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2 - La chasse

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Par Lily

Nous pouvions parler. Nous pouvions sortir.

Personne ne bougeait.

Était-ce le cas pour les autres? J’avais presque peur de respirer. Autour de moi, l’air était compact, prêt à tartiner les vitres du bus. Ma gorge était sèche, je déglutis mollement.

Les portes béantes étaient de mon côté. Je vis un homme s’en approcher. Il était grand, bien bâti. Ni vieux ni jeune. Son pas lourd faisait crisser la petite caillasse de la terre sèche. Le noir et l’argenté s’entremêlaient dans sa barbe et ses cheveux, taillée de près pour l’une, coupés en brosse pour les seconds. Un tatouage de lignes torsadées, fin et délicat dans son tracé, ceignait la partie haute de son front. Comme une couronne. Il s’arrêta à quelques mètres de nous. Les autres locaux étaient plus loin, je ne les regardais pas.

— Étrangères ! Étrangers ! tonitrua-t-il, la tête et le corps bien droits.

Je tressaillis, mon cœur jouant des staccatos dans mes oreilles.

— Entendez mes conseils avant d’abandonner ce transport fantôme.

Il balaya le démoniaque tas de ferraille d’un ample geste du bras avant de poursuivre.

— Dorénavant et à jamais, vous n’appartenez plus à votre monde. Bannissez-le de votre esprit ! Et oubliez les règles qui lui sont propres.

Lui, il a l’habitude de donner des ordres.

Je regardais à nouveau les traits sur son front.

Et qu’on lui obéisse…

— Dès à présent, suivez les lois qui régissent cette Terre. Vous, âmes étrangères, êtes susceptibles de nous mener à notre perte. En conséquence, entendez qu’aucune clémence ne vous sera offerte si vous choisissez de vous opposer. Retenez qu’en ce monde, la force est gage de survie. Que les âmes vaillantes sont toujours récompensées. Que faire preuve de faiblesse vous mènera à la mort. Que ce jour, il vous faudra vous battre avec férocité pour gagner votre place.

Mais qu’est-ce qu’il raconte ?

Une panique sourde enflait dans mon ventre depuis qu’il avait prononcé le mot mort. Et cela ne s’arrangea pas lorsque je réalisai que j’avais à nouveau perdu la capacité de bouger.

Couronne Tatouée nous tourna le dos d’une torsion militaire - je vis une rapière au pommeau doré danser contre son flanc -, avant de poursuivre son discours un cran plus fort, s’adressant au paysage comme s’il incarnait une personne - et une épaisse hache d’allure barbare sanglée contre son dos.

— En ce premier jour du nouveau centenaire, et à l’instar des précédents, nous vous présentons les vingt âmes moissonnées dans l’Ailleurs !

Moissonnées ?

— Ces Étrangères et Étrangers, porteuses et porteurs de nouvelles âmes, des terreurs et des possibles, mais surtout, nous l’espérons, d’un renouveau de force vitale pour notre monde !

C’est du délire…

— Tel que le stipule le Contrat des Peuples, chacun est en devoir de les approcher, selon ses modalités, validées en amont par Mère Nature, participant ainsi à la préservation de l’Équilibre au sein de notre monde. En ma qualité de représentant du peuple des Hommes, je m’engage à maintenir leur sécurité entre chaque Épreuve, dans le respect des antiques règles définies par nos ancêtres.

J’étais perdue. Déjà, son débit s’était accéléré, ensuite, ça n’avait aucun sens. Contrat ? Peuple ?

Sécurité, il a aussi dit sécurité…

Couronne Tatouée nous fit face à nouveau. Mais il ferma les yeux et se mit à agiter ses lèvres dans un monologue muet et soutenu. Il fronçait les sourcils lorsqu’il signa, à hauteur de poitrine, un ample symbole - un rond et une ligne ? Puis, réunissant l’index et le majeur, il effleura lentement le tatouage sur son front, d’une tempe à l’autre. Ses paupières se relevèrent avec brusquerie et il nous fouetta d’une terrible injonction :

— Sortez !

Hors de question.

Ce… ce bus, ce foutu bus, c’était un lien tangible avec mon chez-moi. Il pouvait aller se faire voir, je n’en bougerai pas.

Mais ce sursaut de bravade s’effaça aussitôt pour laisser place à la consternation : mon corps, rétrogradé à l’état de poupée désarticulée, lui obéit sans mon consentement. La peur et la rage explosèrent de concert dans mes veines tandis que je me levai gracieusement pour prendre place dans la file que formaient les dix-neuf autres passagers du bus. Mes pieds écrasèrent sagement la moquette marron en direction des petites marches escamotables - que je descendis bien calmement.

