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27 - Neiges

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Par Lily

Plus la lumière déclinait plus j’avais froid. Je sentais l’humidité s’insinuer dans mes os. Je frissonnais, la chair de poule redressant le duvet sur mes bras.

— Par l’Univers, tes lèvres bleuissent, je vais t’ajouter une couverture.

Je regardai Dana me border en apportant une nouvelle couche à mon mille-feuille. La calèche des Loups n’avaient pas de chaud-galet et le soleil n’était plus là pour me réchauffer. Je m’étais sentie si bien au Temple… Une fois repartis sur les routes, mon état s’était dégradé.

— Nous serons bientôt au dernier Pont, rassura ma Compagne, il nous précipitera sur les terres royales, le climat y est chaud et sec, il saura déloger le Froid’os qui cherche à s’installer. À notre arrivée, je manderai la Guérisseuse Moire.

— Tu te fais une joie de ce séjour ? demandai-je entre deux claquements de mâchoires.

— Pas particulièrement.

Je pouffai. Elle vérifia la tenue de son chignon et le maintien de mes couvertures avant de développer :

— Sois détrompée si tu penses que le Château Royal n’exerce aucun attrait sur moi ; le découvrir de l’intérieur est… inespéré. Mais cela arrive trop tôt, ta réputation est encore balbutiante.

— Pourquoi aurai-je une réputation ? me moquai-je.

Je n’aimai pas la façon dont elle me dévisagea.

— Luce, pardonne-moi cette vérité sans détour, mais je trouve que tes capacités sociales et mondaines sont naïves voire enfantines.

Mais euh !

— Je me permets de dresser le tableau, enchaina-t-elle. Tu attises les curiosités, comme les dix autres Invités. Même mon frère qui se contente d’une vie simple sur un plateau méconnu m’a posé des questions à ton sujet. Le Clan des Loups n’avait plus eu d’Invitée ni d’Invité depuis des siècles. Son Protecteur, que beaucoup considère juste comme le Maudit, t’a lui-même offert de venir sous la garde de ses terres. Un Brumeur t’a choisie pour tribu et tu ne lui as pas cédé. Des voix ne se privent pas de rappeler que le Roi t’avait honorée du titre de tueuse d’Alpha. D’autres clament qu’il t’a accordé une longue audience privée au récent Bal Royal. Et aujourd’hui, tu fais partie des vainqueurs de la deuxième Épreuve. Mieux, tu en es ressortie première.

Je frissonnais et la tête me tournait. C’était absurde, un patchwork de faits formant un grand n’importe quoi qui n’était pas moi.

— Tu… tu penses que quelqu’un cherchera à m’éliminer ?

— Mais que racontes-tu ? s’exaspéra-t-elle. Je veux simplement que tu prennes conscience que tout au long de cette semaine tu seras scrutée. Tâchons de ne faire aucun faux pas et de ne pas se faire remarquer - à tout le moins ce séjour-ci.

— J’écouterai tes conseils, marmonnai-je en me retenant de grogner sur la main polaire qu’elle venait de poser sur mon front.

— Bois ceci pour commencer, dit-elle en portant une fiole verte à mes lèvres.

Elle m’invita ensuite à me reposer. Était-ce de la fatigue ou de l’inquiétude qui marquait ses traits ?

Non, je doute que ma vie soit en jeu, leur médecine est trop forte. Et si elle est là pour veiller au reste, je peux bien fermer les yeux un instant…

Je m’éveillai suite à quelques cahots et relevai tête et pan de rideau : pour la seconde fois, je pénétrai la Cité Royale sous le couvert de la nuit. Aucune foule n’acclama notre arrivée, mais une impressionnante armada de galets-lumière éclairaient les façades et les chemins, enchâssés dans les murs ou suspendus au bout de poteaux métalliques qui se terminaient en virgule. Dans un tournant, j’aperçus le Château, investi par le Royal Clan du Corbeau, qui dominait la cité bâtie sur une pente légère. Je lâchai le rideau et cachai mon nez gelé dans mon mille-feuille.

