

J’aime cette femme.

Le trio m’avait rejoint. La Bête blanche était immobile, mais ses yeux trop humains réfléchissaient, sondaient, soupesaient - comment savoir ? Du coin de l’œil, j’avisai Myosotis reculer lentement pour s’enfoncer dans un buisson. L’homme-soldat tenait son carnassier adversaire en respect, tailladant tantôt les airs, tantôt sa chair. Une flèche sortie de nulle part se planta dans la gueule brune déjà lacérée. Puis tout alla encore plus vite. Tout alla de travers. Le Géant Blanc, babines écumantes, s’avança vers nous. S’en fut trop pour Grand Échalas qui rua pour se dégager de ceux qui le soutenaient en vomissant une litanie de NON ! Mais Cheveux Rouges ne le lâcha pas. D’autres flèches, projetées d’un peu partout, criblèrent la fourrure brune - la Bête piailla de douleurs. Sa compagne blanche se tourna vers elle en grognant de rage et, se tassant sur elle-même, bondit face au soldat. Haletant et en sueur, celui-ci venait de porter son sifflet à sa bouche ; il y rendit son dernier souffle, quatre coups de pattes mettant un terme à sa vie. Le monstre blanc s’en désintéressa aussitôt pour reporter son attention sur nous. Dreadlocks était le plus proche.

— Armes en avant, bredouillai-je en serrant mon petit manche à m’en faire mal aux doigts.

Cheveux Rouges laissa choir son protégé pour attraper de fines tiges en fonte, aux extrémités en tête de flèche, qu’elle transportait dans un carquois glissé en bandoulière sur son dos. Dreadlocks aurait pu en faire autant, il y en avait assez, même pour moi et Grand Échalas. À la place, il attrapa le bras de la maman Rock and Roll pour la déséquilibrer et, de l’autre main, la poussa en avant, avec force, droit sur la Bête. Celle-ci accueillit l’offrande paumes et gueule grandes ouvertes. D’un geste sec, elle lui brisa la nuque. Je vis le corps de cette femme forte se ramollir. Les mains blanches et velues l’allongèrent avec délicatesse sur le sol avant de s’atteler à défaire le nœud d’une de ses hautes bottes à lacet. Je me tournai vers Dreadlocks et le fixai avec horreur. Le regard fuyant, il cracha par terre avant de s’échapper en courant.

Je n’arrivais plus à penser.

Au fond, le danger vient surtout des Hommes.

Myosotis avait prononcé ces mots, à la sortie du bus.

Avait-elle vu ce qu’il venait de se passer ? Était-elle déjà loin ?

À mes pieds, Grand Échalas respirait vite et fort.

Bouge.

Je me penchai vers lui - son visage était gris, ses lèvres exsangues. Je m’apprêtai à lui parler, quand ses yeux devinrent fous. Prenant appui sur un genou et son bras valide, il se redressera à moitié et s’éloigna de moi en tanguant.

Non, pas de moi.

La Bête brune s’était relevée et se trainait mollement dans notre direction.

Je frappe où ? m’affolai-je en serrant mon couteau de cuisine.

La réponse arriva sous la forme d’un gros carreau ; il se ficha dans l’épais cou brun. Le monstre s’affala lourdement sur le flanc. Ses yeux se voilèrent - plus de menace.

Restant sur mes gardes, j’épiai la réaction du Géant blanc : il fixait une femme qui se tenait au pied d’un arbre, une longue arbalète reposait encore sur l’une de ses larges épaules. Il gronda à son attention, puis se déplaça de façon à lui tourner le dos, reprenant sa tâche là où il l’avait laissée.

Je remerciai l’arbalétrière d’un hochement de tête et m’empressai de rejoindre mon adolescent en panique.

— Reviens, Grand… le Blessé, reviens !

J’eus vite fait de le rattraper, il tenait à peine debout.

— Attends, du renfort est arrivé !

— Laisse-moi, geignit-il, je retourne au bus !

Merdouillasse, il a perdu la tête.

Il était arrivé face à la berge pentue, mais cela ne l’arrêta pas ; il entreprit de la dévaler, droit vers l’eau boueuse. La mousse fluo qu’il écrasait sans ménagement dégageait des vapeurs vertes qui ne m’inspiraient rien de bon. Elles s’amoncelèrent rapidement pour former un nuage plus dense. Je m’arrêtai à distance, je ne pouvais pas l’y suivre. Je le vis frotter ses yeux et tenter de couvrir sa bouche. Il commença à tousser, comme un possédé. Lorsqu’il entra dans l’eau, elle lui arriva directement au nombril - il se pencha légèrement, sûrement pour se rincer le visage.

Okay, qu’il reprenne ses esprits.

Comment allais-je m’extirper de cette situation ? C’était un boulet ce gamin !

— MERDE !

Ce hurlement me déchira les cordes vocales.

Grand Échalas.

Une énorme gueule écailleuse venait de l’emporter sous l’eau. Je ne l’avais même pas vu se débattre, la surface brunâtre était à peine ridée.

Merde… Je suis désolée…

Un cri strident me ramena à ma situation précaire, je reconnus le sifflet de l’homme-soldat.

Je promets de faire ce qu’il faut pour survivre, me rappelai-je. Mais merde…

Je revins sur mes pas.

****

La femme à l’arbalète était agenouillée auprès du corps sans vie de l’homme-soldat. Des pièces reposaient sur ses paupières closes. Elle serrait le sifflet contre sa poitrine.

— Vous êtes seule ? osai-je demander après m’être approchée.

Elle ne me regarda pas.

— Tant de morts…, accusa-t-elle. Nous n’aurions pas dû nous porter volontaires.

Une larme roula sur sa joue. Je me sentis obligée de dire quelque chose - quelque chose de sincère.

— Il… il s’est battu bravement.

— Évidemment.

Un grondement mit fin à l’échange. Il ne provenait pas de la Bête blanche. Un mastoc gris sortit des fourrés.

— Que vaille la peine de vivre, récita l’arbalétrière en se redressant avec vivacité.

Je suis foutue.

La chance s’agita alors pour nous prêter main-forte : d’autres locaux sortirent d’entre les feuillages. Ils se jetèrent en hurlant sur la Bête grise.

— Fuis, m’ordonna la femme en encochant un carreau dans le mécanisme de son arme. Ce combat n’est pas le tien.

Elle n’aurait pas à me le dire deux fois.

— Courage, offris-je pauvrement.

J’abandonnai tous ces inconnus et m’enfuis par le buisson salvateur de Myosotis.

****


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