Je n’avais pas fait trois pas sur la terre sèche qu’une douleur cuisante me pinça sous le nombril. Mes traits n’en laissèrent rien paraitre, mais une larme perla au coin d’un œil. Incapable de l’écraser, je continuai d’avancer avec légèreté. Elle roula lentement jusqu’au menton, traçant un sillon froid sur ma peau figée. Je ne m’arrêtai qu’une fois alignée dans le parfait arc de cercle que nous formions tous - et dont l’omnipotente Couronne Tatoué était le centre.

J’étais heureuse de ressentir de la colère - d’ordinaire, mes coups de sang me faisaient honte ; ici, elle tenait ma panique en respect.

Couronne Tatouée nous dévisageait, tour à tour, s’attardant plus longuement sur certaines personnes - pas sur moi. Il finit par se tourner vers le paysage, comme précédemment. Je ne pouvais faire autrement que regarder la même chose que lui - c’est à dire, pas grand chose. La brume semblait être redescendue - ou remontée - et recouvrait tout, au loin.

Les minutes s’égrenaient lentement, dans le silence et l’immobilité. Je finis même, à un moment, par me faire la réflexion que l’air était étonnamment agréable à respirer. Ni trop chaud ni trop sec. Frais. Pur. Presque… cristallin.

Un coup de tambour fit sursauter mes cellules déjà au bord de la rupture. Couronne Tatouée daigna à nouveau nous regarder. Il se racla la gorge en nous toisant.

— Étrangères, Étrangers, le temps est venu de vous énoncer les conditions de votre première Épreuve, articula-t-il gravement. Je ne parlerai qu’une fois. Menace, question, supplication… Évitez ces pensées parasites et inutiles, car aucun temps de parole ne vous sera alloué. Toutefois, à la suite de mon départ et avant que ne résonne le Chant des brumes qui libérera vos corps, le temps de deux sabliers vous sera offert. Aucun danger ne surviendra pour déranger ce recueillement dans votre esprit. Usez de ce répit pour formuler vos adieux à ce que vous laissez derrière vous. Et si d’obscures croyances vous gouvernent, servez-vous-en comme d’un moment de prières. Je vous le répète, votre ancienne vie est morte. Faites-en vite le deuil et entreprenez le nécessaire pour étirer autant que possible celle qui commence aujourd’hui.

Un sourire que je jugeai froid étira sa bouche cernée de poils ras. Ses yeux se firent prédateurs.

— Au chant des brumes, tous les feux seront soufflés. Sauf un. Les ténèbres griseront alors ce lieudit des Dunes sèches. Et les Bêtes fonderont sur vous. Cette Épreuve est la leur.

Les… quoi ?

— Ce peuple est carnassier. Fort. Intelligent.

Quoi ?

— Les Bêtes désirent cette force que votre âme abrite - comme nous tous. Mais pour se l’approprier, elles se doivent de vous dévorer. Et croyez-moi, elles y prendront un plaisir vicieux.

Un crachotant rugissement de moteur mit sur pause ce délirant discours. Couronne Tatouée ne semblait pas décontenancé, il patienta, en regardant ce que nous ne pouvions voir.

C’est du délire. C’est du délire. C’est du délire.

J’étais un disque rayé. J’étais trempée sous les bras. Je ne sentais plus mes pieds.

Je comprenais ce qu’il se passait derrière moi : le bus jaune mangue nous abandonnait. Démarrage, manœuvres et en route pour de nouvelles aventures ! Si j’avais bien compris, celles-ci n’auraient lieu que dans cent autres années.

Je suis coincée. Ici. Je sais même pas c’est où, ici. Cent ans… Un bus qui roule tout seul… C’estdudélire.

Nouveau coup de tambour.

— Continuons ! Faites-en sorte d’échapper aux Bêtes. Un tas d’armes diverses se trouve désormais derrière vous. Ne vous surchargez pas, n’emportez que ce que vous serez en mesure d’utiliser. Pensez lourdeur, longueur, maniabilité. Les Bêtes, aussi monstrueuses soient-elles, sont faites comme vous de chair et de sang. Vous avez le droit de vous défendre. Si l’occasion s’en présente, ne réfléchissez pas, tuez avant d’être tué. Visez le cou, la poitrine ou l’entrejambe. Si vous ne pouvez y parvenir, rendez inusables leurs pattes arrières ; cela vous permettra de fuir.

Il est fou. C’est du délire.

Le sang jouait au yo-yo dans mon corps. Mes oreilles bourdonnaient.