Sept jours.

Malgré mes tremblements, je sombrai à nouveau.

****

Une fièvre aigüe s’était levée en moi. Je ne gardai aucun souvenir de ma première nuit au Palais. Les suivantes, je me souviens avoir eu froid… Je me souvenais m’être éveillée en nage, persuadée d’être encore sous la poudreuse, prête à étouffer, à jamais perdue derrière la Porte Neige. Je me souviens des mots réconfortants de Dana, de ses mains fraiches, des compresses aux effluves piquantes appliquées sur mon front, ma nuque et mes mollets.

Je souris en passant mes doigts sur mes orteils. Si jolis. Tous les vingt. Pimpants et intacts.

J’étais au jour cinq de mon séjour. Je n’avais pas quitté ma chambre ; spacieuse, proposant un mobilier succinct et strictement utilitaire mais d’allure neuve, les murs couverts de tissus tendus. Celui qui me faisait face était gris, saupoudré de pois dorés. Trois corbeaux à l’envergure surréelle y étaient brodés. Ils surveillaient la porte. Combien de fois m’étais-je demandée s’ils guettaient ceux qui entraient ou ceux qui sortaient… Heureusement qu’ils ne regardaient pas en direction du lit.

— C’est prêt, m’annonça Dana en sortant de la salle d’eau attenante - et privée.

— C’est obligé ? ronchonnai-je.

— Cette fois, je ne te répondrai pas.

Moire m’avait prévenue, ce matin, qu’elle annoncerait mon rétablissement. Une convocation s’était invitée sur le plateau de mon repas du midi. Elle était signée de la main d’Eryn. J’étais attendue pour une réunion sans prétention entre une poignée de femmes qu’elle se ferait une joie de me présenter. Dana avait décrété qu’il m’était impossible d’en réchapper sans nourrir de polémiques.

Bref. Il n’y a plus qu’à.

****

L’horloge de parquet me narguait, égrenant ses secondes avec lenteur. Les dames présentes étaient plus ou moins jeunes. La plus âgée - l’invitée majeure de cette modeste assemblée - n’était autre que la Royale Douairière. L’ancienne Reine Perdelle, la mère du Roi Maguiar. Une femme qui avait longuement régné, d’abord seule, puis en couple, puis à nouveau seule, avant de laisser la place à son fils lorsque celui-ci s’était un jour déclaré prêt à s’investir de cette lourde tâche.

Merci, Dana, pour tes précieux cours en accéléré sur l’histoire de ce monde.

Je trouvai cette vieille dame terrifiante. Elle semblait tout voir et tout entendre. Lorsqu’elle s’adressait à quelqu’un, elle le dévisageait de ses iris énigmatiques d’un gris presque blanc. Un corbeau l’accompagnait. D’une envergure moindre que celui du Roi, il était sorti du vide lorsqu’elle s’était installée sur son divan puis était allé se percher sur l’une des poutres apparentes de la pièce. J’évitais de le regarder. À la place, j’étudiais les toilettes des dames installées sur les poufs, méridiennes, chaises et sofas. J’avais remarqué que si les découpes étaient toutes soignées et ajustées, les tissus variaient en qualité - et à mon grand étonnement, je n’avais pas à rougir de ma tenue. Seuls manquaient les accessoires.

Les Loups sont peu prospères, je le sais. Alors pourquoi m’avoir financé une aussi respectable garde-robe ?

— Et bien, Luce, tu sembles ailleurs. Notre compagnie te déplairait-elle ?

Les mots d’Eryn me foudroyèrent de gêne.

Bitch.

Je me parai d’un air contrit :

— Pardon, je bayai aux corneilles.

Je m’en serais tapé le front sur le parquet : de toutes les expressions possibles, pourquoi lâcher celle-là ? Une bise malaisante fit se trémousser quelques dames. Dana me décocha un avertissement muet.

— Je veux dire… j’étais dans la lune. Enfin, chez moi, au Château Lune.

Les conversations cessèrent et des mines étonnées convergèrent sur moi.

