Bordel. Merde. Merde merde merde.
J’étais figée. C’était… à vomir. Comme ces pauvres hérissons éclatés au milieu des routes. Et cela… sentait. L’air était chaud, poisseux, rouillé - je ravalai un haut-le-cœur. Ça s’était passé… vite. Le temps d’un soupir. J’avais discerné, du coin de l’œil, une boule noire foncer en zigzag dans notre direction. Mon cerveau avait à peine traité l’information que cette Bête et une autre se jetaient déjà sur lui. Simultanément. Comme une danse. L’une par la gauche, l’autre par la droite. Le résultat avait éclaboussé tout le monde - et mit en terre la théorie de Pull Rose.
J’étais immobile, mais il y avait du mouvement autour de moi. Pendant que chaque Bête tirait sa moitié de corps à l’écart, une poignée des nôtres fuyait, sans se retourner. Certains s’arrêtèrent dans le tas d’armes, y farfouillant sans s’inquiéter de faire du bruit. Les derniers, dont je faisais partie, étaient prostrés sur place. Je ne sais pourquoi je restais là, à observer la plus grosse des deux Bêtes trainer son… butin. Ouvrant la gueule, elle le laissa choir dans la poussière. Elle s’installa ensuite sur ses pattes arrières et commença à s’affairer sur… sur celui qui aurait pu être n’importe lequel d’entre nous.
Ce monstre était grand, couvert d’un dru poil noir et doté d’un museau allongé. Pour faire court, c’était l’incarnation du Loup-Garou de l’imaginaire collectif.
Mais, que… que…
Elle… elle le déshabillait. Enfin, le… la moitié de…
Merde…
Et avec minutie. Je l’observais, interdite, plier sur le côté des pans de tissus détrempés. J’étais incapable de m’en détacher. Heureusement qu’elle me tournait le dos, je ne voyais pas grand chose, presque rien, et c’était déjà trop.
Ce qui se déroulait, là, sous mes yeux… c’était…
C’est quoi ce truc, c’est pas des pattes ce truc…
Les patte-avant du monstre, elles étaient… malaisantes. Elles détonnaient du reste de son corps, sauvage, animal ; ses pattes se terminaient par des mains. Poilues et griffues, mais d’allure humaine, avec des pouces opposables, sans disproportion grotesque, et se mouvant même avec des gestes… maniérés.
Aurais-je trouvé cela moins glaçant si cette Bête s’était contentée de dévorer sa proie comme un renard faisait son repas d’un lapin ?
Je la vis bander ses muscles. Suivi un écœurant craquement quand ses coudes s’écartèrent. Après cela, elle commença à… du bout des doigts… L’image d’autres mains décortiquant la carcasse d’un poulet rôti s’imposa à moi. C’en fut trop. Je me penchai pour vomir - une bile acide, je n’avais pratiquement rien dans l’estomac.
****
Je me redressai précautionneusement en me frottant la bouche sur une manche.
Plus jamais je ne mettrai ce pull.
L’impression de tournis passé, je remarquai Carré Parfait, toute proche mais loin des Bêtes.
— Merde…, soufflai-je.
Elle était toujours accrochée à Pull Rose. À sa main… Qui n’allait pas plus loin que le coude.
Je notai ses yeux exorbités, son teint cramoisi et les veines saillant sur son cou - elle avait dû vociférer comme une démente. Elle avait perdu toute sa superbe…
Luce, FUIS !
Un sifflement perçant explosa dans mes oreilles - le sang remontant avec toute la fanfare - et mes jambes s’élancèrent.
Pas question de finir comme Pull Rose !
Passant près de Carré Parfait, je lui attrapai le bras. C’était plus fort que moi. Elle en lâcha la main morte mais n’eut aucune autre réaction.
— Fonce, idiote ! hurlai-je en la secouant sans ménagement.
Ça partait d’un réel bon sentiment, mais j’y déchargeai toute ma peur. La pauvre, loin de reprendre ses esprits, s’enfonça plus encore dans la catatonie.
— Mais c’est pas vrai ! m’énervai-je en essayant de la tirer avec moi.
Une main glissa sous son aisselle.
— Va, je m’occupe d’elle.
C’était l’homme qui avait bousculé l’idée fixe de Pull Rose - un rapide coup d’œil m’informa que les Bêtes étaient toujours bien occupées avec lui. J’abandonnai Carré Parfait et courus vers les armes ; je ne fuirais pas sans rien emporter pour me défendre.