— Toute âme atteignant vivante le sommet de la Haute Dune Herbacée sera marquée d’un sauf-conduit ; une Bête ne s’approche pas de celles et ceux porteurs de cette marque.

Il découvrit d’un geste élégant son poignet gauche où paradait un petit tatouage bleuté.

— Pour faire simple, rejoignez la dune couverte d’herbes, surmontée du seul feu qui n’aura pas été soufflé par le Chant des Brumes, et gravissez-la.

Rejoindre une dune avec un grand feu. Ok.

— Enfin, gardez espoir, uniquement pour cette première Épreuve, le Contrat des Peuples concède aux Hommes, ainsi qu’à un Brumeur de leur choix, le droit de vous venir en aide. Nous vous attendrons au pied de la Haute Dune Herbacée - nous ne pouvons intervenir plus avant dans les Terres Sèches. À celles et ceux qui nous y rejoindront vivants, clama-t-il avec un regain d’ardeur, nous nous battrons à vos côtés !

Il gonfla le torse, comme un coq de basse-cour.

— Sachez que le Chant des Brumes nous ôte nos protections, efface nos sauf-conduits, insista-t-il. C’est donc au péril de nos vies que nous vous y protégerons.

Et ? Nous on risque de se faire bouffer, et sans avoir rien demandé !

— En conséquence, pour le sacrifice de ces vies parmi nos meilleures guerrières et guerriers, comme précédemment énoncé, il est reconnu et sera respecté que l’âme de chaque survivante et chaque survivant reviendra à notre peuple, jusqu’à l’Épreuve suivante, et entre toutes celles à venir.

Il se fendit d’un sourire.

— Par âme, j’entends ici vos personnes vivantes - nous ne gagnerions rien à vous dévorer.

… Elle est où la blague ? Ça veut dire quoi leur revenir ? Ils sont là pour nous aider ou nous récolter ? Rends-nous donc nos corps, espèce de sale despote tatoué !

Et là, son regard croisa le mien. Des yeux perçants. Des yeux d’acier. M’avait-il entendu ? Non… Il nous regarda tous ainsi. Puis il s’inclina. Et partit.

Luce. Respire. Inspire. Expire. Instant présent. Le reste… on verra plus tard.

 

****

 

Si j’avais eu le contrôle de mes mains, je suis à peu près certaine que plus d’un doigt serait en train de saigner. Je m’attaquais à eux quand la tension était trop forte - je les mordais, les grignotais, sectionnais de petits bouts de moi à la pointe de mes dents… J’avais honte de mes mains abimées, elles n’étaient pas belles à regarder.

Deux sabliers… Ça ne veut rien dire, si on n’a pas le sablier sous les yeux.

J’avais terminé mes adieux muets. Cela ne m’avait pas pris longtemps - il me restait peu d’êtres chers. J’en gardais la gorge nouée et des larmes impossibles à sécher m’avaient détrempé les joues. Je formulai une énième fois le même vœu : si je ne devais jamais leur revenir, qu’alors ils puissent vivre comme s’ils ne m’avaient jamais connue. Et pour l’amour que je leur portais, je m’étais jurée de faire ce qu’il faudrait pour survivre.

À ses…

Mes pensées bifurquèrent sur ces Bêtes. Allaient-elles nous courser ? Seraient-elles lentes et massives ? Rapides et fluettes ? C’était quoi le mieux ? C’était quoi le pire ? Et c’était quoi tout court ? Un carnassier de poils ? D’écailles ?deux pattes ? Quatre pattes ? … Huit pattes ?

Non, pitié, pas ça…

Vint alors le fameux Chant des Brumes.

Le brouillard de la plaine résonna d’une suite de notes grasses et étirées. Mes os vibrèrent en cadence.

Je suis pas prête.

Le sang pulsait dans chaque extrémité de mon corps.

Je suis pas prête.

Sans prévenir, un vent chaud se leva tout autour de moi, soufflant de plus en plus fort, dans tous les sens. Soudain, mes cheveux étaient partout, ils s’engouffraient en masse dans ma bouche et dans mon nez. J’y portai les mains.

Je sais plus respirer ! Merde !

À peine avais-je réalisé que je pouvais à nouveau bouger qu’une bourrasque frappa. Le coup fut si violent que je basculai durement sur le sol.

Et ce fut tout. Ne resta qu’un pesant silence.