Merdâsserie.

Je glissai mes paumes moites sous mes cuisses et tentai d’afficher une mine sereine. En cherchant à éviter ces dames, je croisai les yeux du corbeau, du même gris délavé que l’ancienne Reine Perdelle.

Irk, mauvaise idée.

Je déviai vers l’horloge.

Au secours.

— Vous l’appelez votre chez-vous ? Pardonnez-moi ma curiosité, très chère, mais ne recevant que de désolantes nouvelles de ce recoin du Royaume, je me demande ce qui vous fait vous y sentir aussi bien ?

L’ancienne Reine me faisait l’honneur de me parler. Je devais répondre.

— Mes… mes quartiers privés sont confortables.

J’omis leur aspect patiné et les serviettes de bain élimées.

— La nourriture est excellente…, poursuivis-je.

— Ma pauvre, après le buffet de demain, tu la verras d’un autre œil, rit une dame aux cheveux noirs.

— … j’ai reçu une garde-robe fournie…

— Qui est loin d’être inintéressante ! commenta d’un œil envieux ma voisine de chaise.

— … et j’ai de quoi m’occuper.

— C’est à dire ? s’enquit une très jeune fille qui arborait le même carré parfait qu’Eryn, dans un blond plus foncé.

— De… quoi lire, répondis-je.

— C’est un loisir commode pour ne pas avoir à quitter ses quartiers, dénota Eryn.

C’est une attaque ? Ce n’en est pas ?

— Que lisez-vous ? interrogea avec emphase une brune aux tresses épaisses parée de bleu cyan.

Je commençai à transpirer. J’étais tel un grain qu’une assemblée affamée cherchait à moudre le plus possible pour en tirer la meilleure farines.

— De… Je… De tout, bégayai-je. La bibliothèque du Château Lune est magnifique, fournie, on peut s’y perdre des heures, même s’il y fait froid.

— Ô oui ! J’ai entendu dire cela ! s’excita le jeune sosie de la Reine. Il y fait glacial, n’est-ce pas ? Et terriblement humide ! Tout au long de l’année ! Un peu l’opposé d’ici !

La Damoiselle se tourna de gauche à droite, comme en quête d’une petite tape sur la tête pour la féliciter de sa brillante analyse. L’agacement s’éleva en moi.

— Je ne peux le dire. Reposez-moi la question quand j’y aurai goûté un été.

— Vous n’y avez connu jusqu’à présent que la froidure et le cru et vous affirmez que cela vous ait plu ? s’étonna la Compagne de Château de la Douairière, une dame à peine moins âgée que celle qu’elle assistait.

Il ne tenait qu’à moi de malmener la réputation des Loups ; j’avais même la désagréable impression que ce public y trouverait satisfaction. Mais j’avais noué des liens, rencontrés des cœurs chauds et entiers. Je ne leur ferais pas ce plaisir.

— Les vêtements sont adaptés en conséquence, les cheminées peuvent accueillir de vives flambées, il fait doux en permanence dans le jardin d’hiver et…

— Ce jardin, est-il bien entretenu ? m’interrompit la Reine Douairière.

J’eus la sensation que ses iris presque blancs cherchaient des réponses au-delà des mots que je n’avais pas même encore prononcés. Je songeai aux nombreux recoins que Clô avait dû se résoudre à abandonner…

— Et bien… Je dirais qu’il n’est pas aussi splendide qu’il pourrait l’être… La tradition veut qu’il soit entretenu par les Sieurs et Dames du Château, mais… On m’a accordé le statut d’une Dame, j’aide à le remettre d’aplomb.

Je sens que ça va mal passer.

Je me trompai ; aucune pique ne fusa.

— Comme je l’ai toujours dit, jardiner est une clé précieuse pour qui souhaite accéder à sa paix intérieure, déclama l’ancienne Reine.

— C’est plus qu’un passe-temps pour vous, chère Perdelle, c’est une passion. Je ne compte plus les heures que nous y avons passé ! rit sa vieille Compagne.