Il ne restait pas grand chose dans la gamme pratique et léger. Je tentai de soulever un bouclier - trop lourd. Même problème avec le fléau et l’épée à ses côtés. Dépitée, je tournai plusieurs fois sur moi-même avant d’aviser un long couteau. Il n’avait rien d’extravagant, mais lui, je pouvais le soulever.
Peut-être, mais couteau égal attaque rapprochée.
Je perdis mon souffle un instant.
Panique pas, idiote !
Je repensai à la petite arbalète de Short Fluo. En théorie, je voyais plus ou moins comment ça fonctionnait. Il m’en fallait une.
— Tu cherches un truc précis ?
C’était mon héros du jour. Il avait réussi à caler Carré Parfait sur son dos et s’était dégoté une fine lame terminée par un crochet, avec un large manche en bois.
— C’est quoi votre nom ? demandai-je d’une voix enrouée et un brin trop aiguë.
— Warner, chuchota-t-il en retour.
Ce n’était pas un prénom courant. Du moins, pas par chez moi.
— Merci, Warner. Survivez !
J’y mis beaucoup de chaleur ; il n’était pas obligé de se charger de Carré Parfait, ni même de revenir auprès de moi. Je sentais que c’était une personne avec un bon fond. Il sembla gêné. Après avoir hoché la tête, il regarda vers une des Bêtes - son teint verdit légèrement. Où en était la dégustation ?
Tu ne penses pas à ça.
— On fuit ensemble ? questionnai-je.
Il acquiesça.
— Partons maintenant. Elles prennent leur temps mais… espérons qu’il n’y en ait pas d’autres.
À nouveau, il aura suffit d’en parler. C’était une foutue journée de pieds de nez… Cette fois, je l’entendis arriver avant de la voir. Ses pattes tambourinaient le sol sur un tempo rapide. Je me retournai bravement pour faire face à l’inévitable, le ventre noué. Je repérai un coin de brume qui commençait à tournoyer sur lui-même ; j’avais déjà observé ça, juste avant l’attaque sur Pull Rose.
Merde, Luce, t’aurait dû ramasser ce couteau.
— À gauche ! cria la dame aux cheveux rouges.
Elle aussi avait fait le rapprochement. Grâce à elle, personne ne fut surpris lorsqu’une nouvelle masse de crocs et de griffes perça le tourbillon opaque à toute vitesse. Sans marquer d’hésitation, un grand costaud projeta une hache à manche court. Chance ou précision, il fit mouche. La Bête couina en dérapant sur le sol. Puis, la hache enfoncée dans l’épaule, elle s’installa sur son arrière-train et nous fixa, la gueule penchée sur le côté. Elle paraissait… déstabilisée. On aurait dit qu’elle prenait le temps de jauger la situation - pour choisir le meilleur angle d’attaque ? Un martèlement régulier déporta mon attention vers la droite ; une autre Bête nous fondait dessus.
— Pitié !
C’était la grande brune, toujours au côté de la rousse en crop-top.
— Aie pitié ! s’écorchait-elle la voix en direction du ciel.
Les deux jeunes femmes étaient les seules à ne pas être dans le périmètre des armes ; les seules démarquées du groupe. Le prédateur en mouvement gronda et ajusta la trajectoire de sa course, droit sur elles. Lorsqu’il bondit, la rousse recula tandis que la grande brune signait en psalmodiant. Il atterrit sur sa poitrine et son coup de mâchoire ne laissa aucun doute sur sa fin immédiate. Personne ne cria, pas même la rousse. Elle continuait de reculer, de manière chaloupée, peut-être sans s’en rendre compte. La hache toujours dans l’épaule, l’autre Bête se désintéressa de nous pour rejoindre le nouveau buffet. La bile tentait de revenir à la charge dans mon gosier encore à vif. Je poussai doucement Warner en direction du brasier salvateur et nous détalâmes, furtivement, mais à toutes jambes. En passant près du couteau, je me penchai sans m’arrêter et l’emportai avec une brassée de poussière. Dans mon dos, une nouvelle cavalcade étouffée se faisait entendre. Je priai pour ne pas devenir la proie suivante. Combien de Bêtes allaient encore sortir des Brumes ?
Cours Luce, cours ! m’encourageai-je.
Pourquoi n’étais-je pas partie tout de suite ? Pourquoi avais-je sottement cru qu’il n’y en aurait que deux ?
On s’en fout, cours !
****
Je pestais en silence sur ce crépuscule qui gommait toutes les couleurs. On n’y voyait rien.
L’heure où tous les chats sont gris.
J’aimais bien les chats, j’aimais bien le gris. Mais je détestais cette heure.