Sonnée, je me redressai mollement, à genoux dans la poussière. Je rabattis en arrière ma tignasse emmêlée et effectuai un rapide 360°. Rien ne nous fondait dessus… Je savais qu’un élastique trainait dans une poche de mon jeans. Je m’attelai à vite coincer mes cheveux dans une grosse boule sur ma nuque. Mes oreilles sondaient les alentours autant que mes yeux. Il faisait plus sombre, crépusculaire. Nous étions presque tous à terre. À quelques enjambées, se trouvait un tapis d’armes sur le sol… que je lâchai vite du regard, la boule au ventre. Une épaisse fumée se dégageait des foyers, même lointains, qui avaient tous été soufflés. Tous sauf un. Comme promis, le brasier central était intact.

Plutôt que de les chasser, le vent semblait avoir concentré les brumes environnantes, rendant plus incertaine la lueur que nous devions atteindre…

Un hurlement bestial déchira l’instant.

Les boyaux comprimés, je scrutai partout autour de moi. Rien. Le cri était venu de l’une d’entre nous. Presque à l’opposé, j’avisai une rousse, en crop-top et mini-short, genoux et paumes en terre. Elle hurla une seconde fois. Ce fut tout aussi primal - et hypnotisant à regarder. Elle vomissait ses émotions devant nous. Une grande brune à ses côtés tentait de la calmer en lui caressant les épaules. Elle se mit à sangloter en la suppliant de se taire.

— Tu vas les attirer… Je t’en prie, calme-toi ! Tu vas les attirer…

— Allez ! s’égosilla brusquement un homme resté debout. On se reprend !

Son short jaune fluo détonnait dans le décor ambiant. Je le contemplai bêtement sans réagir, à peu près comme les autres. Mais il n’ajouta rien. À la place, il s’élança vers l’étal de bois et de lames.

Je me retournai pour scruter encore une fois le paysage. Aucun mouvement.

Bouge, Luce, bouge ! Surfe sur l’impulsion de cet homme !

Le temps de me redresser, ils étaient trois à farfouiller dans le tas d’armes. L’homme au short fluo n’avait pas trainé : je le vis fourrer quelque chose dans la poche ventrale de son sac à eau, puis dans une chaussette haute, pour ensuite récupérer une sorte d’arbalète d’une main et empoigner de l’autre un… glaive ? À ses côtés, je reconnus Pas Martial à ses longs et épais cheveux noirs. Elle éprouvait du poignet un long sabre.

Short Fluo se tourna vers nous. Brièvement, nos regards se croisèrent.

— Pardon ! cria-t-il à personne en particulier. S’ils sont ok, je prends ces deux-là et on part de notre côté.

Il avait pointé de sa courte lame Pas Martial et l’adolescent téméraire qui avait essayé d’ouvrir les portes du bus - un grand échalas aux cheveux bruns qui lui bouclaient sur le front.

— Bougez en petits groupes, nous pressa-t-il, ne courez pas en ligne droite… et magnez-vous !

Fonce, Luce !

Je fis à peine trois pas dans leur direction qu’on me tira en arrière par la manche. Sursautant, je reconnus Pull Rose.

— Attends, supplia-t-il.

Qu’est-ce qu’il me voulait ? Je me dégageai brutalement. J’envisageai de piquer un sprint pour rejoindre la troupe en partance ; mon instinct me hurlait de déguerpir au plus vite.

— Mais attends ! répéta-t-il en attrapant une nouvelle fois et plus fermement mon bras.

Je le regardai méchamment.

— Lâche-moi, crachai-je.

Ce qu’il fit, en me dévisageant comme si j’étais folle. C’était pourtant lui qui réagissait de façon insensée, non ?

Pull Rose prit un peu de recul pour se démarquer du reste du groupe - qui n’avait pas vraiment bougé.

— Vous tous, écoutez-moi ! déclara-t-il en agitant les bras. Faut pas écouter ce gars !

Je cherchai ledit gars des yeux et jurai tout bas ; ils étaient déjà loin, cavalant comme des lapins. J’avais laissé passer cette chance. L’impulsion de courage ne me revenait pas. Personne d’autre ne prenait la direction des armes et je n’osai pas me lancer seule.

— Nous devons rester en groupe, insistait Pull Rose.

Je l’observai en coin : sa bouche se crispait et l’incertitude se lisait dans ses yeux. Je n’étais quand même pas la seule à m’en rendre compte !

Il tendit la main en direction d’une petite blonde - quoique plus grande que moi. Je reconnus son carré parfait et sa robe prune ajustée. Le visage confiant, elle s’arrima à ses doigts.

— Nous serons plus fort en grand nombre, insista-t-il.

Carré Parfait avait un physique peu banal, harmonieux et accrocheur, avec un port de tête élégant. C’était bête, mais le fait qu’elle soit si agréable à regarder donnait plus de poids aux paroles de Pull Rose.