L’assemblée se joint à elle et je m’autorisai à me détendre un peu.

— Heureusement que certains, à ton image, prennent plaisir à vivre dans les espaces ruraux. Après tout, les villes ne peuvent accueillir tout le monde, lâcha Eryn.

— Ô oui, vous avez raison ma Reine ! commenta sa jeune sosie au carré parfait.

Toi, je te baptise Fantoche.

Je retins mon sourire de politesse.

— Comment est le personnel de ce Château de campagne ? interrogea avec flegme une autre Dame. J’ai entendu dire que, moins bien payés, les gens y étaient enclins à la froideur, surtout vis-à-vis des étrangers.

— Son témoignage ne sera pas représentatif, rétorqua une autre, elle n’a probablement pas battu la campagne à la rencontre des agriculteurs. Ce sont bien principalement des agriculteurs dans cette région ?

En vérité, l’inconvenance a plutôt cours ici, m’étouffai-je en silence.

— Il suffit, mes Dames et Damoiselles, requit la Douairière en tapant ses paumes parcheminées l’une contre l’autre. Pardonnez-leur, Damoiselle Luce, les petits potins font ici notre pain quotidien. Je sens votre respectueux désir de faire honneur au Clan qui vous a accueillie, ceci est tout à votre honneur. Toutefois, les réputations ont la vie dure, d’autant plus quand le temps, ce grand sage, les a cimentées.

Elle leva un bras pour signifier à sa Compagne qu’elle souhaitait se relever. La femme aux tresses épaisses s’empressa de soutenir le second.

— Chère jeunesse, tant de frivolités ne sont plus de mon âge. Si nous allions nous promener au jardin d’été ? Qu’il est triste de rester enfermées lors qu’il fait si doux dehors. Je souhaite à notre charmante invitée d’y recueillir tout le soleil que ses os pourront engranger.

Et se tournant vers moi, elle ajouta avec une bienveillance affichée :

— Dans deux jours à peine, chère petite, vous retournerez dans un bien rude hiver. Je frissonne quand je pense à la Porte que vous avez endurée. Lorsque vous croiserez mon fils, n’hésitez pas à lui faire part de vos craintes si d’aventures vous puissiez en nourrir.

L’assemblée féminine se leva à la suite de Perdelle. Mais pas Eryn. Un pli de mécontentement tordait sa bouche pourpre. Bérénice de Soie, sa Compagne de Château, vint se pencher à son oreille qu’ornait un lourd pendant incrusté de brillants.

Eryn a mis sur pied cette petite sauterie sociale, mais l’ancienne Reine vient de reprendre la main et la clôture sans la concerter. Moi aussi, elle m’a retournée… Elle m’a empêchée de dire du bien des terres des Loups.

Fallait-il se méfier de Perdelle ? Quelle ascendance avait-elle sur son fils ? Pourquoi parlait-elle en ce moment avec ma Compagne ?

Dana me revint saupoudrée de rose aux joues.

— Nous allons recevoir un baume contre le soleil et des montures en verre teinté, ronronna-t-elle.

J’en fus coite, mais Eryn accapara mon attention en quittant la pièce à grands pas, sans un mot ni un regard pour quiconque.

— Veuillez pardonner sa Majestée, une migraine subite, elle nous rejoindra après sa potion quotidienne, l’excusa Bérénice de Soie en sortant à sa suite.

— Notre pauvre Reine se remet si difficilement de cette terrible dernière Épreuve, elle n’a pas eu de chance en tirant cette Porte Soleil, je suis sûre qu’elle s’en serait sortie avec la Porte Neige, comme vous Damoiselle Luce.

— Et si nous allions récupérer ce que Dame Perdelle nous offre si généreusement ? me pressa l’ingénieuse et diplomate Dana. Si nous nous dépêchons, nous pourrons vite retrouver ce charmant groupe dans les jardins.

Je bondis sur l’occasion, prête à m’égarer dans les labyrinthiques couloirs du Château pour ne plus croiser personne avant la prochaine obligation.

Deux jours. Et on quitte cet endroit.

****

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