Allez, trouve une pensée positive.
Je passais une main fébrile sur mon front moite.
Je suis toujours en vie.
Oui je l’étais. Néanmoins, je n’arrivais plus à courir, je n’en pouvais plus… Sifflant comme un phoque, la gorge desséchée, je trottais pitoyablement. Warner m’avait vite distancée - qu’est-ce qu’il galopait, le bougre ! Il était pourtant chargé. Jusqu’il y a peu, il s’arrêtait régulièrement pour m’attendre, mais à la dernière halte, je l’avais enjoint d’aller à son rythme. Carré Parfait, qui avait fini par reprendre ses esprits, n’avait pas caché son soulagement. Je grinçais des dents de la savoir toujours agrippée sur son dos, mais c’était l’affaire de Warner, pas la mienne. Après un gentil encouragement à mon attention, notre chevalier en pantalon beige s’était remis en route sans plus se soucier de moi, sans entrave. Je trouvais cela plus juste, mais en l’instant, à crapahuter seule dans cette semi-obscurité, avec toute cette brume et ce qu’elle cachait… je m’en voulais de ne pas avoir été un peu égoïste.
Non, j’ai bien fait, ressassai-je en repensant à la fille en robe rouge.
C’était dans les premiers temps de notre fuite, quand j’étais encore capable de sprinter. À coup sûr, elle faisait partie de ceux qui avaient détalé juste après l’attaque de Pull Rose. J’étais en passe de la rattraper, elle et son allure svelte, accentuée par sa longue robe rouge à volants encore plus longs. Elle avançait lentement, pieds nus, en boitant et en pleurant. Warner l’avait dépassée sans s’arrêter - je ne lui jetais pas la pierre, il portait déjà quelqu’un. Je m’étais demandé si j’étais physiquement capable d’en faire autant, et si, dans le cas contraire, j’étais prête à l’abandonner sans me sentir obligée de l’aider à clopiner. Puis j’avais entendu un bruit de course et j’avais regardé par-dessus mon épaule. La surprise m’avait clouée net. La Bête était proche, presque sur moi. Je n’avais pas eu le réflexe de dresser mon couteau, mais la main qui le tenait avait resserré sa prise. Le monstre était passé sans me regarder, sans décélérer. J’aurais pu le toucher en tendant le bras. J’avais senti la chaleur qu’il dégageait et une épouvantable odeur était restée dans son sillage. Je l’avais regardé bondir et retomber sur le dos à volants rouges de la fille. J’avais encore eu de la chance, je n’avais pas été la proie choisie. J’avais repris ma course sans un regard en arrière.
Si une autre Bête remontait jusqu’à moi, que Warner m’attendait, qu’il se fasse attaquer et que moi je survive… J’ai bien fait.
Depuis cette troisième mise à mort en direct, je m’appliquai à courir en ligne brisée, comme l’avait conseillé Short Fluo.
Si proie pas le choix, proie facile sûrement pas.
Je m’étais aussi promis de relever ma petite arme bien devant moi, si une prochaine fois devait avoir lieu...
Malgré ma cadence de tortue, je rattrapais deux personnes. Je reconnus les longues Dreadlocks de l’une et les déroutants yeux myosotis de l’autre lorsqu’elle se retourna, affolée, pour voir qui arrivait dans son dos. Eux aussi étaient à bout de souffle. Dreadlocks, le plus avancé, s’arrêta subitement. Je dus arriver à sa hauteur pour en saisir la raison : la rivière bourbeuse nous barrait la route.
— Arrêtez de respirer deux secondes, siffla la brune aux beaux yeux bleus.
Je pris sur moi sans me vexer ; je voulais aussi être rassurée sur les bruits ambiants. Nous fusillâmes Dreadlocks à l’unisson - il ne comprenait manifestement pas pourquoi on lui demandait de faire silence. Myosotis lui plaqua des doigts bagués sur la bouche. Quelques secondes plus tard, le silence environnant me détendit légèrement.
— Il y a forcément un pont, le bus en a traversé plusieurs, on peut longer la berge, chuchotai-je d’une voix hachée.
— Pas question de faire un détour, objecta Myosotis.
Je lorgnai l’eau, en contrebas de la pente en mousse vert fluo. Entre les plaques de brume, elle paraissait brunâtre, presque compacte. Elle était plus large que dans mon souvenir ; atteindre la berge opposée ne serait pas aisé. Rien ne permettait d’en évaluer la profondeur - je m’imaginais immergée jusqu’au menton dans la boue, courir avec des vêtements alourdis et dégoulinants, des chaussures spongieuses… Je me remémorai également ce mouvement inquiétant que j’avais entrevu, depuis le bus, dans un coude du cours d’eau. Tandis que je méditais sur la situation, j’écrasai un peu de mousse de la pointe du pied. Une faible volute fluorescente s’en dégagea.