— Est-ce que, comme moi, vous avez un doute sur ce que le vieux nous a raconté ? Cette affaire de monstres… C’est totalement barré ! C’est insensé ! Et vous en voyez un de suite ? Moi, j’y crois pas.

— Mais qu’est-ce que t’en sais ? jappa le jeune aux dreadlocks.

Sa joue avait gardé la trace de la gifle de Pas Martial [1].

— J’ai simplement la tête sur les épaules, rétorqua Pull Rose. Le surnaturel, j’y crois pas.

— Et la façon dont nos corps ont été manipulés ? Plusieurs fois ! On l’aurait tous rêvé ? se moqua avec hargne une dame aux cheveux rouges.

Ceux-ci juraient affreusement avec un collier de grosses perles mauve. Je reconnus la voix rauque du bus.

Pull Rose ne se démonta pas. Serrant plus fort la main de Carré Parfait, il débouta cette nouvelle attaque d’une répartie cartésienne.

— On a été drogués. Je sais pas comment, ni avec quoi, mais seule la drogue peut te mettre dans un tel état.

— Et tu justifies le reste comment ? le mit au défi un homme plus âgé.

— Déguisements, mascarade. On a sûrement été endormis. Il est évident qu’on est dans une région désertique, dans un endroit particulier.

— C’est vrai, ça pourrait être l’Islande…, dit tout bas une adolescente à la peau caramel.

— Oui ! s’extasia Pull Rose. Par exemple ! Et tous ces gens qu’on a vu, déguisés comme s’ils allaient tourner un genre de film à la Game of thrones, je vous parie qu’ils n’attendent qu’une chose : qu’on viennent bêtement jusqu’à eux, épuisés d’avoir couru, bêtement armés de trucs qu’on ne sait même pas utiliser correctement !

— Mais pourquoi ? couina Dreadlocks.

— Je suis pas dans leur tête… Mais si c’est un truc à la snuff movie, je pense que c’est plutôt eux la menace.

J’étais sidérée, son discours passait pour cohérent. Même la dame aux cheveux rouges, si sûre d’elle quand elle l’avait raillé, fronçait à présent les sourcils ; comme si elle pesait la possibilité que tout cela, au final, n’ait rien d’irrationnel.

— La situation reste tout de même dangereuse…

C’était Carré Parfait. Elle n’avait pas tort.

— C’est pas faux. Pour moi, on doit rester groupé, s’armer et partir à l’opposé, conclut Pull Rose.

— Droit sur les Bêtes ? s’alarma la grande brune qui serrait dans ses bras celle qu’elle avait enfin réussi à calmer.

— Il dit qu’y a pas de Bête, asséna Dreadlocks.

— Au fond, le danger vient surtout des Hommes, déposa une jolie blonde à la chevelure emmêlée comme du chanvre qui possédait de grands et étonnants yeux myosotis.

Le groupe semblait doucement se mettre d’accord. Pourtant… quoique plausible, cette possibilité me semblait démente - non pas que celui d’un ailleurs surnaturel ne le soit pas…

Devais-je m’éclipser seule ?

J’ai trop peur.

Oserais-je tenter de convaincre au moins une personne de m’accompagner ?

Comment le faire discrètement ?

Fallait-il que j’entre en conflit ?

Non, pas ça…

Je scrutai à nouveau les alentours ; les brumes tournaient plus vite du côté droit, à quelques mètres à peine… Je frissonnai. On perdait trop de temps.

— Et si tu te trompes ? m’entendis-je prononcer.

La peur, ce moteur !

Pull Rose me lança ce regard que les adultes réservent aux enfants qui les ont fortement déçus.

— Elle n’a pas tort. Armons-nous comme nous le pouvons et qu’ensuite chacun choisisse librement de quel côté il veut partir.

C’était l’homme plus âgé - je lui envoyai mille mercis silencieux. Il débloquait intelligemment cette situation stupidement stagnante. Je hochai la tête de façon excessive pour marquer mon approbation.

— Sage réflexion, approuva aussi la dame aux cheveux rouges. Allons-y donc.

— Attendez ! s’énerva Pull Rose.

J’entendis Carré Parfait lui souffler tout bas de se calmer, que ce n’était pas grave. Se faisant, elle caressait doucement leurs mains jointes.

— Mais si, ça l’est ! s’emporta-t-il en haussant la voix. Plus nous serons nombreux, plus nous aurons de chance de nous en tirer ! C’est stupide de croire que de grosses Bêbêtes vont venir nous attaquer si on ne se met pas vite à courir vers un grand feu resté allumé en haut d’une stupide Dune !

Ce furent les derniers mots de Pull Rose.

Les Bêtes fondirent sur nous.

Il cria et fut leur première victime.

 

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