— Ce sera sans moi, conclus-je en les laissant sur place.
Je repris mon petit trot en longeant la berge par la gauche sans m’inquiéter de ce qu’ils allaient décider.
Je ne vais pas rester là à tergiverser. Pas encore. Et je n’ai pas à essayer de les convaincre. Et je n’ai pas à les écouter non plus.
Je m’étonnais de mon audace. J’étais fière de ma réaction ; cette auto-satisfaction m’apporta un généreux coup de peps !
J’ai une chance d’y arriver !
****
J’ignorais depuis combien de temps je m’étais remise en route - pouvait-on encore appeler cela trotter ?
Les deux autres m’avaient emboité le pas. Misère, et si je les entrainais vers la mort ?
Ce n’est pas ton affaire, Luce ! s’exaspéra ma voix intérieure.
Devant nous, les lignes d’un pont se devinèrent enfin. J’allais pouvoir reprendre ma ligne droite vers le brasier. La montée serait-elle rude pour atteindre cette fameuse Haute Dune Herbacée ? Les locaux nous viendraient-ils vraiment en aide ?
— À l’aide !
Et merde.
Ma première réaction fut de m’arrêter. Et si je faisais demi-tour pour trouver un autre pont ?
— Je vous vois, accusa la voix.
Re merde.
— Pitié, ajouta-t-elle, il n’y a aucun danger ici.
Je cédai. À nouveau, les deux autres m’emboitèrent le pas. Je ne dis rien, mais j’en fus agacée ; je ne voulais pas de cette responsabilité. Je m’approchai avec précaution - on ne sait jamais… Le pont était en métal, impossible d’être discret. Sidérée, j’y retrouvai Cheveux Rouges - elle nous avait pourtant dépassés à toute vitesse, Warner et moi, aux premiers instants de notre fuite. Mais si elle se trouvait là, où était-il donc, lui ? Plus surprenant, la mère Rock and roll serrait dans ses bras le grand échalas qui était directement parti avec Short Fluo et Pas Martial.
— Pourquoi il n’est pas encore en haut de la Dune, lui ? m’étonnai-je à voix haute.
— Passe-moi ton pull.
Le ton n’était pas sympathique. Je réalisai alors qu’elle ne l’étreignait pas, elle compressait son bras. Ou ce qu’il en restait. Sans hésiter, je lâchai mon couteau pour me défaire de mes grosses mailles bleues et les lui tendis. Elle les utilisa pour comprimer le plus possible les vêtements déjà imbibés qui masquait la plaie du bras raccourci, nouant très fort les manches autour du cou gringalet pour tenter de maintenir le tout. L’adolescent gémissait, les yeux fermés. Des perles translucides inondaient son front. Je frissonnai pour lui. Cheveux Rouges avait les mains poisseuses de sang, elle ne portait plus qu’un petit haut à fines bretelles.
— Tu n’as pas froid ? demandai-je doucement.
— Ça va. Pauvre gosse…, murmura-t-elle en caressant les cheveux du grand échalas.
Myosotis s’approcha pour lui tendre un mouchoir en coton. Cheveux Rouges épongea le front du blessé avant de s’occuper d’elle.
— Que lui est-il arrivé ? questionna Myosotis en scrutant les alentours embrumés.
— Les Bêtes… souffla Grand Échalas dans un filet rauque et misérable.
Dreadlocks fit danser ses cheveux de cordes en secouant la tête.
— Nan, nan c’est pas possible, vieux. Les monstres, ils sont derrière nous.
— Les petits seulement… murmura Cheveux Rouges.
Grand échalas ravala un sanglot.
— Je veux pas y retourner, gémit-il. Je voulais faire demi-tour…
Cheveux Rouges lui intima de garder ses forces et se mit à le bercer.
— Là, là, tout va bien. On va y retourner, mais ensemble. Ça va aller. On n’a pas le choix, il y en a aussi de ce côté du pont, tu ne les as pas vues car elles sont arrivées après votre départ, mais il y en a par là aussi. Mais ça va aller, on va s’entraider.
Le pauvre se laissa choir dans la poitrine parsemée de taches de son pour déverser ses larmes, des spasmes secouaient ses épaules.
Bon. Il y avait des Bêtes derrière. Il y avait des Bêtes devant. Plus grosses ?
… merde.
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